CHAPITRE VI
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L'heure du déjeuner approchait. Tout était en mouvement dans la demeure des exilés. Les domestiques allaient et venaient en témoignant un empressement inusité.
On se parlait encourant; on se prenait les
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mains^ on se faisait des signes. La joie brillait, dans quelques figures , tandis que d'autres laissaient voir plus de crainte que d'espérance. Il y avait des voix tremblantes de bonbeur, et des voix étouffées par la défiance de l'avenir. Les mots France, Vendée , Paris, couraient de boucbe en boucbe , prononcés par les uns avec entbousiasme, par les autres avec effroi. Il était évident qu'une grande nouvelle venait d'arriver, et qu'elle avait été diversement accueillie au vieux manoir d'Holy- Rood.
Dans la galerie longue, étroite et basse, connue sous le nom de Galerie des portraits, aux murs de laquelle se voyaient encore un assez grand nombre de tableaux représentant les anciens rois d'Ecosse, ou plutôt les ayant représentés , car le temps avait singiilirrement détérioré ces anti-
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qiies et naïves peintures, deux hommes se promenaient en causant à demi-voix.
L'un d'eux était le Vendéen arrivé le matin ; l'autre était celui des valets de chambre du vieux Roi, avec lequel nous avons déjà fait connaissance. Ils ne se rencontraient pas là pour la première fois : la familiarité de leur conversation annonçait au contraire une ancienne et intime liaison.
Jacques Bonval et Pierre Mérinville avaient , à quelques mois près , le même âge.NésàBeaupréau tous deux , ils avaient quitté leur famille à vingt ans : Bon^tal , pour se faire soldat dans l'armée royale , et Mérinville , pour entrer au service de monseigneur le comte d'Artois. Lorsque, par l'avènement de Napoléon à 4'empire, l'espoir de rendre le trône de France à ses légitimes possesseurs eut été détruit ,
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Jacques Bonval ëmigra. Mërinville et lui ne se quittèrent plus alors qu'en i8i4 , époque à laquelle le fidèle Vendéen revint en France pour travailler au grand œuvre de la Restauration.
Lorsque, Tannée suivante , Louis XVIII put enfin donner la paix à la France et à l'Europe , depuis si long-temps fatiguées , Jacques Bonval , couvert de blessures , mais heureux, revint à Beaupréau, où deux personnes bien aimées , sa femme et son fils , pleuraient sa mort qu'un messager mal instruit leur avait annoncée.
La tâche du Vendéen était accomplie.
n ne voulut rien pour l'avoir faite. Ce fut en vain que Mérinville les pressa d'écrire, ou de venir a Paris réclamer le prix de leurs services; Jacques Bonval et Denis Constant , son brave camarade , refusèrent tout. Ces dignes hommes auraient cru com-
mettre un outrage envers leur cause en se faisant payer pour Tavoir défendue. Ils aimèrent mieux rentrer dans leur noble obscurité. Bonval se fit tisserand, et Constant laboureur.
Mais quand, par la plus absurde des révolutions, le trône des Bourbons fut encore une fois renversé, les deux amis ressaisirent leurs vieilles armes , et firent a leurs compatriotes l'appel de l'bonneur et de la fidélité. Cet appel ne fut pas entendu bien loin ; mais ceux qui l'entendirent se levèrent.
Et maintenant Bonval venait en Ecosse apporter à Charles X les propositions des Vendéens. Ce n'était pas lui qui devait venir, c'était Denis Constant; mais les gendarmes de ClioUet Pauvre Constant!
Pierre Mérinville et Jacques Bonval s'étant ainsi rappelé leurs mutuels souvenirs,
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celui-ci ne crut point devoir cacher à son vieux camarade ce qu'il savait delà nature des dépêches qui étaient en ce moment sous les yeux du Roi . Chargé en outre d'instructions verbales, il avait besoin que quelqu'un le servît à cet égard , et lui donnât des indications propres à l'empêcher de se fourvoyer dans les démarches qu'il ferait, quoique , disait-il, au château d'Holy-Rood il n'y eut pas besoin , comme aux Tuileries , d'étudier les figures avant d'ouvrir la bouche. Mérinville l'eut bientôt détrompé , à son grand étonnement.
— «Je te le répète, Bonval, et tu peux me croire , tu ne trouveras ici ni homogénéité d'opinions , ni concert de désirs. Il y a ce que j'oserai appeler de la division. Deux heures d'entretien avec le Roi ne te l'apprendraient pas. . . Le déjeûner auquel tu es invité te l'apprendra ; car tu
verras à table tous les partis en présence. »
— « Est-il possible , dit le Vendéen, que même à Holy-Rood , au sein de la famille royale, les vœiLx ne soient point unani-
mes? »
— «C'est comme cela, mon ami. Et c'était bien pis il y a deux mois. Aujourd'hui, on est à peu près d'accord sur ce point que Sa Majesté Charles X ne doit jamais prétendre à remettre le pied sur le sol de la France. Ce que je te dis la, Bonval, il ne faudrait pas que d'autres oreilles que les -tiennes l'entendissent. Toutes les espérances raisonnables reposent maintenant sur le duc de Bordeaux... C'est lui qui sera roi ; mais quand et comment? Là-dessus tous les jours on élève d'interminables discussiohs; chaque matin, dix projels sont mis sur le tapis, et le soir arrive rarement
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sans que tous les dix aient été jugés impraticables. »
— « Ce que tu me dis là me confond , interrompit le Vendéen. »
— « Tu serais moins surpris , continua Mérinville, si tu avais vu comment les esprits étaient disposés dans le principe. La révolution de juillet avait frappé un coup si peu prévu et si rude en même temps, qu'aux yeux de mes nobles maîtres, c'était la France tout entière qui leur avait dit : Allez-vous-en î Cette idée d'une opposition unanime , d'une sorte de réprobation nationale, les a poursuivis long -temps.. Alors, comme tu penses bien, personne ne songeait au retour, carie retour paraissait impossible à tout le monde. »
— « Même avec les étrangers? »
— <f Qui songeait aux étrangers? Deux ou trois têtes folles , gens de malheur et
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de mauvais conseil... Dieu nous garde de les écouler , Bonval I Une restauration armée ! encore ! Les Bourbons n*en veulent plus. »
— « Ah î tant mieux ! s'écria le Vendéen, Dieu soit loué I »
— «Après quelques mois écoulés, poursuivitMérinville, les choses commencèrent à changer de face, et les idées se modifièrent à l'avenant. Des symptômes de malaise et de mécontentement éclatèrent par toute la France. Il y eut du désenchantement et des regrets. Des comparaisons fâcheuses pour le gouvernement furent établies. On fit des démarches auprès des exilés. Ces démarches, d'abord repoussées, revinrent bientôt plus nombreuses et plus fortes ; on les accueiUit. Et ce fut alors que commença une lutte intérieure, de l'existence de laquelle j'ai
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dû t^avertir, sans entrer dans des détails qui me sont interdits.
» Mais, remarqua le valet de chambre, en regardant sa montre , il faut que je te laisse : mon devoir m'appelle* Adieu. Observe, écoute, et parle peu. Il y a une cour ici comme là-bas, et plus d'ambitieux que d'amis. Je te retrouverai dans la salle
a manger. »
Mérinville s'esquiva sans bruit, laissant Bonval plongé dans ses réflexions , et péniblement affecté de ce que venait de lui dire soçl ancien camarade.
Car ce n'était pas une atmosphère de division et d'intrigues que le vieux soldat de l'armée royale était venu chercher, quand il fit^ j)alpitant d^enthousiasme et de bonnes nouvelles, le voyage de Beaupréau à IIoly-Kood. Son âme franche et pure croyait ne trouver dans le ])alais des
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anciens Stuarts que résignation , abnégation et dévouement sans bornes à ses illustres hôtes. Il jugeait d'après lui, le brave homme , et se serait voulu mal de mort, si le moindre doute sur la loyauté ou le désintéressement des personnes qui entouraient la famille royale, se fût jamais offert à son imagination. Il ne savait pas qu'il est au monde une espèce d'hommes ayant pour destinée de naître au pied des trônes , et de s'y cramponner en grandissant , comme les mauvaises herbes grimpantes aux nobles chênes de la forêt ; et quand il l'aurait su, n'eût-il pas fallu lui apprendre que cette misérable espèce avait suivi le roi de France dans son exil par l'honorable raison qu'elle ne pouvait pas vivre tout entière aux dépens du roi des Français? Honnête et simple, religieux et brave , aimant les Bourbons par convie-
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lion , et parce que son sang ayait coulé pour eux , Bonval eût donne le reste de ce sang pour ne voir autour du Roi et de sa famille que des hommes de sa trempe, simples et braves comme lui... Ainsi les avertissemens de Mérinville avaient bouleversé toutes ses idées ; et le pauvre Vendéen, pleurant sur ses illusions détruites, fut un moment tenté de s'en retourner comme il était venu.
Il reprit courage cependant : car sa mission était grande et haute , car jamais messager si humble n'avait eu si important message.... Il se dit : — « J'ai promis une réponse, et je ne retournerai qu'avec elle; mais je me confonnerai scrupuleusement aux avis de Pierre , et j'aurai soin de ne placer mes paroles qu'en lieu sûr. Dieu m'aidera! »
Alors il releva sa noble tète, et quitta
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d'un pas ferme la galerie des portraits , pour entrer dans une antichambre pleine de domestiques , où deux personnes attendaient déjà. Quand il se présenta revêtu du costume historique des Vendéens , tous les yeux se portèrent sur sa personne avec une curiosité admirative ; on s'empressa autour de lui, on l'accabla de questions; il ne savait bientôt plus à qui répondre, lorsque le lourd battant de l'horloge du palais sonna douze coups. A ce signal, chacun se tut; le maître de l'hôtel agita sa sonnette, la porte de la salle a manger s'ouvrit, et livra passage aux personnes invitées, qui étaient Jacques Bonval , monsieur Guimard et un officier général envoyé d'une cour du Nord.
Le déjeuner du roi était servi dans cette pièce, où jadis le chevalier de Saint-Georges avait reçu les sermens de la noblesse
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écossaise. Plusieurs commensaux du palais étaient debout auprès d'une vaste cheminée : la famille royale n'avait point encore paru. Mérinville vint au devant de soii ami, et l'ayant pris à part, il lui nomma toutes ces personnes , en faisant sur chacune d'elles les observations qu'il croyait nécessaires à l'éducation diplomatique du Vendéen. Grâce à lui, Bonval sut bientôt comment se diriger à travers cette petite cour, divisée dans le malheur comme dans la prospérité.
Il y avait là huit des Français qui accompagnèrent Charles X dans son exil. C'étaient messieurs de Damas, de Latil, de Pohgnac, de Bouille, Capelle, deBarande, de La Villatte et d'fiardivilliers. Les trois derniers, sincèrement attachés au jeune prince et à sa mère, partageaient les idées monarchiques constitutionnelles dont l'a-
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dopiion eût certainement sauvé le trône en i83o. Les cinq autres n'avaient rien perdu de leur raideur et de leur obstinal;ion ; le droit divin était toujours à leurs yeux le seul principe qu'il fût permis d'invoquer, et les ordonnances fatales du 2 5 juillet i83o passaient encore dans leur esprit pour des chefs-d'oeuvre de politique. A les entendre , il ne fallait attribuer les désastres de cette époque ni au ministère , ni à la royauté, mais bien à un vertige inexplicable qui avait saisi les esprits au premier bruit de Tinsurrection populaire ; de telle façon, que la partie étant jugée perdue tout d'abord, on n'avait rien fait pour la défendre , tandis qu'il était évident qu'avec un peu de sang froid et de persistance, on eût tout sauvé sans la moindre concession.
Ce langage qui revenait tous les jours
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dans la conversation la plus simple, comme dans les plus hautes discussions , commençait à ne plus être du goût de personne. Le vieux Roi lui-même avait plus d'une fois imposé silence à ces hommes aveugles et entêtés, pour applaudir aux raisonnemens de monsieur de Barande et de ses collègues. Peu à peu les idées nouvelles avaient détrôné les anciennes , et , sans égard au nombre de ses adversaires, la petite opposition d'Holy-Rood, d'accord avec la duchesse et son fils, régnait presque seule dans le conseil.
Maintenant monsieur le duc de Damas se voyait réduit a déplorer l'inutilité des leçons de royauté despotique qu'il donnait jadis a son élève. Ses conseils étaient écoutés avec froideur, ses objections repoussées avec vivacité par monsieur de Barande, dont les soins avaient réussi à
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détruire dans le cœur de Henri les germes funestes que les enseignemens dangereux de na.onsieur de Damas y répandaient autrefois. C'était entre l'ancien et le nouveau gouverneiu' une guerre d'opinions qui profitait à l'élève beaucoup plus que monsieur de Damas n'aurait voulu. Quant aux sentimens du jeune prince à l'égard des deux opposans, c'était l'attachement le plus sincère, le respect le plus profond pour monsieur de Barande, et Téloigne- ^ ment le plus invincible pour monsieur de Damas. Avec monsieur de Barande, Henri se montrait ouvert, joyeux, babillard même quelquefois ; le duc paraissait il, l'enfant devenait taciturne, rêveur, et semblait ne pas entendre les questions qu'on lui faisait.
Le cardinal de Latil, confesseur du Roi , jouait à Holy-Rood un rôle à peu
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près pareil à celui de monsieur le duc de Damas. Seulement^ comme son ascendant sur l'esprit de son royal pénitent n'avait presque point perdu de sa force, les mesures proposées par la duchesse ou par ses conseillers couraient grand risque d*être rejetées par le Roi, si l'approbation de monsieur le cardinal ne leur servait point de passe-port. Aussi voyait-on toujours en monsieur de Latil le plus ardent provocateur des ordonnances de juillet, et n'avait-on pour lui que les égards rigoureusement dus à son caractère ecclésiastique. Entre lui et la duchesse, il n'existait aucune intimité, quoi que l'on ait pu dire; et plus d'une fois, dans ses momens de vivacité enfantine , le jeune duc fut surpris accusant monsieur de Latil d'avarice et de ^oûi pour l'intrigue.
La position de monsieur le baron Ca-
pelle était plus fausse encore que celle des deux personnages, que nous venons de citer. Ministre des travaux publics en 1800 , signataire des ordonnances qui avaient été rédigées dans son salon, sur une grande table ronde que l'on fit long-temps voir aux cuiûeux, monsieur Capelle ne pouvait inspirer aux malheureux exilés que des sentimens pénibles. On se trouvait involontairement porté à maudire la main qui avait, sans qu'elle y fût obligée, signé l'acte anti-constitutionnel que les événemens qui en narquirent métamorphosèrent si vite en un arrêt de bannissement et de mort poiu' ses auteurs. Cependant le malheur commun unissait le Roi et monsieur Capelle , et l'habileté de courtisan que montrait l'exministre neutralisait de temps en temps le fâcheux eifet des souvenirs.
Quant à messieurs de Pohgnac et de
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Bouille, OU ne leur connaissait à Thospitalitë d'Holy-Rood d'autre titre que l'habitude anciennement prise de les voir à la cour de France ; il fallait à ces deux messieurs la familiarité d'un monarque , quel qu'il fût et n'importe où. Il est vrai de dire que leurs opinions ne pesaient pas lourd dans la balance des délibérations : on demandait leur avis par politesse , et rarement il arrivait que cet avis dérangeât quelque chose , car en le demandant on avait eu l'intention de ne point le suivre. Il n'en était pas de même pour messieurs de Barande, de La Villatte et d'Hardi vilhers. Monsieur de Barande surtout s'était fait auprès de la duchesse une réputation méritée de sagesse et de bon conseil : la confiance qu'il inspirait n'avait point de bornes ; les plus secrètes pensées de son élève et de la mère de son élève
lui étaieni connues, et a juste titre ; car c'était un ami sûr et fidèle que monsieur de Baraiide. Elevé dans les collèges de Paris, ainsi que monsieur le duc de Damas le lui avait cent fois reproché, compagnon de la plus belle jeunesse de France, entraîné par ses principes autant que par son éducation vers des idées largement populaires, monsieur de Barande Toyait dans Henri, non pas un prince, mais un citoyen qui pouvait devenir roi ; et les études qu'il lui faisait faire étaient celles qu'il aurait faites lui-même s'il eût été appelé à gouverner son pays. C'était plaisir de voir comme Henri profitait de ces leçons données avec la franchise d'un père et l'abandon d'un camarade : aussi son âme grandissait plus vite que son corps. A douze ans, Henri, tout petit , tout enfant , était déjà un homme. La duchesse observait avec bon-
heur ces progrès si rapides , et sa reconnaissance pour monsieur de Barande ne pouvait s'exprimer.
Les goûts guerriers du jeune prince l'avaient intimement lié avec le capitaine de La Villatte, brave et digne homme, chargé de la partie physique de son éducation. Comme il le disait lui-même, jamais père n'aima son enfant plus que monsieur de La Villatte n'aimait Henri : il le suivait partout comme une ombre, et quand pour faire une de ces promenades qui lui avaient valu le nom et la réputation de lutin , Henri échappait à son guide , le pauvre homme se mettait à courir les montagnes avec désolation, regardant au fond de tous les précipices si le hitin n'y était point tombé.
La duchesse aimait beaucoup le capitaine : son langage brusque ei franc lui
plaisait : elle souriait à le voir rougir et se confusionner quhnd elle le complimentait sur le bon résultat des exercices gymnaslic[ues qu'il faisait faire à son fils.
Monsieur d'Hardivilliers, qui donnait au prince et à sa sœur des leçons de peinture, partageait avec ses deux collègues les bonnes grâces de la ducbesse. Il avait de fréquentes disputes avec Henri , qui le traitait de mauvais Français, lorsque, dans son admiration d'artiste, monsieur d'Har-
divilliers, amoureux des paysages d'Ecosse, s'écriait: — «Trouvez-moi en France des sites comme ceux-là î » C'était, au reste, un bon homme, plein de talent et de goût, et que chacun estimait.
Mérinville en était là de ses portraits , lorsque la porte des appartemens s'ouvrit, et le Roi parut , suivi de sa famille. Il s'appuyait sur l'épaule de Henri, qui avait
changé son costume de montagnard contre un habit élégant , fraîchement arrivé de Paris.
Le premier soin d'un courtisan est de composer son visage conformément à Thumeur du maître : joyeux, épanoui, quand le maître sourit; désespéré, terrifié, quand le maître est triste. Cette fois , monsieur de Polignac et ses amis avaient failli commettre la plus grave erreur. Croyant trouver chez la noble famille autant d'accablement et de chagrin quà l'ordinaire, ils s'étaient fait une mine bien sombre , bien mélancolique. Combien ils furent désappointés î
A travers les flétrissures de Pexil et les ravages de la maladie , on distinguait sur le front de Charles quelque chose de doux , comme un oubli du passé , comme une réconciliation avec le présent. La duchesse
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d'Angoulême , toujours résignée, toujours calme , avait presque du bonheur dans la physionomie. Elle pressait doucement la main de sa sœur, qui regardait son fils avec Tespérance et la joie dans tous les traits.
Les courtisans changèrent bien vite de figure, ne sachant comment s'expliquer ce qu'ils voyaient.
Monsieur Guimard fut présenté au Roi par le jeune prince en personne, le Vendéen par Mérinville , et l'ofTicier-général par monsieur le duc de Damas. Après cette formalité indispenable , chacun prit place, et lé déjeuner commença.