‹ Henri PerreyveChapitre 12 sur 47 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nous pouvons donc le dire, Henri Perrey ve t eu le bonheur et l'honneur, par l'élan de sa riche nature, sous l'impulsion de la grâce oe Dieu, d'aller, dès sa jeunesse, et même des 80n enfance, vers ce qu'il faut évidemment nommer la suprême beauté de la vie, savoir : la vie donnée et consacrée, par amour de Dieu et des hommes, au travail et au sacrifice pour le salut du monde. 11 a choisi, dès le premier

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jour, la plus haute forme de cette consécration : le sacerdoce chrétien.

Or, dans le sacerdoce, il a voulu aller encore au plus parfait et au plus beau. Comme une armée offre une grande diversité d'armes, le sacerdoce renferme aussi une riche diversité de fonctions. « ïl y a, dit saint Paul, division « du travail, et diversité de dons parmi nous : « diçisiones operationum siint. » Et il ajoute : « Mais entre tous ces dons spirituels, cherchez « les plus élevés. . . Ambitionnez surtout la pro- « phétie. JEmulamini aulem mellora charis- « mata... magis autem ut prophetetis. »

Mais qu'est-ce donc que la prophétie? « La « prophétie, dit le grand apôtre, c'est le don de « parler aux hommes pour les élever, les « exhorter, les consoler. » Nam quiprophetat, hominibus loquitur ad œdijicationem, exhortationem. consolatlonem.

Eh bien ! notre jeune frère pratiqua le conseil de saint Paul. Entre les dons spirituels et entre tous les ministères, c'est luprophétie qu'il voulut. Porter aux hommes l'exhortation et la consolation, c'est cela môme que, dès son enfance, il osa désirer. Etre envoyé, lui aussi,

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par le Seigneur Jésus, avec ceux dont l'Évangile dit ' : « Voici que je vous envoie des pro- « phètes, et des sages, et des écrivains; » être envoyé de Dieu pour parler, pour écrire, afin d'éclairer, d'exhorter et de consoler, voilà ce qu'il voulut, décidément et clairement, à dix-huit ans, et, dès cet âge, il entreprit de se préparer à ce suprême honneur.

Mais que va donc faire l'homme qui, presque encore enfant, ose concevoir une pareille ambition, et qui veut être l'un de ces scribes (scribas) que Dieu envoie contre les scribes terrestres? Comment va-t-il se préparer à ce travail et à ce combat? Et d'abord il ne fera pas comme les scribes qu'envoie l'orgueil et non l'amour; qui s'élancent, sans qu'on les appelle, et se saisissent, sans préparation ni mission, de l'instrument sacré de la parole. Les scribes terrestres n'ont besoin d'aucune discipline; ils n'ont besoin de rien apprendre, de rien savoir, ni de penser à rien. Le mouvement de leur passion suffit à tout, joint au hasard des mouvements que prend la plume entre

1 Ecce ego mitto ad vos prophetas et sapientes et scribas.

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leurs doigts. Mais il en est tout autrement de tous ceux qui aspirent à servir vraiment leur pays et le genre humain. Nos ingénieurs, nos professeurs, nos oiFiciers et nos marins ont tous le nécessaire courage de s'enfermer dans les hautes écoles, pendant de longues années.

Que sera-ce donc de ceux qui aspirent à Fart divin d'éclairer, de guider, d'exhorter, de consoler les hommes au nom de Dieu!

Israël avait sesécolesde prophètes, etl'Eglise catholique a aussi ses écoles de prophètes, de missionnaires, de martyrs, de docteurs, d'écrivains et de sages : ces écoles se nomment séminaires, soit parce qu'on y cultive les semences de sagesse que Dieu donne, soit parce qu'on y élève l'enfance et la jeunesse des ouvriers de Dieu. Henri Perrey ve, comme tout autre aspirant aux travaux et aux honneurs du sacerdoce, voulut se soumettre à l'épreuve de cinq années d'études philosophiques et théologiques, sous l'austère discipline du recueillement, de la règle et de l'obéissance.

Mais, ici encore, son continuel empressement vers la perfection idéale l'engagea dans une des plus belles entreprises qu'ait méditées,

depuis des siècles, le génie chrétien : entreprise dont le succès, un jour, sera, je ne crains pas de l'affirmer, l'une des meilleures ressources du monde.

Le génie de l'Église catholique, en effet, depuis trois siècles, travaille à un admirable progrès. Depuis le concile de Trente, les ouvriers de ce progrès, saint Philippe de Néri, saint Charles Borromée, saintYincentdePaul, et d'autres non moins grands devant Dieu peut-être, se succèdent et travaillent à ces deux choses : l'organisation des écoles pour l'aspirant au sacerdoce, et l'organisation de la vie du prêtre. La première parïie du problème commence à être résolue, en pratique efficace, dans presque tout le monde catholique. Les hautes écoles de la science sacrée et de la discipline sacerdotale sont fondées depuis le milieu du dix-septième siècle. Et quant aux écoles secondaires, préparatoires à ces hautes écoles, et dans lesquelles, dit le concile de Trente, l'on peut recevoir les enfants au-dessus de douze :;ns. ces écoles, longtemps déclarées imposes, existent enfin depuis un demi-siècle, et c'est la France qui les a fondées. L'éduca-

tion du prêtre, aujourd'hui, est donc organisée.

Mais l'organisation de la vie du prêtre séculier n'est pas encore achevée, et ce qui manque peut se dire en un mot : le prêtre séculier est trop seuil

Certes le missionnaire, auquella mort enlève son compagnon, continue seul avec son crucifix; et le curé de campagne, cet autre missionnaire, trop souvent isolé dans les régions les plus désertes de l'ignorance et de l'indifférence, sera longtemps aussi bien seul. Mais ne peut-on du moins diminuer beaucoup le douloureux et dangereux isolement du plus grand nombre des soldats du Christ? L'Evangile dit que « Jésus les envoie devant lui deux à deux » : Mislt blnos antefaciem suam... Et nous savons pourquoi : « C'est qu'il faut être au moins « deux pour s'aimer1. » Et c'est pourquoi un autre docteur nous assure que « la vie coince mune et sociale est presque essentielle à « l'état ecclésiastique*. » Et n'est-ce pas pour

1 Quia minus quam inter duos charitas haberi non potest.

3 Le cardinal de Bérulle.

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le prêtre surtout que l'Esprit-Saint prononce cette aimable bénédiction : « O joie sainte et « heureuse de la vie intime entre frères! »

Et c'est là ce qtéont essayé les grands saints, et les grands serviteurs de Dieu qui ont voulu, sous l'impulsion du concile de Trente, travaillera la perfection de l'ordre sacerdotal. Ils ont entrepris, précisément, de rendre le prêtre séculier moins seul. Sans vouloir faire de tous lesprètres, des religieux enfermés sous la règle, ils ont pensé à établir des communautés fraternelles, facilement accessibles aux prêtres séculiers, ils ont voulu concilier l'union avec la liberté, le mouvement propre et la communauté.

Ils avaient dans l'esprit cet idéal que 3ossuet a rendu populaire pour toujours lorsqu'il parie de « ce dessein de société sacer- « dotale, qui ne doit avoir d'autre esprit que « l'esprit de l'Église, ni d'autres règles que o ses canons, ni d'autres supérieurs que ses « évèques, ni d'autre lien que la charité, ni « d'autres vœux que ceux du sacerdoce et du « baptême. »

Or, nul n'a mieux compris cet idéal que le cardinal de Bérulle, qui, lorsqu'il fonde

l'Oratoire de France, affirme partout qu'il ne s'agir pas de fonder un ordre nouveau, mais qu'il s'agit uniquement de l'ordre sacerdotal. Cet ordre, dit-il. n'a été fondé par aucun saint, mais par Dieu même, par Notre-Seigneur Jésus-Christ qui en est le perpétuel supérieur : grand ordre universel qui n'a vraiment d'autres chefs que le vicaire de Jésus-Christ et les évèqucs, mais qui, selon le désir de l'Eglise, exprimé par le dernier concile œcuménique, peut et doit recevoir, comme progrès de la vie et des mœurs ecclésiastiques, une plus parfaite organisation libre, autour de cette organisation fondamentale et nécessaire qui est d'institution divine. C'est là, dis-je, ce que le cardinal de Bérulle a compris et cherché à réaliser dans la congrégation de T Oratoire.

Mais ce bel idéal est peut-être encore mieux réalisé dans l'Oratoire de Saint-Philippe de Néri. Quelle conception profonde et simple, originale et partout praticable, que la forme d'association que voici : existence de très petits groupes de prêtres, réunis en commun, sans vœux ; très libres dans leurs

travaux, mais s'aidant, s'encourageant et s'exhortant entre eux : ces groupes demeurent absolument indépendants les uns des autres, et ne relèvent, comme il convient aux membres de Tordre sacerdotal, d'aucun autre pouvoir central que du pouvoir central de l'Église catholique, et du pouvoir prochain de chaque évêque. Point de supérieur général, point de maison centrale ; aucune maison n'en gouverne aucune autre, pas plus qu'aucune famille, dans la commune, ne gouverne les autres familles. Voilà qui peut facilement s'étendre et s'établir partout, et puissamment contribuer à l'organisation de la vie du prêtre, pour tout le clergé séculier, dans tous les diocèses du monde.

Ne se peut-il en effet qu'un jour la plupart des prêtres catholiques, par toute la terre, arrivent à profiter de cette forme d'association fraternelle, soit comme membres résidants, soit comme membres ûispersés d'un tiers ordre, et trouvent en ces centres de travail associé, en ces lieux de prière et d'étude qu'on pourrait nommer Oratoires, des ressources qui doublent leurs forces?

Ouant à l'Oratoire de France, aont je suis membre, je n'entends certes point le déprécier à cause de son gouvernement centralisé. Je ne puis contredire saint François de Sales qui, parlant du cardinal de Bérulle, affirme « qu'il eut volontiers quitté son diocèse pour « vivre sous la conduite de ce grand homme, « parce qu'il n'y avait rien de plus saint et « de plus utile à l Eglise de Dieu que sa « congrégation de V Oratoire. » Et si j'osais contredire saint François de Sales, je me soumettrais en tout cas à l'autorité de l'Église qui, au dix-septième siècle, et récemment au dix-neuvième, a loué, a béni, a établi canoniquement cette belle institution. Il y a là une pensée très grande, d'une heureuse et féconde nouveauté. L'Oratoire est vraiment une forme d'association fraternelle entre prêtres séculiers : il n'y a pas de vœux; l'autorité réside dans la congrégation elle-même1;

1 « La puissance et autorité suprême et entière réside dans le corps de la congrégation dûment assemblée, à laquelle le supérieur général demeure soumis, et est obligé de suivre la pluralité des suflVages en toutes choses, sa voix néanmoins comptée pour deux. » Lisez, à ce sujet, le beau livre du Père

les vrais supérieurs sont les évoquas : et les constitutions sont perfectibles par les assemblées générales.

N'est-il donc pas très bon qu'il y ait un gTand Oratoire de cette forme, qui, par le nombre des ouvriers et des maisons, par sa solidité relative et sa perfectibilité, puisse, sous quelques rapports, servir de type ou de point d'appui aux associations plus simples des prêtres de chaque diocèse, sous l'influence de chaque évèque?

Que serait-ce si ces essais d'association et de communauté intellectuelle et morale pouvai n- se multiplier en effet, et recevoir du Saint-Esprit la vie toujours plus abondante, pour l'organisation de la vie du prêtre? Alors, que de généreux courages isolés, que de cœurs attristés trouveraient, dans le facile accès de foyers fraternels d'étude et de prière, le point d'appui de leurs efforts et de leur ministère! Qui sait si l'association des moindres forces, parmi tant d'ouvriers évan-

: l'Oratoire de France au dix-septième et au dix-neuvième siècle. Ce livre me paraît : une heureuse influence et à éclairer beaucoup de vocations.

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géliques, dont le cœur porte l'amour de Dieu et de leurs frères, ne rendrait pas possibles les immenses entreprises de zèle, de science, de chanté, dont cette crise du monde a besoin? Voyez les forces gigantesques cpie l'association industrielle met aux mains des nations. Cette forme d'association n'est pratiquée que depuis trente ans dans le monde, et voici qu'elle perce les isthmes et les montagnes et qu'elle va ramener à l'unité toute la surface du globe. Ne pourra-t-on pas voir éclater, à leur tour, les effets encore plus magnifiques de l'association intellectuelle, de l'union des efforts pour le travail moral et religieux? Est-ce qu'alors aussi l'on ne percerait pas les isthmes et les montagnes du monde moral et religieux, qui séparent l'Orient, et l'Afrique, et l'Asie, de ce foyer occidental de la civilisation véritable? Est-ce qu'alors aussi l'on ne pourra pas entreprendre de retrouver, dans le inonde intellectuel, et l'harmonie des ces entre elles, et

l'harmonie de toutes avec la nécessaire, universelle et infaillible foi du genre humain? Est-ce qu'alors aussi l'on ne parviendra pas

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à ramener enfin quelque paix dans l'esprit humain, et dans l'esprit de chaque na. tion?

Or, je le demande, est-il problable que la puissance d'union et d'association capable de produire ces grandes choses, commence à se développer ailleurs que parmi les ouvriers évangéliques, unis déjà dans la même foi et dans le même amour, unis de plus dans la vigueur du dévouement sacerdotal?

Je sais bien que tout cela est depuis longtemps commencé; que le christianisme luimême est la force essentielle d'association et pour les âmes et pour les œuvres ; que l'Eglise catholique en est la manifestation vivante1; que, par exemple, dans notre siècle, V Association pour la propagation de la Foi a précédé, en France, d'un quart de siècle l'ère de

1 « Mais, depuis quelque temps, la génération contemporaine, trop oublieuse du passé, s'est emparée de ce principe de l'association, et, l'appliquant à tout, a voulu en dénier l'usage et ledroit à l'Eglise qui, la première, en avait donné l'exemple. Littérature, industrie, commerce, exploitations agricoles, perfectionnements politiques ou scientifiques, ne peut-on pas dire que tout a été placé sous le régime de l'association? Dès lors, comment trouver étrange ou mauvais que des prêtres, dociles aux plus hautes

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l'association industrielle. Je dis seulement que l'une des plus grandes ressources du monde à venir se manifestera quand, dans la grande milice sacerdotale, l'organisation de la vie du prêtre par la libre association aura porté ses fruits. Comme on voit aujourd'hui les ouvriers européens s'efforcer, dans tous les pays, d'organiser enfin, par la libre association, leur vie si difficile, — et ils auront, s'ils y parviennent, opéré l'un des grands progrès de la vie des nations; — de même, lorsque les ouvriers de Dieu y seront parvenus, on verra se réaliser les grandes choses qu'annonçait, au douzième siècle, la voix véritablement prophétique, si approuvée par saint Bernard, etqui disait : Qu'en ce temps-là les prêtres de l'Évangile « s'établiront dans « une invincible force et une indomptable

ïnspiratioDS de l'Evangile, s'associent librement, pour accomplir avec plus de perfection les devoirs de leur état, et pour devenir plus capables, en mettant en commun les résultats de leurs études, de lutter avec succès contre l'ignorance et la fausse science? « Par ce côté encore, la constitution de l'Oratoire ne se trouve-t-elie pas en harmonie avec le caractère, les besoins et les exigences de notre temps? » (L'Oratoire de France, par le P. Ad. Perraud, p. 390.) P

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« droiture : » flrmissima vi rectltudlnis consistent.

Eh bien! c'est avec toutes ces espérances et ces idées, plus ou moins clairement entrevues, que Henri Perreyve fut conduit, par la bonté du Père céleste, au lieu même où il devait trouver les deux choses qu'il cherchait, savoir : l'Ecole de discipline sacerdotale, et, dans cette môme École, prise pour asile et foyer d'union fraternelle, la véritable et providentielle organisation de sa vie.

En ce temps-là donc, en effet, cet ami si intime et si cher, que, dans ses lettres, il appelle « Mon Charles! » lui annonçait sa vocation au sacerdoce. Lui répondait : « Toi « aussi, tu as donc entendu l'appei de Dieu! « Pour moi, depuis l'âge de douze ans, je suis a consacré à cette cause. »

Les voilà déjà deux pour marcher ensemble : Misit binos antefaciem suam. Mais Charles avait un frère, lequel faisait alors partie de

cet admirable groupe de jeunes hommes, tous élèves de l'École normale, qui, vers 1848, dans ce bouillonnement des esprits et des âmes, avaient conçu l'enthousiaste résolution de renoncer aux voies ordinaires de la vie, pour se dévouer tout entiers au bien des hommes. Ils méditaient aussi de passer ensemble leur vie, de travailler ensemble, chacun avec les instruments qu'on lui avait donnés, au triomphe de la foi chrétienne, comme source nécessaire de la paix, de la science, de l'ordre, de la justice et de la liberté.

Or, ce petit groupe était un germe dont allait naitre l'une de ces plantes que le Père céleste a plantées, et qui ne seront point arrachées. Bientôt Henri Perreyve, conduit par Charles, se joignait à eux; et peu après, par un heureux concours de circonstances provipentielles, tous ensemble s'étant emparés, si j'ose ainsi parler, s'étant, dis-je, emparés, non sans effort, d'un saint prêtre qui se chargea de les conduire, il se trouva qu'ils allaient réussir dans l'entreprise, déjà si souvent essayée en ce siècle, de rétablir l'Oratoire de France.

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Henri Perreyve raconte dans un manuscrit intitulé : Souvenirs intimes sur Frédéric Oza* nam, comment il fit un jour confidence de ces projets à ce maître qu'il aimait tant.

« Vers ce temps, dit-il, je quittai les Eaux- Bonnes, et partis pour une petite tournée en Espagne. Peu avant mon départ, j'avais été dîner chez M. Ozanam. Le soir nous avait réunis autour du foyer, nous parlions de choses intimes. Je crus le moment arrivé de déposer dans ce noble cœur le secret de ma vocation religieuse. Je le fis simplement, facilement, avec joie et honte à la fois... Car, me disais-je que pensera-t-il de moi qu'il voit si léger, si ami du plaisir, si enfant dans le moindre sens du mot? Et me pardonnera-t-il de joindre à ces goûts frivoles une résolution si sérieuse? Mais je ne sais quoi me rassurait, et, le premier moi; tombé, tout le reste passa bien naturellement de mon àme dans la sienne.

« Ce soir-là, surtout, je connus le cœur de M. Ozanam. Il y eut des larmes d'affection, de paternelle indulgence, et aussi de sainte ardeur et d'enthousiasme dans la voix qui me répondit. Notre désir de servir Dieu dans le culte

d s sciences etdes lettres, notre projet de réunion avec M. l'abbé Gratry, alors aumônier de l'École normale, et le rêve d'une congrégation studieuse que nous n'appelions pas encore l'Oratoire : toutes ces belles espérances, tous ces germes, tous ces rêves qui pouvaient n'être que des illusions, prirent vite une figure vivante, réelle, dans cette âme qui croyait facilement aux belles choses. Il nous vit déjà, non seulement comme nous n'étions pas alors,, mais même comme nous ne serons pas de longtemps, et si quelque chose pouvait me consoler de ne pas l'avoir eu près de nous, dans ces humbles commencements que Dieu a bénis, ce serait la pensée que du moins il a connu notre berceau. Il m'accompagna longtemps ce soir-là de ses encouragements et de ses vœux, il me serra fortement contre sa poitrine, et nous nous quittâmes.

« Je regagnais ma demeure, enivré de joie, d'espoir et de force. Je sentis le besoin de savourer mon bonheur dans la solitude, loin des hommes. Il était fort tard. Mais ce désir l'emporta, et je pris un sentier qui conduisait vers les hauteurs. Je marchais comme fou de joie

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regardant le ciel et non la terre. TWt à coup je retirai le pied, un mouvement irréfléchi me fit jeter en arrière; j'étais sur l'extrême bord d'un ravin. Un pas de plus, et je tombais dans le vide.

« J'eus peur, et je renonçai à ma promenade nocturne. »

Cher enfant bien-aimé, n'ayez pas peur. Ce jour-là, vous étiez porté parles anges. Je crois à ces gracieux détails de providence : In manibus pjrtabinit te, ne forte offendas ad lapidem pedem taum. Les anges vous ont porté pendant toute votre vie et jusque dans le sein de Dieu.

Vos beaux rêves aussi étaient vrais, ainsi quel'enthousiasme de notregénéreux Ozanam. Sachons attendre. Après votre mort, cher enfant, et après la mienne, ce germe qui s'appelle maintenant l' Oratoire, portera ses fruits, lorsqu'au temps opportun FEsprit-Saint versera sur cette tige, aujourd'hui enclore incer- • aine, frêle, incolore, son rayon de science et son rayon d'intelligence.

Quoi qu'il en soit, il se trouva qu'un jour, avec une émotion profonde et une joie qui ne

peut se décrire, ce groupe d'amis unis en Dieu prit possession de sa terre promise, laqu. était un humble toit capable d'abriter sept personnes. Le rêve était réalisé, en songe; du moins. C'est là qu'ils allaient vivre ensemble, prier ensemble et travailler ensemble.

Alors se déroulèrent, dans l'enthousiasme d'une vie naissante, quelques années de vrai bonheur, de vie intime et fraternelle, d'amitié sainte, de véritable fécondité d'esprit et d'âme. Là se formèrent sous une austère et douce inspiration et sous un humble et saint exemple, de véritables cœurs sacerdotaux, bons et patients, humbles, aimants et courageux. Là aussi commençait avec la plus joyeuse ferveur l'étude spéciale du prêtre, le travail de philosophie et de théologie. Là aussi commençait pour plusieurs l'expérience de l'association intellectuelle véritable, de ses difficultés, de ses fécondités.

Là, enfin, s'écoulait un âge d'or, dont notre aimable Henri Perreyve était la joie.

Que dire de la débordante allégresse de conversations, et j'allais dire des jeux, dont il était l'âme?

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Que dire de ces entretiens de piété profonde, après lesquels on pleurait, on s'embrassait, et l'on tombait à genoux pour remercier Dieu?

Arrivait-il qu'à la chapelle l'un des Pères, expliquant l'Évangile, parlât avec quelque émotion. Henri, tout particulièrement, était si reconnaissant que, lorsqu'il ne pouvait assez tôt témoigner son bonheur de vive voix, il écrivait des lettres comme celle-ci, qui montre bien l'état intérieur de cette àme, et l'état intérieur du petit groupe, racine de l'Oratoire :

« On ne peut s'empêcher de vous dire, bon « et cher Père, qu'on a été heureux ce matin a pendant votre homélie et longtemps encore « après, et qu'on l'est encore maintenant, « toujours à cause d'elle.

« Il faudra cependant que vous sachiez une « chose, c'est que, pendant votre discours, « il y a telle àme, très petite et faible, qui « tressaille, qui comprend, qui se donne à « Dieu, qui lui demande ses bénédictions pour « vous, qui va ainsi de Notre-Seigneur à vous « et de vous à Notre-Seigneur, et qui « ne trouve enfin son repos que quand

c elle a dit profondément : « Jésus, ce « que notre bon Père nous dit, c'est vous qui « me le dites. Jésus, vous savez si ces grandes « idées qu'il nous donne ont été rêvées et « désirées par mon cœur. Jésus, je veux suivre « sa pensée jusqu'au bout : je me donne à « vous pour faire de moi ce que vous voudrez, « pour servir ces pauvres frères que nous « aimons, pour détourner les âmes du faux « idéal, pour faire du bien. » Cette âme dit « cela, mais quand elle vient de vous enten- « dre, elle le dit avec tant d'amour, tant de « larmes, tant d'espérances, que le sillon se « creuse, et qu'elle demeure toute pénétrée « d'énergie pendant plusieurs heures !

« Me pardonnez-vous, Père, de vous dire « tout cela? Mais que voulez-vous?... je ne « savais comment me consoler du bonheur « que vous m'avez fait sentir ce matin. Cette « joie me trouble; je voudrais faire quelque « chose, et je ne puis et je ne suis rien. Il y a « une disproportion comme ridicule entre ce « que je désire et ce que je suis. De là une « sorte de malaise, une sorte de tremblement « intérieur qui fait qu'on voudrait des choses

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« immenses. Je connais bien ce sentiment-îà. « Les choses très belles m'y jettent in failli - « blement : une très belle musique, une très ,41e joie d'amitié, un très beau discours. o Que de fois je l'ai rapporté de Notre-Dame, a quand c'était le règne du P. Lacordaire! i Eh bien, je ne le connaissais plus depuis « longtemps; mais vous me l'avez rendu, et « voilà pourquoi je vous remercie; voilà « bien sûr pourquoi je vous écris... Je le dé- « couvre maintenant, et ne le savais vraiment « pas en commençant ma lettre.

« Tout ceci veut vous dire, mon bon Père, « qu'on prie pour vous, qu'on vous aime, « qu'on se sent votre enfant, votre élève; a qu'on voudrait à la fois être un étranger « pour avoir le droit de vous faire des corn- « pliments, mais non, qu'on aime bien mieux « être à vous, et qu'un vous promet de bien « se donner à Notre-Seigneur.

Et là-dessus on vous laisse tranquille, « i i on sans quelque honte et confusion de tout a ceci (à quoi soi-même on ne comprend pas « f-rand'chose), mais que Dieu, je crois, corni uend mieux que nous, et quil doit aimer.

« A vous bien respectueusement en Notre- «r Seigneur. »

Filioli, (illicite alterutrum ! « Mes petits « enfants, aimez- vous les uns les autres! » L'apôtre de l'amour, du haut du ciel, inspirait ce précepte à nos cœurs.

Là, les intelligences sentaient qu'elles étaient bien pour étudier ensemble la vraie philosophie, à la fois théorique et pratique, et pour entrer dans la théologie à la fois par le cœur et l'esprit.

Là se pratiquait en effet ce que demande un philosophe, noble esprit, qui ne put qu'entrevoir ces choses, lorsque dans ses spéculations attristées, il enseigne que la « philoso- « phie est une affaire d'àme, comme la poésie « et la religion;... que les âmes poétiques, « religieuses et philosophiques sont sœurs, « parce que la poésie, la religion et la philoce sophie sont les trois manifestations d'un « même sentiment1. »

Gela même, en effet, se pratiquait dans cette école réelle de la philosophie. On voyait et l'on

1 Jouffroy, Mélanges philosophiques, 1. 1, p. $\j.

comprenait parla vie dont on vivait soi-même, que la religion, la poésie et la philosophie sont les manifestations d'une même vie. On voyait bien que la prière, quand elle est vraie, et la pratique morale quand elle est énergique, sont sources de lumière et de philosophie; on voyait que l'élan poétique de l'àme est aussi nécessaire à la science que l'expérience et l'observation: qu'en vérité, « la « philosophie est une affaire d'àme, comme « la poésie et la religion, et que si l'on n'y met « que son esprit, il estpossiblequ'ondevienne * philosophe un jour, mais il est démontré « qu'on ne l'est pas encore1. »

Ces serviteurs de la lumière à laquelle ils étaient consacrés tout entiers, opéraient la philosophie en esprit et en vérité. Mais ils comprenaient avant tout qu'en face de la lumière immense et de la science sans fin, ils étaient et seraient toujours enfants et commençants : humilité nécessaire et savante que doit donner la vraie philosophie, et qui dispose à la théologie, c'est-à-dire à la respec-

1 JoufTroy, Mélanges philosophiques (2e édit.), t. I, p. 417.

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tueuse méditation des données divines révélées, plus grandes que notre esprit, vérités dont on porte en soi la substance par la foi, mais dont l'intelligence ne peut épuiser le mystère.

Mais ce qui importe surtout dans cette histoire, c'est l'expérience qui se lit alors de la réalité, de la nécessité et des difficultés de l'association intellectuelle.

Les hommes ne pensent guère en commun. Voilà une triste idée pratique. Ils mettent en commun, après coup, le résultat de leurs efforts d'esprit. C'est quelque chose, c'est même beaucoup, et c'est ce qui se fait, fort heureusement, depuis trois siècles, pour l'ensemble des sciences physiques et naturelles. Mais au point de départ, dans l'effort qui cherche et qui trouve, chaque esprit opère seul. Or, les esprits ne pourraient-ils pas, par l'union, multiplier la force de leur élan et la vigueur de leurs facultés?

J'ai bien souvent pensé qu'un groupe de cinq ou six esprits vivant ensemble, s'aimant entre eux, travaillant en commun dans le même sens et dans le même lieu cherchant ainsi à pratiquer l'un des sens du mot apostolique : « Ils « étaient tous ensemble dans le même lieu et « dans le même esprit, » Erant omnes unanimitre in eodem loco, constituerait une force intellectuelle dont on n'a pas encore calculé la puissance. Cela fait, autant que j'ai pu l'entrevoir par une courte expérience, une espèce de fleuve intellectuel sur lequel on se sent porté. Chacun marche, mais le chemin luimême marche aussi. Ce n'est pas la force de six, c'est la force de toutes les combinaisons (rue l'on peut faire avec six unités, dont chacune est une force vive.

II y a là des faits qu'il faudrait, ce me semble, commencer à connaître, et j'en dis avec assurance ce qu'un physiologiste1, dans l'étude des faits analogues, a dit depuis un quart de siècle : « Qu'il est temps que la « science tienne compte de phénomènes si

* Burdach.

« nombreux et bien constatés, quoique « étranges. » Il s'agit de la communication directe des âmes, ordre de faits aussi quotidiens qu'admirables que la grossière inattention de la fausse science et de la vie triviale s'obstinera bien longtemps encore à ne vouloir pas regarder

Pour moi, des expériences certaines m'obligent à dire que non seulement les mouvements de cœur, mais encore les mouvements intellectuels, sont, en certaines circonstances, transmissibles directement d'une âme à l'autre, et qu'il n'est besoin pour cela ni de table, ni de trépieds. Ces influences nous pénètrent tous, tous les jours, mais personne n'y fait attention. J'affirme ici ce que j'ai vu, revu, expérimenté par moi-même; et quand la science, un jour, commencera le défrichement de cette riche et immense région, on s'étonnera d'avoir eu si longtemps des yeux pour ne pas voir.

Déjà Frédéric Fichte, dans sa Psychologie, en parle avec intelligence. Burdach, dans sa Physiologie, ainsi que je viens de le dire, affirme le fait comme expérimentalement certain. Laplace en traite dans un opuscule peu

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connu. J'admets les faits qu'il cite, sans admettre son hypothèse. Je préfère Fénelon quand il dit : « C'est en ce centre que se tou- « chent les hommes d'un bout du monde à « l'autre. » — Quoi ! les esprits et les âmes se toucheraient en Dieu! Ison! non! disent l'ignorance et l'habitude, et le seus lourd du matérialisme pratique. — Mais là, dans ce nid où nous étions ensemble, si rapprochés de cœur, dépensées, d'espérances, que de l'ois l'on se sentait comme envahi par des états d'àme venant directement d'autrui, et poursuivi par des fermentations de sentiments et de pensées qu'un autre nous envoyait! il y a tel détail que l'on ose à peine raconter, parce qu'étant vrai, il est invraisemblable. — c< Mais « qui donc, depuis hier soir, et cette nuit même, « et toute la matinée, s'est obstiné à suivre « cette idée dont il n'était cependant pas ques- <c tion hier? il me semble que c'était vous! — « C'est moi-même, en effet, » répondit aussitôt Henri Perreyve.

ÀVntrons pas plus avarie dans ces analyses psychologiques, et n'allons qu'à ce qui est manifeste pour tous. Ce qui est manifeste,

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c'est qu'en une pareille société d'esprits, chacun est et se sent plus fort.

Donc, ainsi soutenus et portés l'un par l'autre, pleins de confiance et d'espérance, nous méditions de réaliser un jour cet atelier de travail intellectuel où, plusieurs travaillant ensemble dans le même sens et dans le même lieu, Omnes unanimiter in eodem loco, on pourrait entreprendre enfin l'encyclopédie véritable '.

Nous savions que ceci avait été déjà conçu par saint Philippe de Néri *.

1 Voir le Discours sur les devoirs intellectuels des prêtres de l'Oratoire.

2 C'est ce que résume ainsi, dans son récent ouvrage, le P. Perraud, l'un des membres du groupe primitif: a Baronius a fait connaître lui-même, dans la préface de son tome IIIe, comment tout ce vaste dessein avait été conçu avant lui par saint Philippe, et dû au zèle dont il était consumé pour les intérêts de l'Fglise. Là éclate cette merveilleuse intelligence des besoins propres à chaque siècle, qui doit être le flambeau perpétuellement allumé au milieu de la milice toute sacerdotale de l'Oratoire.

« Lutter contre les erreurs opposées à la foi, en s'emparant de leurs propres armes et en les retournant contre elles; opposer à la science fausse, exclusive, passionnée, l'érudition la plus loyale, la plus large, ia plus désintéressée; ne laisser l'ennemi se cantonner et s'établir sur aucun point des connaissances humaines ; mais, comme les apôtres

l3'2 HENRI PERREYVE

Nous remarquions que le P. Thomassin, à lui seul, avait entrepris une sorte d'encyclopédie chrétienne, dans cette suite d'ouvrages intitulés : V Art d enseigner chrétiennement les

vont à toutes les nations du monde, envoyer des missionnaires dans toutes les sciences, pour les éclairer toutes de la lumière de la révélation, et les faire toutes servir aux progrès du règne de Jésus-Christ; accepter cette lutte permanente dans les conditions mêmes où la mettent les divers siècles et les diverses civilisations ; se faire tout à tous pour gagner tous les esprits à la foi et tous les cœurs à la charité de Jésus-Christ; et, par conséquent, livrer le combat, ici sur le terrain de l'Ecriture sainte et de l'exégèse biblique, là sur celui de la philosophie, de l'histoire, des sciences naturelles : puis faire de la manifestation du beau dans les arts un moyen d'attirer les âmes ; suivre, s'il le faut, dans ses évolutions la pensée moderne, et ne pas permettre à la science antichrétienne de confisquer le domaine des sciences sociales et politiques, et d'en faire le monopole de la raison révoltée contre la foi; mais, sans relâche et sans découragement, sanctilier le travail par la prière, se multiplier pour suffire à tout, et pour ramener à la majestueuse unité de l'Evangile la discordance des sagesses purement humaines : telle est la marche que, dans son intelligente sollicitude pour les intérêts de la vérité, saint Philippe traça aux membres de l'Oratoire au milieu des luttes passionnées du seizième siècle. Baronius commence cette tradition; plus tard, les tils du cardinal de Bérulle la recueilleront fidèlement, et par les Lami, les Thomassin, les Morin, les Malebranche, et d'autres, se perpétuera cette ferme et vaillante milice toujours vouée à l'apostolat de la science, et par lui, aux conquêtes et aux progrès de la vérité catholique. » (L'Oratoire de France, p. 24.)

ORGANISATION DE LA VIE l33

philosophes païens, les historiens, les poètes, les langues, la philosophie et les sciences naturelles. Nous apercevions en même temps, ce qui depuis est devenu bien plus visible, savoir : l'invasion générale, dans toutes les directions de la pensée et sous toute forme littéraire, de l'esprit d'incrédulité, de négation, de haine au christianisme. On s'empare aujourd'hui de tout pour l'attaque, disions-nous, emparons-nous de tout pour la défense. Dans chaque détail isolé de la science, on croit trouver un témoignage contre le christianisme ; répondons à ces discordants témoignages, et à ces cris sans fin sous chaque buisson, par une œuvre d'ensemble, par l'unanimité des témoignages de la science comparée ; démontrons l'harmonie des sciences entre elles et avec l'Evangile, dans une encyclopédie véritable.

Et nous concevions l'espérance d'accomplir un jour cet ouvrage, ou du moins de fonder une tradition de pensées et d'efforts, un atelier de travail encyclopédique, qui par l'union des forces et le nombre des ouvriers, accomplirait enfin ce qu'au commencement de ce siècle Jo-

l34 HENRI PERREYYE

seph de Maislre nous annonçait. « Attendez, « disait-il, l'homme de génie qui va paraître, et « qui, fort de l'affinité naturelle de la science et « de la religion, les réunira dans une admi- « rable lumière, pour mettre finaux mauvais « siècles d'incrédulité que traverse l'esprit « humain. »

Nous avions conçu l'ambition d'établir un lieu de travail permanent, une source d'efforts intellectuels, une ligue de travailleurs, de penseurs véritables, de penseurs en commun, qui contribueraient pour leur part à la démonstration de Tharmonie des sciences et de la religion; à « ce travail enfin que Dieu, disait un grand « évêque, demande depuis près d'un siècle « à la France, sans pouvoir encore l'obte- « nir. »

Oui, telles étaient alors nos espérances, et elles subsistent aujourd'hui, aussi grandes, mais plus éclairées.

Le premier temps d'une entreprise, c'est l'immensité de l'espérance et de l'ardeur. Le second temps, entamant les difficultés, et entamé par elles, touche trop souvent au désespoir. Sachons traverser cette épreuve, et arri-

ORGANISATION DE LA VIE l35

ver à ce troisième temps qui est celui de l'obstacle vaincu, de l'invasion et du triomphe de l'idéal dans le réel. Courage! la claire vue des difficultés est le commencement du triomphe. C'est le second pas du progrès. Ceux mêmes qui entreprennent sans présomption, et s'attendent aux plus grands obstacles, apprennent, en essayant, quelle est la nature de l'obstacle et la forme des difficultés.

Eh bien! s'il s'agit de 1 apostolat philosophique et scientifique, voici les deux difficultés : difficulté de recueillement, et nécessité du travail extérieur quotidien.

L'encyclopédie véritable, et la démonstration de l'harmonie des sciences et de la religion, ne peut se faire par juxtaposition du détail des sciences. Ce sont au contraire ces détails et ces sciences que quelques grandes, simples et profondes idées, vues jusqu'au fond, doivent pénétrer, doivent, en quelque sorte, dissoudre et liquéfier au feu et puis transfigurer dans la lumière, comme quand la force de cristallisation, opérant dans le feu, coordonne le carbone et le transfigure en diamant. Or, pour un tel ouvrage ce ne sont pas des esprits

l36 HENRI PEÎIRYYE

dispersés dans la poussière des faits, ce sont des esprits recueillis et rapprochés de Dieu, capables d'intuition et de contemplation, qui en pourront accomplir quelque chose.

En tout temps, le profond recueillement de l'esprit dans la vérité substantielle, dans les sources centrales de lumière, dans ce fond où le calme, la paix, la certitude et le bonheur devraient pourtant attirer les âmes, ce nécessaire et bienheureux recueillement est, plus qu'on ne pense, difficile à la nature humaine. Mais dans les époques agitées où tout est lutte, où les cris de la presse quotidienne troublent tout, où l'on n'entend plus rien que le déchaînement de tous les vents dans l'atmosphère intellectuelle, alors il est plus difficile que jamais d'habiter dans ce sanctuaire où se recueillent les idées et où parle la vérité. On veut agir, on veut parler, on veut combattre. Nul ne veut rester dans sa chambre, comme le demande Pascal. Nul ne veut s'enfermer avec Dieu, clauso ostio, comme le dit l'Évangile, pour interroger la lumière dans sa source la plus recueillie.

Qui donc veut croire à la présence réelle de

ORGANISATION DE LA VIE l3?

Dieu, à la nécessité et à la possibilité de le voir et de l'interroger pour connaître la vérité? Ehl mon ami, me disait un pieux archevêque, mais qui donc aujourd'hui veut cela? Et qui donc travaille à sortir de l'incurable vie de surface dont se contentent la plupart des esprits?

Voilà la difficulté intérieure. Mais il en est une autre tout extérieure, et non moins redoutable, puisque d'ailleurs elle engendre l'autre, c'est la nécessité du travail extérieur quotidien pour gagner le pain quotidien.

L'intuition et la contemplation ne sont pas, un travail visible. La préparation éloignée de l'œuvre immense qui sera la science comparée, non achevée, mais fondée dans ses bases, ce travail éloigné n'est qu'un germe qui ne pourra porter ses premiers fruits visibles qu'après de longues années d'efforts. L'effort pour ramener les sciences à l'harmonie dans l'éternelle philosophie, dans l'éternelle, nécessaire et universelle religion du genre humain, est l'un de ces grands travaux séculaires destinés à échouer souvent dans les premiers essais.

C'est une entreprise, disions-nous, que Dieu

l38 HENRI PERREYVE

demande, depuis bientôt un siècle, à l'esprit humain sans pouvoir l'obtenir. Or, l'on pourrait citer plusieurs groupes de prêtres qui, de nos jours, en France, se sont réunis dans la bonne volonté d'essayer. Tous, après quelques années de lutte contre la faim, tous ont été forcés, pour vivre, de se faire professeurs de grammaire, ou bien préparateurs au baccalauréat.

Ah! si l'ancien Oratoire de France avait vécu, s'il n'avait eu un siècle d'interruption, si sesmaisons, ses bibliothèques, ses collèges, ses retraites, ses traditions de travail et de recueillement avaient subsisté dans leur moindre partie, l'entreprise de la synthèse des sciences et de leur transfiguration dans la lumière chrétienne étonnerait aujourd'hui le monde par sa grandeur et sa splendeur. La philosophie et la science générale ne seraient pas dans l'état où elles sont. Les risibles sophistes qui troublent aujourd'hui les esprits sans défense n'auraient pas osé se montrer. Les puissants ouvriers de la philosophie entière et de la science relevée jusqu'à Dieu eussent fait comprendre au monde, dans l'ordre intellectuel, le mot de

Pascal : « Il faut que la religion soit tellement « le centre, que tout y aboutisse. »Ilseussenï magnifiquement continué et développé Thomassin. Ils eussent pro fondement perfectionna latradition deMalebrmche, qui comme l'ont dit ses contemporains, et comme s'exprime le P. André, christianisait la philosophie, et ramenait, d'un autre côté, toutes les sciences à cette philosophie devenue chrétienne.

C'est eux qui auraient su mettre en lumière le vrai génie du christianisme dans Tordre de la philosophie et de la science. Ils eussent saisi dans son vrai sens la grande inspiration d'harmonie et d'unité par laquelle, dans le premier quart de ce siècle, la Providence sollicita l'esprit humain, mais dont abusa l'Allemagne.

Voilà ce qu'auraient fait nos Pères. Nous, si nous n'avons pas leur génie, nous nous efforcerons, quand le soleil de l'intelligence se lèvera sur nous, d'égaler leur patience, leur travail et leur bonne volonté.

I/fo HENRI PERRBSTVE

Mais il ne s'agissait pas seulement, dans l'Oratoire, d'un essai d'association intellectuelle. L'Oratoire a surtout en vue l'organisation de la vie du prêtre séculier, quelle que soit sa vocation spéciale.

« Êtes-vous capables de grandes études, écrit « l'un des anciens Oratoriens ', l'Oratoire vous « donnera du repos, des livres, même des c chaires pour enseigner. Aimez-vous la re- « traite, il y a des maisons de ville et de soli- « tude. Vous sentez-vous portés à la pénitence, « vous trouverez chez elle (cette communauté) a des exemples de l'abstinence des Chartreux. « Le zèle de la maison de Dieu vous dé vore-t-il « le cœur, elle vous donnera le choix des mis- « sions et des cures. Aimez-vous le chant et la « splendeur du culte, elle vous en donnera les « ministères. Enfin sa charité fait qu'elle est « toutes sortes de communautés, et cepen- « dant elle ne ressemble à aucune, parce

* Voir l'Oratoire de France, p. 95.

« qu'elle n'est point détachée des évêques, et « qu'elle est liée à tous les supérieurs natu- « rels. »

Quant à H. Perreyve, ce qu'il était venu chercher à l'Oratoire, nous l'avons déjà dit. Gomme il allait toujours, en toutes choses, au plus beau, il n'avait garde d'oublier le conseil de saint Paul : « chercher toujours les « meilleurs dons, surtout celui de consoler les « hommes. » Il cherchait moins encore l'intelligence scientifique du vrai que la vue de son splendide éclat, qui émeut, ravit et console. Et s'il avait l'honneur de faire partie du noyau primitif qui rétablissait l'Oratoire, c'est qu'il y voyait avant tout une école d'amour pour les hommes, un lieu où l'on poursuivrait avant tout V intelligence du pauvre, la science de tout être souffrant ou de cœur ou de corps, la science aussi des sociétés qui souffrent et qui cherchent, la science enfin de ce que leur pourrait apporter l'Evangile. Ah! quelles ardeurs se déployaient dans ces conférences dont lui-même parle ainsi dans l'éloge d'Hermann de Jouffroy, l'un des membres externes de nos réunions :

1^2 HEXRI PERREYVE

« Cette conférence était tenue chaque se- « maine dans la chambre de l'un des Pères « de l'Oratoire, et son but n'était autre que « de parler des ouvriers, des pauvres, desdés- « hérités de ce monde et de chercher le re- « mède à leurs maux. Gomment vous retracer « les saillies éloquentes de sa parole dans ces « réunions?

« Comme son cœur bondissait; comme il « battait fort, et à l'unisson du cœur de Jésus* « Christ, roi éternel des pauvres! comme il « savait défendre franchement des convic- « tions qui choquent l'orgueil du monde et <* scandalisent son egoïsme! »

Ainsi parle- t-il de son aimable et admirable ami.

is lui-même, comme il méritait plus en-

î tout ce qu'il dit de son ami! « Il appelait

e toutes les forces de sa belle àme un

« épanehement de plus en plus fécond de

: L'Evangile, dans les lois et les règlements

« des sociétés humaines. »

Mais avec quelle sagesse, dès lors, et quel zèle contenu, et quel éloignement des banales utopies, il concevait ces progrès de l'ai-

lianee du ciel et de la terre ! En même temps, avec quelle vigueur il maintenait le sens de la parole évangélique fondamentale : « Que « votre volonté soit faite en la terre comme au « ciel »Etn'est-cepasluiqui, pourconvaincre les découragés, découvrit dans saint Chrysostorneces textes étonnants où l'illustre docteur ose charger chaque chrétien de répondre du monde entier, et lui ordonne de travailler à rendre peu à peu la terre semblable au ciel? Et comme il comprenait que tout ce zèle devait rester toujours selon la science, et que, parmi les sciences, l'histoire, le droit, la morale appliquée, la politique et l'économie politique sont les sciences principales dans lesquelles il nous faut introduire aujourd'hui l'Évangile 1

Oui, c'est bien là l'esprit qu'il faudra toujours souhaiter à l'Oratoire, si, comme nous l'espérons, il doit vivre et se développer. Puisaue le trouble est surtout visible dans la vie politique et sociale, n'est-il pas néces-

j'À\ HENRI PERREYVE

saire que les âmes dégagées de passions apportent les lumières pacifiques là où sévit la tempête de ténèbres ? Gomme les anciens contemplatifs méditaient l'àme en face de Dieu, ne se peut-il que de nouveaux contemplatifs, s'il en doit exister encore, méditent la société humaine en face de Dieu? Et puisque le plus grand de nos maux est précisément la tourmente de colère et de haine, qui ne fait qu'augmenter sans cesse depuis bientôt un siècle, quelle serait la bienheureuse gloire de l'effort vraiment évangélique, qui essayerait 4e vaincre la colère et la haine? Qu'est-ce qui divise avant tout les intelligences, sinon la division des cœurs ? O ! qui saurait détruire ou seulement diminuer parmi nous ces passions ténébreuses, mères des nuages et des tempêtes, quels torrents de lumière celuilà ferait entrer dans les esprits ! Je suis certain que dans toutes les églises chrétiennes et dans toutes les écoles de philosophie (je n'excepte que celles qui récusent la raison), il est des milliers d'hommes qui n'ont pas d'autre obstacle à la foi pleine que les ténèbres engendrées par la passion et l'ardeur du

combat. Mais serait*!! o!onc Impossible d'introduire dans la lutte des esprits un élément nouveau, la bonté, la bonté absolue, ce propre caractère de ce qui est de Dieu?

Les écrivains envoyés par le Christ (ecce ego mitto ad vos scribas)ne pourront-ils pas essayer une forme nouvelle de polémique, qui n'a jamais encore été introduite dans le monde, et qui serait précisément la polémique de l'Evangile? Cette polémique nouvelle prendrait pour règles fondamentales ces mots du Christ : « Bienheureux sont les pacifiques; « bienheureux sont les doux parce qu'ils poser séderont la terre. — Celui qui a dit à son « frère : Vous êtes un insensé, méritera d'être « condamné. — Que si l'on vous frappe sur « une joue, présentez l'autre. — Imitez votre « Père céleste qui verse sa rosée sur les nièce chants comme sur les bons. »

Ce sera là, un jour peut-être, la polémique du prêtre. Peut-être l'Oratoire, ou, pour mieux dire, les Oratoires, s'ils se répandent partout comme organisation de la vie du prêtre, essayeront-ils d'en donner quelque exemple. On me dira sans doute que déjà

l46 HENRI PERREYVE

l'Oratoire de Paris a péché contre cet idéal, et qu'étant attaqué à tort, il s'est par trop vertement défendu. Est-ce vrai ? Si l'on trouve que c'est vrai, je le confesse, et ce serait un tort d'autant plus grand que nous avions médité souvent la possibilité d'une conduite plus parfaite. Mais disons-le, à côté de ces imparfaits, il est des âmes meilleures. C'est à Henri Perreyve que l'un de nous proposait par écrit ce qui suit : « Ètes-vous, cher « enfant, fermement convaincu de ceci : « que si jamais les travaux d'une partie d'en- « tre nous prenaient la forme de publi- « cations suivies, l'essentiel caractère qu'il « faudrait donner à nos études et à nos dis- « eussions, ce serait la douceur et la charité « absolue?

« Il n'y a rien qui soit plus difficile, et cela « touche à l'impossible. Il est facile de corn- « mencer avec une douceur embaumée. Dans i les premiers discours, tout est suavité. Mais « quand viennent les contradictions, les inin- « telligences, les ignorances, les oppositions « sans bonne foi, les négations aveugles et les « passions farouches, alors on s'indigne d'à-

h bord d'une indignation contenue, et puis « d'une indignation qui éclate.

« Eh bien! faisons une ligue; soutenons- « nous mutuellement pour empêcher, à force « debonspropos,cequiestpresque inévitable.

« Il est, dit-on, des adversaires de mauvaise « foi. J'y consens, mais ce n'est pas à eux « qu'on parle. Ceux-là, ne les supposons ja- ( mais devant nous. Nous ne nous adressons \ qu'à labonne foi, qui veutla vérité. Dès lors,

< la douceur absolue est de droit et devient la

< plus grande des forces.

« Eh quoi! des ministres de l'Evangile ne « pourraient-ils donc jamais, une fois, entre- « prendre un solennel effort de polémique et « d'apologétique, dans l'esprit même de saint « François de Sales, qui, dans ses controver- « ses, supportait toute contradiction, toute ab- « surdité, toute injure, comme Jésus les souf- « flets, et finissait par tout dompter dans la « force divine de la douceur et de la patience « absolue? Oui, cher enfant, il y a là une force « que nous n'avons pas encore essayée, une <* force divine inexploitée, non par les saints, » mais par les écrivains. Eh bien! s'il est de

1%8 HENRI PERREYYE

« véritables écrivains envoyés par le Christ « (ecce ego mitto ad vos scribas), cette force-là « sera la leur. Je suis fermement convaincu « que, si l'on avait la constance de suivre cette « voie malgré tout; si Ton savait à force de le « vouloir et de le demander à Dieu, n'être ja- « mais ni sec, ni dur, ni, ce qui est bien pis, « ironique et surtoul aigre-doux; si Ion s'haa bi tuait à l'art de découvrir, dans le moins « raisonnable adversaire, un millième de rai- « son, s'il s'y trouve, pour l'adopter, le louer, « s'en servir, comme le chimiste, dans une « masse quelconque, découvre un millième « d'or; si l'on savait être toujours, avec « science et lumière, imperturbablement « évangélique, doux comme l'agneau de ce Dieu, je suis convaincu, dis-je, qu'on ferait « des miracles.

« Tous ceux qui croient à l'Evangile, et puis « tous les amis de la justice et de la raison, « seraient pour ces vrais pacifiques. Mais il « faut pour cela la patience absolue et imper- « Luihable, sans y manquer jamais une fois.

« Nous serons doux peut-être à l'égard de k nos adversaires déclarés. Mais si nos prd*

ORGANISATION DE LA VIE l49

« près amis nous frappent, si nos propres sol- « dats tirent sur nous, serons-nous, contre ces « adversaires absolument inattendus, serons- « nous absolument doux?

« Eh bien! alors même il faut être doux.

« Quand l'indignation la plus sainte et la « plus légitime sera soulevée dans votre àme, « eh bien ! vous l'exhalerez par la prière et par « des larmes, mais non par vos écrits.

« Comprenez-vous cela, mon enfant bien- « aimé? Le voulez-vous absolument, inébran- « lablement? »

Il me semble qu'il Ta compris et pratiqué. Quoique bien jeune, il a su écrire des volumes el prononcer bien des discours sans jamais blesser aucun homme.

.Mais voici comme lui-même exprime cette conviction :

« La douceur est une force ; et il importe d'autant plus d'établir cette vérité, que beaucoup d'àmes confondant la douceur avec la faiblesse, se détient de cette vertu comme d'une puissance d'énervement, et lui adres-

kt chaque jour les plus étranges reproches.

« Rien n'est plus ordinaire, en effet, parmi

l50 HENRI PEflREYVE

nous que d'entendre murmurer autour d'elle les mots de concession, de transaction avec l'erreur, d'affaiblissement de la foi, de lâcheté ême et de trahison, jusque-là qu'il n'est pas tout à fait sans péril de prendre aujourd'hui la défense d'une vertu si scrupuleusement et si sévèrement surveillée.

« Mais ici je rencontre la doctrine des saints; et, comme nous entendions tout à l'heure saint Bernard expliquer la parole du Sauveur : « Bienheureux les doux, car ils « pDsséderont la terre, » parla grâce d'un empire intérieur donné à l'àme douce sur ellemême, voici maintenant l'admirable saint Jean Chrysostome qui nous montre, dans cette terre promise à la douceur, la possession des âmes et la conquête des hommes par l'apostolat. Gomment les doux possèdent-ils la terre? se demande ce grand saint. « Parce « que, répond-iï, ils peuvent conquérir autant « de domaines qu'il y a de cœurs d'hommes. « — Pour moi, poursuit ce docteur, je necona nais rien déplus violent et de plusirrésisti- « ble que la douceur. Il faut donc discuter avec « les Gentils et avec les ennemis de la foi, en

ORGANISATION DE LA VIE l5l

« véritable esprit de condescendance et de « charité; car la charité est une grande mai- « tresse pour convertir; » et ailleurs : Rougisse sons d'attaquer nos ennemis avec la violence « des loups. Demeurons agneaux, et nous se- « rons vainqueurs, quel que soit le nombre de « nos ennemis. Si nous nous transformons en « loups, soyons sûrs de la défaite, parce que « le divin Pasteur nous abandonne; » et enfin : « Ouvres les filets de la charité, jetez le « doux appât de la miséricorde pour retirer « votre frère de l'abîme. Montrez-lui charita- « blement ses erreurs et ses préjugés. S'il veut « se pendre à votre voix, il vivra; s'il résiste, « ne vous rendez pas coupable vous-même par « dureté, mais discutez toujours avec patience « et avec douceur, de peur que le souverain « Juge ne vous demande compte de son <( âme. » Quelles sont graves, chrétiens, ces dernières paroles! et qu'elles sont pleines de l'esprit de Celui « qui ne brisa jamais le roseau a courbé, qui n'éteignit point la mèche fu- « mante ! »

a Mais pourquoi vous donner la doctrine des saints, quand le Sauveur lui-même a pris

soin de tout dire sur ce grand sujet, quand il a confirmé ses paroles par tous les exemples de sa vie? A quelque page que vous ouvriez le saint Évangile, vous ne trouverez en ce divin livre que le commandement de la douceur, la condamnation des entreprises violentes contre les âmes, et les promesses de la victoire à la seule charité. Toute la suite des divins enseignements garde le même caractère. Rien qui autorise la violence sur une seule âme, rien qui méconnaisse l'honneur et les droits de la conscience, rien qui permette au zèle apostolique « ces tons superbes « et avantageux, cette aigreur et cette fierté, a cette force hautaine et contentieuse », j'emploie le langage de Bossuet, dont s'arment trop souvent ces imprudents serviteurs de l'Évangile « qui, emportés par leur propre « -,ens, au lieu de se faire un zèle de leur « religion, se font une religion de leur zèle ». C'est le langage de Bourdaloue. »

Voilà dans quels sentiments H. Perreyve se préparait à la conquête des âmes.

ORGANISATION DE LA YQ l53

Mais je n'ai pas tout dit sur sa préparation sacerdotale. Je n'ai rien dit de ses études théologiques, ni du bonheur qu'il eut, comme toute cette première génération de l'Oratoire, de rencontrer le plus étonnant, peut-être, des professeurs de théologie, cet humble prêtre dont la virginale et timide modestie ne permettra jamais que le nom soit connu : sachant tout, et travaillant toujours; ayant pour monde unique sa cellule, et n'en sortant jamais ; ne connaissant sur la terre que ses livres et son crucifix, et notre Père céleste « qui « est dans le secret » : Pater qui est in abscondito ; malgré sa science immense, sa mémoire prodigieuse de tous les faits et de tous les textes, n'ayant jamais, à son avis, assez de temps pour préparer la plus petite leçon aux cinq ou six jeunes hommes qui constituent son auditoire, et qui gardent aujourd'hui encore, comme un trésor théologique, auquel ils ont encore à peine touché, les cahiers de leur professeur.

l54 HENRI PERREYVE

Que Dieu le récompense pour le zèle qu'il a déployé en ces commencements, et pour tout ce qu'il a mis dans les fondements de TOratoire. 11 mettait en ce petit groupe la science théologique la plus profonde, comme un autre y mettait, par la parole et surtout par l'exemple, le germe des vertus et de la sainteté.

Tel était le bonheur de sa préparation sacerdotale. Et ce lieu de préparation était en même temps, à ce qu'il paraissait, un asile pour toujours, une famille intellectuelle, un foyer de sainte amitié, en un mot l'organisation de sa vie.

« Je ne puis assez admirer, disait-il, les con- « seiis de Dieu. Il nous a préparés par l'amitié « avant de nous confier son œuvre; nous << avions un même cœur, avant de porter le a même sacerdoce; nous sommes véritable- « ment une famille, même d'après le langage a des hommes. La volonté de Dieu n'a eu qu'à « se communiquer à un seul, pour que la « lumière éclatât en des cœurs si profondé- « ment unis... » Et tout cela était réalisé. Ils vivaient en effet ensemble, et travaillaient

ORGANISATION DE LA VIE l55

ensemble, s'aimant, se soutenant les uns les autres, et se préparant l'un par l'autre à leur bienheureuse destinée.

Mais pour H. Perreyve, après deux années de cette vie heureuse et féconde, de cet âge d'or de vie sacerdotale, un obstacle vint tout briser : ou, pour mieux dire, un événement qui paraissait devoir être la ruine de toutes ses espérances, vint l'arracher à ces douceurs, pour le mener à une plus haute école, l'école de la souffrance sous la main de Dieu seul.

Tout à coup, un matin, à la suite d'un vomissement de sang, il se trouva en danger de mort.

Eh bien! ceci fut véritablement sa suprême préparation sacerdotale, car ce fut en ces années de souffrance et d'épreuve, supportées avec le plus étonnant courage, c'est après un retour à la vie vraiment inespéré, qu'il reçut de Dieu même la leçon que voici : « Mon fils, « ce n'est pas pour toi que tu viens de recevoir « le don renouvelé de la vie. Cette vie qui t'est « rendue, tu la dois aux hommes pour ma « gloire. »

l56 HENRI PERREYVE

La mort, qu'il venait une seconde fois de regarder en face, avait brisé les liens étroits qui pouvaient encore retenir son âme, et lui avait de nouveau montré dans une très vive lumière L'extrême simplicité des choses, ne laissant de présent à son àme que le salut du monde et Dieu.

Alors il est au vrai point de vue sacerdotal ; son ministère peut commencer.

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