CHAPITRE VII
Ce jOfjeûnn*.
La conversation roula d'abord sur des sujets assez indifFérens. H fut question de chasse , de chiens , de chevaux ; l'histoire du château d'Holy-Rood vint ensuite : puis les affaires d'Angleterre, le bill de reforme,
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les intrigues des tories et des whigs, Talliance de lord Grey avec M. Casirair Përier se partagèrent l'attention des convives jusqu'au moment où la duchesse d'Angoulême adressant la parole au Vendéen :
— « Bonval, dit Son Altesse Royale, que pense- t-on chez vous des affaires? Le nouveau gouvernement a-t-il beaucoup de partisans? Ne parlez point en homme de parti. »
— « Ce que Ton pense , Madame , répondit hardiment le Vendéen, dans ma province , comme partout, c'est que les promesses d'un roi sont les plus sacrées de toutes, et que celui qui viole les siennes une fois détruit le fondement le plus solide de son trône. »
— « C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes. »
— «Le duc d'Orléans, continua Bonval,
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avait pris , quand il fut proclamé lieutenant-génëral du royaume , des engagemens qu'il paraît avoir oublies aujourd'hui. Cette conduite lui a fait un tort immense : ses plus chauds partisans d'alors sont bien froids maintenant. »
— « Un roi , dit péniblement Charles X , ne fait pas toujours ce qu'il veut. Il a des ministres qui le trompent , ou qui se trompent , et qui empêchent la vérité d'arriver à lui.... Il devient parjure sans mauvaise
intention Sa position est toujours si
fausse ! son entourage toujours si dangereux!... Mon pauvre Bonval, il est bien plus difficile d'être bon roi que d'être honnête homme. »
Pendant ces paroles de Charles , tous les yeux s'étaient portés sur monsieur Capelle et sur le cardinal qui n'avaient point baissé les leurs.
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— « Peut-être , observa malignement monsieur de Barande , parodie-t-on, pour expliquer la conduite de Philippe , le mot et la pensée de Louis XII; de cette façon, on dégagerait le Roi des Français des promesses du duc d'Orléans. »
— « A mesure, dit le duc de Damas, que les esprits se détachent de la dynastie nouvelle, vers quel but les voit-on se porter?»
— « Vers plusieurs , répondit Bonval.
Les uns, c'est le petit nombre, pensent que le gouvernement monarchique n'est plus compatible avec nos mœurs : ils demandent la république. Les autres, en plus petit nombre encore , voudraient que l'ancien état de choses fût rétabli : c'est le vœu d'une partie de la population vendéenne »
— « Est-ce là tout? demanda la duchesse d'An^ouléme. »
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— « Non, madame, dit avec un pen d'embarras le Vendéen ; il existe un troisième parti plus puissant que les deux autres.... »
— « Et celui-là? »
— « Celui-là demande Henri V. »
— ' « Etes-vous sûr, mon ami , dit avec hauteur le cardinal, que ce parti soit effectivement le plus puissant ? »
— « Oui , monseigneur, répondit Bonval ; ceux qui vous disent le contraire mentent. »
— « Tout cela est fort beau, reprit monsieur de Latil ; mais il s'agirait de savoir lequel de vos trois partis aurait la majorité.»
— « La majorité , dit vivement monsieur Guimard, appartient de droit , en France , comme dans tous les pays , au parti qui triomphe. »
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Ici le républicain s'arrêta , confus d'avoir pris la parole sans être interrogé.
— «Dites toute votre pensée, monsieur, s'écria la duchesse de Berri ; nous sommes ici pour parler avec francliise, et la vérité nous est précieuse à savoir. »
— «Puisque j'y suis encouragé, reprit le jeune homme, j'émettrai librement mon opinion. Je répète que la majorité appartiendra toujours au parti vainqueur. Ceux qui composent cette majorité ont été républicains sous la république , impériaux sous l'empire , et royalistes sous la restauration. Ils sont Philippistes aujourd'hui , parce que celui qui règne s'appelle Philippe. Ils crieront vive le Roi jusqu'à ce qu'il n^y ait plus de rois : alors ce sera vive r empereur ou vive la répuhlicjue. Ils ne se permettent l'opposition qu'au moment où leurs intérêts matériels sont froissé. Ils
pardonnent jusqu'aux blessures faites à leiu^ amour-propre : il n'est pas bien sûr même qu'ils aient de Famour-propre. Ils demandent la paix, parce que la prospérité de leurs affaires et la solidité de leurs rentes y sont attachées ; ils demanderaient la guerre, s'ils pensaient qu'elle pût grossir leur capital ou leur revenu. »
— « N'est-ce pas là ce que vous appelez le juste-milieu P dit le jeune prince. »
— « Oui, répondit monsieur Guimard en souriant, A là tête de cette masse est un corps armé, formidable en dépit de tous les ridicules qu'on lui jette. La garde nationale est le défenseur né du trône , parce qu'à ses yeux le trône est la constitution pergonnifiée. Tant qu'un homme, en France, aura pour lui la garde nationale, il régnera fort et paisible : s'il la met contre lui, rien ne pourra le sauver. Ce n'est pas le
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ministère de monsieur de Polignac qui a fait le désastre de juillet; c'est celui de monsieur de Villèle, car c'est monsieur de Villèle qui a licencie la garde nationale de Paris. »
— « Gomment î s'écria monsieur de Damas, pensez-vous donc que si la garde nationale de Paris eût existé au mois de juillet, elle eût fait passer les ordonnances? »
— « Je le crois , dit monsieur Guimard. Je suis sûr^ dans tous les cas, qu'elle aurait maintenu l'ordre et empêché le combat.
Le retrait des ordonnances aurait été obtenu, et le roi Gharles serait encore Roi, non pas à Holy-Rood, mais a Paris. Voilà mon opinion. »
— « Alî î monsieur de Latil , que m'avez-vous conseillé ! dit douloureusement le banni. »
Otte exclamation (jni n'échajipait point
à Charles pour la première fois , laissa dans tous les esprits une impression profonde. Monsieur de Latil se leva et sortit. Messieurs Gapelle , de Polignac et de Bouille le suivirent , en jetant à monsieur Guimard un coup-d'œil de ressentiment.
Après le départ de ces messieurs , la duchesse d'Angoulême reprit la conversation avec le Vendéen.
— « Ce qui m'étonne , dit Son Altesse Royale, après ce que je vous ai entendu dire, c'est que le nombre des déserteurs de notre cause aille en grossissant. Dernièrement encore le baron de*** a passé à l'ennemi. »
— « Ne comptez point par barons , madame , dit le Vendéen , comptez par hommes, cela vaut mieux. Pour un baron qui s'en va, vous avez cent paysans qui viennent. »
t38 le déjeuner.
— «Le baron de**"^! interrompit le Roi, celui-là fut long-temps un de mes serviteurs favoris. J'ai noblement récompensé rattachement qu'il paraissait me porter; mais depuis j'ai dû l'éloigner de ma personne et de mes conseils. »
— « Que de faveurs cet homme n'a-t-il pas obtenues pour lui et pour les siens î dit en soupirant la duchesse de Berri. »
— « Oui , continua Charles , je me blessai un jour de ce qu'il me demandait sans cesse la censure et le rétablissement des cours prévôtales, et je ne voulus pas le revoir. Il parut désolé. Son zèle, me fit-il dire, l'avait seul desservi auprès de moi ; mais il pensait qu'un véritable ami ne devait rien cacher de ses opinions , et
mille choses semblables. Je crus a ses protestations, et je Ini contiiniai mes bienfaits. »
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— « En revanche, il vous a trahi î dit Bonval. »
— « A peu près. Dans un repas que lui a donné la garde nationale dont il est capitaine , je crois , il a voulu faire parade d'une valeur chevaleresque , dont il est bien loin de nous avoir donné des preuves, et tirant son épée, il a juré de défendre jusqu'à la mort le drapeau tricolore arboré sur les tourelles de son château. »
— « Il est bon que les lâches se démasquent. Le baron de*** ressemble à beaucoup de seigneurs qui sont toujours pour celui qui paye. Je le connais, ce baron, et je sais comment il a tenu ce fameux serment. »
— « Comment donc ? dirent à la fois les deux princesses. »
— « Le lendemain du banquet, poursuivit le Vendéen , le preux chevalier se
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rendait à sa commune par le petit bois qui entoure son domaine, quand il fut rencontré par un de mes amis, un homme qui vous aime comme moi , un brave et fidèle qui déteste l'ingratitude, et qui pense qu'à défaut de dévouement , on doit au moins respect au malheur.
« Monsieur le baron, dit mon ami, je sais que vous avez fait un serment hier. C'est sans doute l'ivresse qui vous l'a inspiré? »
— « Monsieur , ne m'insultez pas ! répondit le baron avec fierté , la main sur la garde de son épée. »
— « Je vous disque vous étiez ivre quand vous avez juré. Je vous connais, moi ! vous le savez bien. »
— « Ivre ou non , j'ai juré.... et mon serment fut sincère, reprit un peu moins haut monsieur de***. »
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— « Sincère comme ceux faits à Charles X. »
— « Comme tous les miens , monsieur. »
— « Ah bien! En ce cas il aura le même sort que les autres, vous le violerez. »
— « Jamais ! »
— « Vous le violerez , vous dis-je ! »
— « Non. »
— « Demain à midi. Ou bien.... »
— « C'est impossible. Songez que c'est devant cent personnes que j'ai juré. »
— « N'aviez-vous pas juré devant la France entière d'être fidèle à Charles X ?. . . Au surplus , je ne vous engage point à rétracter votre serment. Vous laisserez le drapeau tricolore sur vos tours, j'y consens. Mais faisons un arrangement. »
— « Lequel ? »
— « Ecoutez. Vous enlèverez demain matin la bande rouge du drapeau. Prenez-
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vous-y de bonne heure, pour qu'on ne vous voie pas. »
— « Et puis? »
— « Après-demain vous ferez de même pour la bande bleue. »
— « Et la blanche? »
— « Elle restera. Je ne vous en demande pas davantage. Adieu, monsieur le baron. Demain à midi je passerai devant votre château. »
— « Je ne sais, dit en finissant Bonval , si ce fut par remords ou par crainte , mais le lendemain la partie blanche du drapeau tricolore flottait seule sur les tourelles de monsieur le baron***. Il n'avait pas même usé de toute la latitude accordée.»
Après cette anecdote, qui fit rire tout le monde , la conversation prit un caractère plus général. N'étant plus gêné parla présence de monsieur de Latil , et voyant
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monsieur de Damas absorbé par rattention qu'il prêtait aux paroles de l'envoyé d'une cour du Nord, le jeune Henri se mit de la partie , et fit le plus grand honneur à son éducation.
Bonval et monsieur Guimard avaient répondu aux questions de la famille par la peinture désolante des malheurs de la France. Ils avaient montré l'anarchie installée partout : la dénonciation, la trahison , l'assassinat mis à l'ordre du jour ; Tarbitraire substitué au droit , et le bon plaisir d'un sergent-de-ville érigé en loi, en loi armée, en loi qui juge, condamne et tue. Ils avaient dit la honte de cette France, jadis si haute et si fière, aujourd'hui soumise , obéissante , et la très-humble vassale de l'Europe, sacrifiant les Polonais à la Russie et les Italiens à l'Autriche ; soutenant l'absolutisme de ses trésors
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et de ses armes ; prêtant ses généraux au Pape ; faisant tout, en un mot, pour conserver une paix qui ne profitait ni à son commerce , ni à son industrie , ni à son agriculture.
Le Roi écoutait en frémissant.
Cet effrayant tableau fini, personne n'osait prendre la parole : chacun réfléchissait douloureusement.
— « C'était bien la peine de faire une révolution î dit enfin le Roi. Encore si Philippe eût compris sa position ! Si , du fond de ce triste séjour, nous apprenions que le bonheur du peuple était dans notre fuite. »
— « Ah! mon père, s'écria Henri^ j'oublierais que je suis né l'héritier de la couronne, et je dirais : — « Philippe acquitte ma dette. »
— « Hélas ! il n'en est pas ainsi , mon
enfant, et plus que jamais je déplore le jour fatal... »
— «Aussi, interrompit le jeune prince, pourquoi ne m'avoir pas laissé faire avec maman ! Nous voulions aller à Paris. Je serais monté sur une de ces barricades qu'on
nous disait si terribles J'aurais dit : —
« Me voilà î Si vous ne m'aimez plus , tuezmoi !^.. » Ils ne m'auraient peut-être pas tué, n'est-ce pas, monsieur Guimard?»
— « Non, sans doute. . .Tuer un enfant !»
— « Quand même ! continua l'enfant avec impétuosité. Il valait mieux mourir que de venir ici. »
— « Taisez-vous, mon lîls, dit la duchesse de Berri ; vous afîligez le Roi. »
— « Pardon ! pardon î . o . ; mais c'est que l'idée d'être haï par les Français fait mon supplice. »
— « Calmez -vous, Henri ; les Fran-
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çais ne connaissent pas la haine , dit la duchesse d'Angoulême. Ils oublient , ils pardonnent. Moi, qu'ils ont tant fait souffrir, je les ai suivis au milieu des tempêtes révolutionnaires, et je sais qu'ils ont lavé par d'abondantes larmes le sang qu'on leur a fait verser. »
— « Mais quel est donc ce gouvernement, dit le Roi, qu'ils ont voulu, qu'ils ont choisi, qu'ils ont fait eux-mêmes , et qui chaque jour les pousse davantage à la misère et à l'abaissement? Quand j'avais le bonheur d'être leur Roi, mon administration n'était pas exempte de fautes , je le sais... Mais enfin les grandes charges de l'Etat appartenaient aux plus habiles... ; la magistrature faisait de l'opposition sans contrainte... ; la presse était libre, le commerce florissant. Je n'ai jamais mendié la paix, moi ! Mes ambassadeurs savaient faire
respecter les droits et l'honneur de la France. On se plaignait, mais que ces plaintes étaient loin des cris de désespoir que j'entends pousser î Si je les eusse entendus alors, je serais mort de honte sur mon trône... »
— « Cependant , dit monsieur Guimard, les ordonnances du 2 5 juillet... »
— « Encore ce fatal souvenir î s'écria Charles. Croyez -vous donc, monsieur, qu'un roi puisse tout voir et tout savoir ? J'ai été trompé par de faux rapports... , séduit par des discours mensongers.. . Si tu deviens roi un jour, Henri, prends garde à tes ministres...; car ils feront le mal, et c'est toi qui seras accusé. J^'aime la France, mtonsieur; je l'ai toujours aimée... J'avais confiance en ces hommes; ils m'ont dit que les ordonnances étaient ce qu'il fallait pour sauver le pays... Je l'ai cru , et j'ai signé.
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Après cela, j*ai été circonvenu..., éloigné... Je n*ai pas suie massacre..., croyezle bien au moins ! Ah î si je l'avais su !.... Mais on m'avait dit qu'il y aurait une résistance légère... , qu'un peu de force serait nécessaire... Et on l'a vu... : je n'avais ordonné que des précautions misérables , inrsufTisantes pour une révolution, suffisantes pour une émeute. Qui s'attendait à une révolution?... Après, monsieur, après...
quand le sang français inondait les rues , j'ai demandé ce qui se passait; on ne me l'a pas dit... ; et l'on m'a laissé gagner l'épouvantable surnom de roi jyiitrailleur ! Moi ! grand Dieu! .l'ai été faible^ irrésolu...., confiant..., oui; mais sanguinaire! mais cruel ! Ceux qui l'ont dit, le croyaient-ils
vraiment? »
Ici la voix du banni devint sourde et mourante... ; il laissa tomber sa tête sur sa
poitrine, et des larmes se firent jour à uavers ses doigts. Monsieur de Damas et l'étranger étaient sortis; monsieur Guimard se reprocha de ne pas les avoir suivis , et d'avoir provoqué chez le vieillard cette explosion terrible.
— «Que ne peuvent-ils vous voir ainsi!
disait Henri avec douleur ; ils vous rappelleraient peut-être. . . »
— « Non, reprit Charles avec solennité ; non. Pour moi, tout est fini. Plus de couronne pour mes cheveux blancs. Charles X, le Dauphin et la Dauphine ne sont plus de ce temps... La vieille dynastie est morte, entendez-vous ! Aucun de ses membres ne remettra le pied sur le sol français... Je n^ai pas attendu la loi du colonel Briqueville pour me bannir. Je dois mourir ici... Je m'y résigne... Je m'y condamne.... Mais du moins qu'ils soient heu-
l5o • LE DÉJEUNER.
reux î Ils ont retrempé le trône de France, ils lui ont fait des bases nouvelles... Pourquoi donc si peu de gloire et de bonheur? Pourquoi sans cesse des fautes plus graves que toutes les miennes? Pourquoi des ministres si jeunes et si inexpérimentés, ou si vieux et si incapables? Pourquoi ces prisons toujours pleines? Pourquoi ces émeutes de tous les jours, ce commerce agonisant, cette peur, cette inquiétude générale , cette collision entre les citoyens, qui amènera des coups de fusil et de canon \ vous le verrez? Pourquoi tout cela ? Pourquoi les arts sont-ils sans encouragement, les malheureux sans secours , les lois sans vigueur, la nouvelle Charte sans corollaires? Enfin, pourquoi la France est-elle honteusement traînée à la remorque des «utres puissances? »
Chacun se taisait.
LE DÉJEUNER. l5l
— « C'est, conlinvia le Roi , parce que les institutions sont trop faibles, et les hommes aussi ; parce qu'on ne gouverne pas avec franchise, mais avec crainte et arrière - pensée ; parce qu'on ne va pas droit au but. Au lieu d'attaquer les obstacles en face, avec éclat, on les tourne, on les mine , on tourm.ente tout ce qui les entoure... On gouverne..., mais on gouverne mal, et le pays souffre, et le paysi s'irrite... il s'inquiète... il s'effraye...»
Charles n'eut pas la force d'aller plus loin.
Henri, profonde'ment ému de tout ce qu'il venait d'entendre , avait pris un journal, qu'il parcourait machinalement. Bientôt les chiffres effrayans du choléra attirèrent son attention... Des noms chers à sa fa-
mille figuraient dans la liste des morts
C'était donc un fléau de plus sur cette
ï52 LE DÉJEUNER.
malheureuse France î Le cœui* du prince était gros de larmes qu'il étouffait a peine. Sa mère, pendant ce temps, fixait avec monsieur Guimard et le Vendéen l'heure à laquelle aurait lieu l'entrevue politique, but de leur voyage à tous deux. Ils allaient prendre congé, lorsque Henri, jetant tout à coup le journal qu'il lisait, se mit à pleurer abondamment.
— « Qu'avez-vous, Henri , s'écria la duchesse alarmée ; qu'avez-vous a pleurer
ainsi? »
— « Ah! ma mère, vous Tavez vu... dit le pauvre enfant, quelle honte î ils vont rendre Alger î »
— « Oui, dit monsieur Guimard, ils parlent d'abandonner cette conquête glorieuse , conquête qui jeta tant d'éclat sur le drapeau blanc... On dirait, à voir leur
indifférence , que ce n*est pas la France qui a pris Alger ! »
— « Oh ! que c'était bien la France î reprit avec enthousiasme le fils de la duchesse j la , comme a Austerlitz , comme à Marengo , comme aux Pyramides , comme partout. Mon Dieu ! que n'étais-je donc soldat au temps de ces victoires immortelles ! . . . Quelle armée que la grande armée ! Quel homme que Napoléon ! »
— « Mon fils, dit Charles, le malheur et l'exil ont aussi leur gloire. »
— «Oui... , et ce fut la dernière du héros , dit l'enfant. Vous avez raison, mon père... A moi le malheur et l'exil; toujours I ... Plus de France ... Plus de patrie .. . Prisonnier en Ecosse, je ne dois songer qu'il devenir montagnard. . . , qu'à faire oublier qu'il existe un enfant qui fut jadis
l54 LE DÉJEUNER,
Tespoir de sa famille... , un enfant qui n*a plus aujourd'hui le droit de pleurer sur le tombeau de son père... , un enfant qui est mort pour la France , et la France morte pour lui. Si l'on me demande mon nom et mon pays..., je me tairai..., car je n'ai plus de nom..., plus de pays... Oh! malheur à moi , ma mère ; malheur à moi î et pourquoi suis- je né î »
Il y avait un profond désespoir dans ces paroles : elles retentirent douloureusement au cœur de la duchesse. Monsieur Guimard et Jacques Bonval , vivement émus , se regardèrent. . . Puis , s'approchant du prince, ils le firent asseoir entr'eux deux, et lui parlèrent... comme à un homme. Ils lui racontèrent leurs projets, leurs espérances, leurs craintes... Ils le ranimèrent au feu de leur patriotique enthousiasme. . .
Quel dommage de ne pouvoir point ici redire ces sublimes consolations î
Une heure après , le pauvre Henri courait dans le parc, habillé en montagnard. Il avait encore une fois perdu le capitaine de La Villatte.