‹ Henri PerreyveChapitre 13 sur 47 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mira STERE

Parmi cette riche diversité de dons, de travaux et de ministères qui, dans l'Église de Jésus-Christ, composent le service de Dieu et des hommes, nous savions d'avance le travail etleminislère que Henri Perreyve dut choisir. Il devait aller au plus beau. Il devait suivre le conseil de saint Paul : « Parmi les dons spiria tuels, désirez les meilleurs, et avant tout le a don de prophétie. » Saint Paul explique,

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avons-nous dit, ce qu'il appelle le don de prophétie. C'est le don « de parler aux hommes « pour les élever, les exhorter, les consoler ». Tel devait être son ministère : tel fut le don que Dieu lui fit.

Oh! que les choses sont belles, si on savait les voir, si l'on apercevait l'intérieur des âmes, et les opérations de Dieu!

Voici un pauvre enfant dans une école de théologie; son âme est pleine de désirs et d'élans. Et pendant que ces quelques «étudiants « de Dieu » méditent ensemble l'Évangile, et que l'un des aines est chargé d'exhorter les autres : « Pendant ce temps, comme il l'écrit « lui-même, il y a telle âme, très petite et très « faible, qui tressaille, qui comprend, qui se « donne à Dieu. Je me donne à vous, ô Jésusce Christ, pour faire de moi ce que vous vou- « (Irez, pour servir ces pauvres frères que nous « aimons, pour détourner les âmes du faux « idéal, pour faire du bien aux hommes. Cette « ùme dit cela, et elle le dit avec tant d'amour, « tant d'espérances et tant de larmes ! . . . Ah ! « je voudrais des choses immenses; mais je ne « suis rien, et je ne puis rien. »

MINISTÈRE I~g

Eh bien! nous avons ici un exemple d'une prière exaucée. Cet enfant, dans cette humble école, que le monde ne connait pas et ne comprend pas, demande des choses immenses et les obtient. Il obtient beaucoup plus que ne promet le rêve de toutes les ambitions, plus que la gloire et plus que le génie. Il obtient quelque chose de l'esprit des prophètes, le don sacré de parler aux hommes et de les consoler!

Il obtient dix années de courage et d'efforts à travers la souffrance, et à ce prix, quelquesunes des inspirations dti Saint-Esprit consolateur lui sont données pour les transmettre aux hommes. Il aura peu vécu, mais il aura relevé et consolé des âmes; et, en mourant, il laisse quelques paroles de lumière et de feu, qui exciteront, relèveront et consoleront bien des cœurs : il a plus fait que le plus glorieux des enfants de la terre. Il a été, à la suite du Christ, un bienfaiteur parmi ses frères. Il a été l'un de ces puissants ouvriers qui maintiennent au milieu des nations la croix du Christ et la vie de Dieu.

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Dieu, dis-je, lui a donné de laisser, en mourant, quelques paroles de lumière et de feu qui relèveront et consoleront bien des âmes. J'applique ceci surtout à son principal ouvrage : la journée des malades, livre qui, si mon cœur ne m'aveugle pas, est peut-être de ceux qui doivent vivre longtemps. Ce livre a presque la sobriété, la simplicité et le poids des livres immortels. C'est un livre réel composé de la vie de celui qui l'écrit.

Voici les premiers mots qu'il adresse au lecteur. C'est toute la préface de l'ouvrage.

« Ce livre a été écrit, cher malade, pour « vous consoler, vous fortifier et vous distraire « dans les longueurs de l'infirmité ou de la « convalescence. Il ne se recommande à votre « attention que par une seule circonstance : « c'est qu'il n'est pas né d'un effort d'esprit, « mais d'une expérience personnelle et pro- « longée du sujet qu'il traite. Ce dont il parle a « été souffert avant d'être écrit. »

Or, s'il est quelque chose que l'auteur ait

souffert, et qu'il ait expérimenté par lui-même dans ses longues maladies, c'est la lutte, incessante et patiente, pour travailler quoique naïade; c'est le confiant courage qui ressusci' corps par l'âme et L'âme par Dieu. Nous avons été tous témoins, dans le détail, de la plus étonnante de ses guérisons, celle que lui-même a considérée comme particulièrement bénie de Dieu, quoiqu'il ne sût pas bien alors quelle avait élé la profondeur désespérée du mal.

Il sait donc, par sa propre expérience, que Dieu peut ranimer l'àme et le corps, et c'est sa propre vie qu'il raconte dans le chapitre intitulé : Courage et travail, où je trouve les lignes suivantes :

« C'est l'àme qui porte son corps, et le fait « vivre et respirer comme il lui convient. Tou- « tes les grandes passions, la passion de la « gloire, celle de la science, celle même des « plaisirs, donnent à l'àme cette extraordi- « naire autorité sur les sens.

« Pour nous, chrétiens, il est une passion qui €f doit posséder notre âme : celle de travailler « en ce monde, sans trêve et sans relâche, à la

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« venue du royaume de Dieu, et au triomphe « de la justice.

« Heureuses les âmes, et il s'en trouve, que « cettepassionpossède jusqu'au pointd'absor- « ber en elle toutes les autres, et de leur tenir « lieu de passion pour la gloire, pour l'ambi- « tion, pour la science, pour le plaisir, pour le « bonheur lui-même! Ces âmes-là deviennent, ce au service de Dieu et des hommes, tout <x volonté, tout courage, tout travail, tout sacri- « fice. Elles ne s'arrêtent plus à considérertris- « tement si la fatigue augmente ou si la mort « semble approcher : elles s'oublient, elles se « donnent, elles consentent à perdre leur vie * pour l'Évangile, et perdant cette vie d'é- « goïsme et de lâcheté, qui défigure et dégrade a la plupart des âmes, elles retrouvent la « vraie vie selon la promesse du Sauveur, la vie « généreuse, large et féconde, celle qui, même k en ce monde, trouve déjà sa récompense « dans la grandeur de ses œuvres, et l'abon- « dance inattendue de ses joies.

« Les joies du travail, je parle du travail t. chrétien, accompli avec sacrifice, donné à « Dieu, poursuivi sous son regard et dans sa

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« compagnie ! qui sanra les redire, quand me} nie « il les connaîtrait depuis longtemps? Un Ici « travail, d'abord conquis sur les répugnances « du corps et sur sa faiblesse, ne tarde pas à « tourner en remède. »

Nous l'avons vu pratiquer toutes ces choses avec un courage héroïque.

Mais quelle puissance de consolation n'a pas dû lui donner la plus grande des douleurs de son àme, cette épreuve dont je sais l'histoire, et qu'il a traversée en s'appuyant sur Jésus- Christ, avec plus de courage encore que dans ses souffrances corporelles ! Il faut lire le magnifique chapitre intitulé : le Crucifix.

« Elle est venue, Seigneur, l'heure de ladé- « tresse, et mon âme n'en a pu supporter le « poids.

« J'ai senti toutes mes forces intérieures « ployer en même temps sous le fardeau d'une « amertume trop grande, un flot de larmes « monter tout à coup et jaillir de mes yeux.

« Dans cette angoisse, dont la violence m'a « effrayé, j'ai cherché du secours. J'ai pro- « mené mes regards autour de moi. J'ai cru « que tant de souffrances finiraient par évo-

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« qaer un consolateur. Mais j'étais seul, et le « consolateur n'a point paru.

« Alors j'ai aperçu ton image, ô Jésusce Christ; l'instinct du salut m'a jeté vers elle; « je l'ai saisie d'une main tremblante, et mon « visage baigné de pleurs s'est reposé sur elle.

« On pleure bien sur ton image, ô divin Cruce ciné! Les larmesdes hommes laconnaissent. ce II y a entre ta croix et les douleurs humaines « une éternelle conformité.

« A travers mes larmes, j'ai regardé tes mains « percées pour l'amour des hommes; meslè- « vres ont rencontré les clous qui attachent tes « pieds, et ma main, qui serrait ton image, « s'est posée sur la plaie de ton cœur.

« Qu'ai-je dit, qu'ai-je entendu? Je ne sau- « rais me le répétera moi-même. Je suis resté « longtemps dans l'union avec toi, baisant tes « plaies, serrant dans ma main ta tète chargée « d'épines, m'enivrant de ta croix.

«Ja: longtemps baigné de pleurs cette croix « que tu baignas de ton sang. Je n'ai pas eu la « force de prononcer une parole, mais il y <v avait, dan s le fond de mon àme, celle que toi- « même, ô Jésus! tu prononças au moment

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« suprême : Mon Père, Je remets mon esprit « entre vos mains. J'ai suivi dans tous les re- « plisde mon âme, longtemps et dans des pro- « fondeurs inconnues de moi, le retentisse. « ment de cette parole. Alors la paix est venue. « Je me suis comme endormi sur ton cœur, « et peu à peu l'amour a vaincu la souffrance.

« Une consolation étrange, inespérée, que « j'ai senti ne point venir de moi-même, est « doucement entrée dans mon esprit, et tandis « que je m'étonnais de ce changementsoudain, « cette douceur a grandi jusqu'à devenir sem- « blable à la joie.

« Je pleurais encore, mais c'était presque de « bonheur, et au lieu des plaintes irritées qui « grondaient tout à l'heure en moi, c'était « maintenant le cantique involontaire de l'ac- « tion de grâces.

« Une force calme est venue. J'ai senti que « j'étais renouvelé pour le combat, et que ma « volonté venait d'être trempée sept fois dans « le sang de l'agneau. »

Cette page, lecteur, est scrupuleusement historique : je le sais. Puissiez-vous, si votre âme est brisée de douleur et touche au désespoir,

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en expérimenter la certaine et admirable réalité! J

On peut juger, par les pages qui précèdent, qui sont sa vie plutôt encore que des écrits, à quel point il a dû posséder le don de consoler et d'exhorter. Il y était incomparable. Dieu l'avait comblé de cette grâce que saint Paul nomme, dans l'ordre des ministères, la plus haute grâce (meliora ckarismata), et de ce don de prophétie qui est, retenons-le bien, le don de parler aux liommes, et de les éclairer et de les exhorter, et de les consoler.

Cet art sacré de parler aux hommes, déparier à chacun sa langue, de se faire entendre de tous, il l'avait à un degré rare. De là l'universel succès de ses discours en présence de tout auditoire. Sa parole attirait à Dieu, éclairait, consolait, exhortait avec le même succès les hommes les plus considérables par l'esprit, aussi bien que le plus pauvre enfant des catéchismes. L'effet de ses conférences sur l'assem

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blée la plus choisie, dans ses prédications de l'église de Sorbonne, fut tel qu'après un de ses discours, nous avons entendu l'un des plus grands orateurs de ce temps, et l'un des meilleurs juges de la parole, s'écrier, dans l'excès de son enthousiasme : « Celui qui n'a pas en- « tendu cela, ne sait pas jusqu'où l'éloquence « humaine peut aller. »

J'ai sous les yeux une carte de visite du noble comte de Montalembert, dont le généreux cœur aimait tant notre ami, qui le lui rendait bien! Sur cette carte déposée chez l'abbé Perreyve après l'un de ses discours de Sorbonne, je lis ces mots écrits au crayon : « Mon ami, « on me refuse l'entrée. Mais je veux vous dire « que je suis ému et ravi, comme je ne l'ai pas « été depuis vingt ans. depuis que celui dont « vous êtes le digne successeur enivrait ma « jeunesse à Notre-Dame. »

Mais j'aime encore mieux son succès au lycée Saint-Louis, et surtout au collège de Sainte- Barbe. Je ne sais s'il y a eu, dans le cours du dix-neuvième siècle, un autreprètre en France qui ait su conquérir à ce point le plus difficile de tous les auditoires, 5'auditoire des lycée*.

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Tous ces enfants et tons ces jeunes gens l'entendaient parce qu'il leur parlait dans leur langue. Et ne l'oublions pa.s : parler à chacun dans sa langue est un don du Saint-Esprit : aiidœbat unusquisque lingua sua illos loquentes. L'Esprit d'amour parle toute langue, par cette grande loi qui fait qu'une mère parle la langue des nouveau-nés. Il avait pour tous cesjcunes gens, — il m'en entretenait souvent, — un tel amour, un tel respect, une telle idée de l'avenir possible de ces àmes, une telle estime des ressources cachées dans chacun de ces cœurs, qu'il en tenait vraiment la clef, et se faisait, dès qu'il se présentait, reconnaître comme un ami.

Je n'oublierai jamais ce qui m'a été rapporté de l'une de ses conférences au grand collège du lycée Saint-Louis. Il s'agissait du sujet le plus délicat que puisse aborder la parole. Ce ne fut qu'un récit. Il raconta une mort dont il avait été témoin, et le crime qui avait été cause de cette mort. Ceux qui ont entendu ce récit s'en souviendront pendant leur vie entière. Ils n'oublierontjamais l'innocente et douce victime, et ces deux créatures

niises à mort par l'un de ces crimes que nos lois ne savent pas atteindre, mais qu'atteignent celles d'Amérique. Et lorsqu'il s'écria : « Cet homme, dit-on, est un hommj comme il <( faut, plein d'honneur et de sentiments éle- « vés, et peut-être même religieux! Messieurs! « est-ce là l'honneur qui sera le vôtre, et la « religion que vous aurez? » Il y eutundeces effets profonds qui vont jusqu'au centre des âmes. On voyait les larmes couler des yeux de ces jeunes hommes, et lorsqu'il eut fini, plusieurs s'approchèrent et lui dirent : « Merci, « monsieur! vous nous avez éclairés pourtoua jours! »

Voici quel fut son début à Sainte-Barbe : le Directeur l'avait prié de vouloir bien pour le carême de 1802, donner une conférence aux élèves de l'école préparatoire et du gTand collège, tous les quinzejours seulement, le dimanche matin. Il y eut à ce sujet une innovation de détail, qui retardait d'autant l'heure traditionnelle de la sortie, ce qui, nous le sa vons tous, constitue pour tout écolier le plus douloureux contretemps.

C'est sous de tels auspices que le nouveau

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prédicateur monta en chaire devant un millier d'auditeurs quelque peu chagrinés. Mais on n'eut pas plus tôt entendu cette voix, vu cette figure, et compris ses premières paroles, que les dispositions changèrent absolument : l'attention la plus vive s'éveilla; la plus agréable surprise se fit voir, et le surlendemain, les élèves du grand collège adressèrent au préfet des études la lettre suivante, pour lui demander de rendre hebdomadaires, s'il se pouvait, les conférences que l'avant-veille ils avaient un instant regretté d'avoir à supporter tous les quinze jours :

« Monsieur le Préfet, les élèves du grand colce lège vous prient de remercier M. l'abbé Per- « reyve des belles et bonnes paroles qu'il leur « afait entendre dimanche dernier. Peuvent-ils ce mieux lui témoigner leur gratitude qu'en lui « demandantde renouveler tous les huit jours, « à Sainte-Barbe, des conférences auxquelles « ils prennent un si vif intérêt? Peut-être que « la santé et les travaux multipliés de M. l'abbé « Perrey ve ne lui permettront pas d'accéder « à nos désirs. Quoi qu'il arrive, il n'aura pas « moins le droit de compter sur la reconnais-

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« sance que lui assurent, de notre part, et son « dévouement et cette parole si remarquable « et si sympathique à la jeunesse.

« Fait à Sainte-Barbe, ce mardi n mars « 1862. » — (Suivent les signatures.)

Cet incomparable succès sur tous les auditoires, et sur le plus difficile de tous, s'explique par îa belle doctrine de saint Paul exposée dans ce merveilleux Traité de la parole sacrée, que nous trouvons aux chapitres xn, xiii et xiv de la première Épitre aux Corinthiens.

Le grand Apôtre exhorte ceux qui parlent aux hommes, à ne point leur parler dans une langue inconnue. Celui, dit-il, qui parle à l'assemblée dans une langue inconnue, celui-là parle à Dieu, non pas aux hommes. Il s'édifie lui-même, mais il n'édifie pas l'Église. Car il parle, et personne n'écoute; nemo enim audit.

Qu'est-ce à dire? qu'est-ce donc que cetîe langue inconnue, qui est pourtant un don de

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Dieu (xii, 10 et n), qui parle à Dieu (xiv, 2), qui énonce les mystères de l'esprit, splriiu (totem loquitur jnysteî^ia (xiv, 2), qui édifie celui qui parle (xiv. <j), et que personne n'écoute, nemo enim audil(xi\, 2)? Qu'est-ce que cette langue-là? Je ne le sais que trop. C'est la parole sacrée elle-même, laquelle énonce en effet la doctrine, profère les mystères de l'esprit, que Dieu comprend, mais que les hommes ne comprennent pas, et que personne n'écoute. — J'ai proclamé la vérité, dit le prédicateur qui a parlé dans la langue inconnue; mais ils ne m'ont point écouté ; c'est leur faute. — Oui. le prédicateur a dit la vérité, et ils ont tort de ne pas apprendre cette langue, dans laquelle on leur parle. Mais écoutons encore saint Paul : « Que celui qui parle dans une « langue inconnue, dit-il, demande, dans la « prière, le don de l'interpréter, oret ut in- « ierpretelur (xiv, i3). » Car pour moi, dit l'Àpôtre, j'aime mieux ne dire que cinq paroles intelligibles, que dix mille dans une langue inconnue (xiv, 19).

Oui, les mystères de l'esprit, les grands mystères du Christianisme, il ne suffit pas de

les dire en des formules, vraies devant Dieu, mais que personne n'entend. L'apôtre et le prophète sont précisément ceux qui ont le don d'interpréter les obscures et profondes formules, et pour chaque homme et pour chaque siècle. Traduire en langue vulgaire la langue mystérieuse et sacrée, comme Jésus* Christ lui-même énonce en paraboles les vérités cachées depuis le commencement du monde ; renouveler la parole dans chaque siècle, et selon la nouveauté du siècle, et selon L'éternelle antiquité du vrai, c'est là ce que saint Paul appelle interpréter les termes de la langue inconnue. Mais pour le savoir faire, la première condition, c'est, comme l'exige l'Evangile, de connaître le temps où l'on vit ; Hoc autem tcmpus quare non probatis; c'est de savoir que le Verbe éternel est Roi de tous les siècles; et qu'aucun temps, ni aucun peuple, ni aucun homme ne saurait être vide de son inspiration; que tout homme et tout siècle a en ce moment même où l'on parle, un but, une vocation et une mission que les maîtres de la vie intérieure appellent V ordre du moment présent, et que cet ordre du moment

présent est la volonté actuelle du Dieu caché, Pater qui est in abscondito, que tout siècle, aussi bien que tout homme, porte en lui. Or,

est précisément ce Dieu caché, présent au fond de tous les temps et de tous les esprits, que le Prophète chrétien doit annoncer et découvrir, et dans chaque homme, et dans chaque siècle, comme le faisait saint Paul aux Athéniens!

Je sais fort bien que le faux siècle, le siècle corrupteur et corrompu, enveloppe aussi tous les temps, et qu'il est justement le voile ou plutôt le linceul qui recouvre le Dieu caché. Mais ce Dieu à son tour, qui habite dans les profondeurs, est la cause et la vie, l'idéal et l'inspiration qui s'agite au fond de tout cœur, au fond de toute époque pour déchirer le voile, rejeter le linceul, et tout pénétrer de lumière, de force, de joie, d'élan.

Eh bien! comment, dans le détail de la prédication, faire aimer Dieu ou à cet homme ou à ce siècle, sinon en lui montrant le Dieu caché qui est en lui, c'est-à-dire l'idéal dont peut-être il abuse, et le mouvement de Providence dont son élan peut-être, est la perturbation?

Gomment surtout conquérir la jeunesse d'une époque, sinon par l'élan même qui la pénètre et qui l'emporte? Tout idéal est Dieu. Tout mouvement a Dieu pour cause première. Il est donc possible toujours de ramener à Dieu tout idéal et tout élan.

Gela posé, pour appliquer tout ceci à mon siècle, si mon siècle parait emporté par un irrésistible mouvement, accompagné d'un cri universel, où je dislingue ces mots : liberté, égalité, progrès; est-il difficile de découvrir ici l'impulsion de notre Dieu caché, et d'écouter dans la voix du peuple la voix de Dieu? Est-il si difficile de ramener le cri de liberté à cette liberté des enfants de Dieu, que saint Paul donne comme le but du progrès du monde, et comme l'unique moyen de ce progrès? « La création attend, dit-il : elle attend g la manifestation des enfants de Dieu; elle a gémit sous la servitude de la corruption, et « sera délivrée dans la glorieuse liberté des « enfants de Dieu1. »

Est-il si difficile, encore une fois, de rame»

*Rom., vin, 22.

ner le cri de liberté à toutes ces idées priniitives de liberté chrétienne, de liberté morale et religieuse, de liberté des âmes contre le vice, l'erreur, la concupiscence et l'orgueil . sainte liberté de l'âme en Dieu, sans laquelle il est démontré, même par les adversaires, que tout progrès de liberté civile et politique, et religieuse, et internationale, est absolument impossible?

Est-il si difficile d'appliquer aux peuples modernes les paroles du Sauveur et du Libérateur, qui, répondant à ces esclaves qui lui disent : « Nous sommes libres, » leur enseigne en ces termes la vraie loi de la liberté : « Celui qui fait le mal est esclave du mal : si « le Fils de Dieu vous délivre, alors seule- « ment vous serez vraiment libres? »

Est-il si difficile encore de ramener le cri d'égalité au fiât œqualitas de saint Paul : « Que l'égalité s'établisse; » et à cette étonnante épitre de saint Jacques, qu'on peut appeler YÉpître de V égalité?

Est-il si difficile, enfin, de reconnaître que la mission divine des siècles où nous entrons est en effet d'arriver à cette phase nouvelle

de l'ère nouvelle, que le Seigneur lui-même nous a prophétisée, lorsqu'il donne au monde cette éternelle et magnifique loi du progrès, que nul encore ne comprend bien : « Si vous « restez dans ma parole, vous connaîtrez la « vérité, et la vérité vous donnera la liberté? » C'est la loi du progrès et des phases du progrès. Elle signifie que, pour l'humanité entière, aussi bien que pour l'âme de chaque homme, si la parole de Dieu, la foi chrétienne demeure en nous, à cette condition seulement, mais à cette condition en effet, des siècles de connaissance scientifique du vrai seront donnés aux sociétés humaines, et que ces siècles de vraie science conduiront à la liberté. D'où il suit qu'en effet le problème à résoudre par la chrétienté, depuis qu'elle s'est constituée après la dissolution du vieux monde, est d'arriver, dans la foi du Christ, à la connaissance de la vérité, et par la connaissance de la vérité, à la possession de la liberté. C'est l'impulsion de Dieu, et c'est sa volonté. Là est l'effort du Dieu caché. Donc, si je vois tout mon siècle emporté dans ce mouvement, sans le comprendre, et toujours repoussé loin

du but, parce qu'il comprend mal, n'est-ce pas le moment de lui dire avec saint Paul : « Ce que vous adorez sans le connaître, je « viens vous l'annoncer? » Quod ergo ignorantes colitis, hoc ego annuntio vobis!

Voilà ce que fit pour sa part notre admirable ami. Voilà ce qu'avant lui avaient fait le P. Lacordaire et bien d'autres. Lui-même loue ainsi le P. Lacordaire de sa prophétique clairvoyance :

« Ou a, dans ce peu de ligaes, tout le programme politique du P. Lacordaire. L'union de la religion et de la liberté en est l'idée fondamentale, et l'attachement sincère, loyal, inviolable aux principes que le monde moderne cherche douloureusement, mais obstinément, à concilier, en est la première application pratique.

« On pouvait hésiter sur le choix des moyens, mais l'œuvre à accomplir n'était pas douteuse. Il n'y avait rien à faire, ou il fallait entreprendre de réconcilier ia société moderne avec TÉvangile, en lui montrant que les principes fondamentaux de sa nouvelle existence, loin de rencontrer dans le christianisme un

implacable adversaire, ne s'étaient développés dans le monde qu'à la lumière des idées chrétiennes. Il fallait lui dire que la liberté politique, si elle n'était ni la licence révolutionnaire ni le prête-nom de l'anarchie, pouvait être chère à l'Église catholique, et désormais l'une de ses garanties terrestres les plus assurées. Il fallait lui montrer dans l'Evangile la source de tout progrès social, de tout acheminement légitime à une moins grande inégalité entre les hommes, le livre par excellence des petits et des pauvres, sans lequel toute réformation sociale ne serait jamais qu'un rêve plus ou moins taché de sang. Il fallait lui dire enfin que l'intolérance civile, celle qui consiste à substituer les violences du glaive ou de l'autorité terrestre à l'apostolat de la parole, et à convertir le sabre à la main, loin d'être, comme on l'affirmait depuis soixante ans, un article de la foi catholique, n'était qu'une épouvantable doctrine, condamnée par les saints et odieuse à l'Eglise.

« Il fallait lui dire ces choses, les lui dire avec une conviction sincère comme l'honneur,

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les lui dire avec une modération et une prudence d'autant plus grandes, que toutes les passions veillaient en armes autour de ces grandes idées, prêtes à tout confondre et à tout compromettre. »

Oui, c'est bien là ce qu'il faut faire, ou bien il n'y a rien à faire, et il faut alors nettement renoncer à conquérir ce siècle et les suivants. Noua aurions beau, pendant la suite des générations, répéter les doctrines éternelles dans la langue inconnue, personne n'écouterait : Nemo enim audit. Et nous pourrions continuer ainsi à décroître toujours, et à laisser s'écouler loin de nous les siècles et les générations.

Mais quoi ! Ceux d'entre nous qui ne veulent pas traduire les formules éternelles en langue contemporaine ; ceux qui refusent de prêcher à ce siècle le Dieu qu'il sert ou croit servir, sans le connaître; ceux qui refusent de lui parler sa langue, ceux-là ne le déclarent-il point? N'avouent-ils pas que rien n'est plus possible? a Tout est perdu, disent-ils : les siècles et les générations tombent de plus en plus dans l'abîme. Nul ne peut les en retirer. Le

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monde touche à sa fin. Pour nous, sauvons nos âmes! Mourons en élevant notre drapeau! Mourons enveloppés dans les formules sacrées de Tel cruel Credo. »

Voilà, certes, d'héroïques soldats. J'ai vu, dans plus d'un cœur chrétien, ce sombre et obstiné courage de mort. Mais il me semble que ce n'est pas là l'héroïsme dans sa plus haute beauté. C'est l'héroïsme un peu chagrin de l'apôtre Thomas qui, apprenant que Lazare est mort, s'écrie : « Allons et mourons avec « lui ! » J'aime mieux la lumineuse et divine allégresse qui dit : « Notre ami Lazare dort, « allons le réveiller. »

Vous prétendez que le monde présent est Lazare, mort depuis quatre siècles. Alors même, vous le voyez dans l'Evangile, il faudrait dire avec Jésns : « Notre ami Lazare dort, « allons le réveiller! » Mais, certes, le monde contemporain n'est point Lazare, immobile et muet dans la tombe. Ses grands cris et ses prodigieux mouvements le rendraient plutôt comparable à ce terrible possédé qui se nommait Légion. Mais quand il en serait ainsi, est-il donc au-dessus des forces de Celui qui

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ai vaincu le monde, de chasser cette légion? Mais non, cette comparaison même est fausse. Le monde moderne n'est pas ce possédé. Il y a dans ce monde deux mondes, deux siècles, deux cités : les deux cités sont dans chaque peuple, et presque dans chaque âme. Prétendre que la cité de Dieu va être vaincue par l'autre est une terreur panique, dont je n'ai pu pendant longtemps concevoir l'existence. Aujourd'hui seulement, je l'explique.

Je vois des esprits très logiques et des âmes pleines de foi, qui contemplent le monde moderne emporté par un irrésistible mouvement. Ils voient parfaitement qu'aucune force ne peut arrêter cet élan, et que, plus on s'oppose à lui, plus on est écrasé. Donc, si ce mouvement est pervers jusque dans sa racine, s:il est celui de la cité du mal, il est clair que le monde est perdu, et la cité de Dieu est vaincue sur la terre.

Mais moi, je dis : Ce mouvement de notre siècle est un signe des temps que nous devons savoir comprendre : Signa autem temporum non potestis scire? Il faut analyser cette force et découvrir la cause première de cet élan.

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Eh bienl la cause première de tout mouvement, sans aucune exception, c'est Dieu.

Donc, nous devons l'affirmer d'avance, la cause première du mouvement contemporain, c'est Dieu. C'est Dieu même, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui veut, dune volonté toujours plus forte à mesure que le monde avance, la liberté croissante de tous les hommes et de tous les peuples dans la justice et dans la vérité. Sans doute le mauvais siècle pervertit de mille manières le mouvement qui vient de Dieu. Mais c'est cette perversion qu'il faut vaincre et non ce mouvement. Et, s'il est quelque chose d'assuré, c'est que nous ne vaincrons la perversion qu'en nous aidant du mouvement lui-même, et de son principe qui est Dieu; comme saint Paul ne brisait les idoles qu'en découvrant au milieu des idoles le vrai Dieu, inconnu et caché.

Encore une fois, le découragement absolu de ceux d'entre nous qui se trompent sur la manière de reconquérir les nations, est la preuve la plus éclatante de ce que je soutiens, savoir : que nous serons indéfiniment repoussés, tou-

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jours de pins en plus valncns, tant qne, méconnaissant les signes du temps, nous nous obstinerons à lutter à la fois contre ces deux choses, l'élan qui vient de Dieu, et la passion qui pervertit l'élan ; tant que, par conséquent, nous n'aurons pas appris à vaincre, par l'élan même de Dieu, la perversion que l'homme en fait. Nous l'apprendrons certainement un jour, quand même il nous faudrait encore, pour nous instruire, trois siècles de désastres, et la ruine presque entière de l'Église. Disons-le donc sans cesse : pour éclairer ce siècle, le délivrer du mal, le ramener à Dieu, il faut procéder comme saint Paul, qui brisa les idoles, parce qu'au milieu d'elles il sut voir le vrai Dieu, inconnu et caché. Certes, notre siècle est plein des idoles de la liberté, mais le Dieu même a bien peu d'autels. Si vous en trouvez quelque part, il y faut écrire les deux mots que lut saint Paul sur l'autel oublié : Ignoto Deo. Car, qui donc parmi nous connaît la liberté, celle qui est Dieu et qui est la justice? Qui a la science de la liberté? Qui a l'amour de la liberté? Où sont-ils, les fidèles et les adorateurs de la liberté?

MINISTÈRE jg-

La liberté! Vous en avez ndoMWe et ,.

sapcrsmion : <?,^ «Wl7^„ |>M ,/- A», da I Apôtre : vous en avez l'idolâtrie et la superstition, mais non l'adoration en esprit * en venté Ce sont là les adorateurs q„e •berche la venté et que le monde attend

^"^^"'^-''^P^venude'dire notre ««rie : « Ce que vous adorez sans le connaure, je viens vous l'annoncer? » Beau-

mien d une révolution dont le mouvement -s emporte et que vous ne parvenez pas d.r,,er, n, a conduira au terme. Vous êtes >tres dans ce nouveau moment de l'histoire £ on a du :« La Révo.ution n'est pas, m événement, e'est une époque. , La moitié entre vous s'écrie :. La Révolution, £ le ma, » pcndant ^ j,^ ^^

G est la justice. » Oui certes, voici le ma! .

sont toutes ces idoles. Et voici, a jns.ice.:

« Je D,eu mcounu que j'annonce Démê-

çes contraires, briser te mal, glorifier la

■ce, voda votre devoir, et en tnème temps

re salut. Oui! déméler LA n-vou:Tio^

Wmkrb DE ^Evawom, dans la science

l8G HENRI PERRETVE

dans la paix, dans la fraternité, voilà le pro- Jme dn moment, et la tàehe prépaie d

apôtres de la vérité et des prophètes de la

l'enseignait. C'est en ee sens quil était de on temps et parlait la langne de son «ècta. 1 imita" en eela saint Panl dont Bossnet d si à propos : « Les Epitres de samt Paul, si vives, si originales, si fort du temps, de affaires et des mouvements qui etaien I alors!, 11 n'avait garde de ûétnraueun de,

mo,s oue !e présent tient en honn- To mot qu'on honore est une force. Cest lu* des cordes de" l'instrument qui calme et qu exhorte, qui charme et qui console. IS— Jalon nature, patrie, courage «mon,

mots splendides? O poètes, ô prophètes Tpôtrest donnez-leur tout leur sens, leur pi, gLd sens. Ce sera toujours le plus beau, plus juste et le plus sonore.

Tel fut l'esprit de son ministère.

MIM^TÈRE 187

Qu'on lise, pour s'instruire sur ce point, l'admirable préface de Henri Perreyve aux lettres du P. Lacordaire. Là il nous montre comment ce noble et clairvoyant esprit enseignait à son cher disciple l'art de parler aux hommes de notre temps.

c\ Ami, lui écrit Lacordaire, notre pays est « perdu s'il ne revient à la religion. Il s'agitera ms doute de nouveau, mais ce sera une « agitation stérile, tant qu'il n'aura pas ouvert « les yeux à la lumière qui tombe, par Jésus- <x Ghp'st et l'Évangile, de l'éternité. Vous êtes <ï appeié, mon enfant, à travailler à cette régé- « nératîon, et cette pensée doit vous consoler

Le tout, ou du moins vous donner la force de c tout supporter. Pour moi. j'éprouve une joie -dicible en me rendant le témoignage que, a depuis vingt-sept ans, jour de ma consécra- <a tion initiale à Tyieu.jen'aipasdit une parole « ni écrit une phrase qui n'eût pour but de « communiquera la France l'esprit de vie, et « de le lui comrnuniauer sous des formes ac-

l88 HENRI PEBREYVE

« ceptables par elle, c'est-à-dire avec douceur, « tempérance et patriotisme. Vous ferez de « même un jour. »

Il fit de môme, en effet, et voici comment, dans cette même préface, il pose à la jeunesse, qui l'écoutait, le grand problème, à la fois religieux et politique, de notre siècle :

« Que ne faudrait-il pas attendre de vous, « jeunes hommes de ce temps, si vous accep- « tiez avec intelligence et courage la direc- « tion de ce religieux génie?

« Vous recevriez de lui l'héritage des trésors « dont l'absence éloigne trop cruellement de « nous la grandeur et la paix.

a Vous seriez des chrétiens antiques dans « des hommes nouveaux ; vous seriez d'hum- « blés serviteurs de Dieu dans des citoyens « fiers et libres; vous auriez les convicc tions de l'éternité dans l'intelligence des <f temps.

« Vous tiendriez la solution de ce problème « terrible, qu'une voix deux fois auguste dire sait naguère être par excellence « le pro- « blême du siècle », l'alliance de la religion « et de la liberté.

« Avez- vous jamais pensé à la grandeur des « destins qui peut-être vous attendent?

« Quand l'œuvre de la destruction sera « finie dans notre tremblante Europe, quand « l'orage révolutionnaire aura renversé ce « que Dieu veut laisser périr, et que les fart rouches exécuteurs de ce travail de mort « auront, à leur tour, disparu, sous les ruines, « ce sera l'heure de retrouver les fondations « du temple, et de relever ses murs pour la « paix du siècle à venir.

« C'est vous, jeunes hommes, qu'attend une « si grande heure du monde ; c'est sur vous « qu'elle a compté.

« Que jetterez-vous donc dans ces fonde- « ments où le siècle prochain espère trouver « son repos? Prenez garde alors, oh! prenez « garde de préparer encore aux hommes des « tremblements et des ruines I

« Que les travaux, que les larmes, que le « sang de vos pères vous aient alors instruits ! a Plaise à Dieu que vous ayez compris que les « fondements des sociétés humaines sont « choses sacrées, et que c'est trop peu, pour a la solide grandeur des générations qui doi*

a vent y vivre, que d'y jeter de l'or, de la « puissance, du progrès, de la gloire%même et « du génie !

« Il y en a un qui est la pierre angulaire. « Hic e%% lapis. Quiconque a voulu bâtir sans c cette pierre nJa rien élevé que le premier t vent n'ait dispersé, que le premier torrent « n'ait détruit : celui-là, rien ne le remplace!

« Voyez l'histoire de vos pères.

« Quiconque a fait sans lui de la gloire, n'a « réussi qu'à déchaîner sur la terre le monstre « sanglant des batailles sans fin.

« Quiconque a fait sans lui de l'industrie. « n'a réussi qu'à abrutir les hommes, à transes former les âmes immortelles en rouages « souffrants et irrités qui tournent, blas- « phèment et se brisent dans la nuit.

« Quiconque a fait sans lui de la science, a s est enfoui dans les sables de la raison « pure et de Faîtière critique.

« Quiconque a fait sans lui de l'autorité, a «t glissé dans le sang des victoires révolution-

* naîres.

« Et quiconque a iàit sans lui de la liberté.

* s'est réveillé, partout, serré à la gorge par

« un soldat, qui lui a dit en le chargeant de « fers : Je suis la liberté !

« C'est que celui dont je parle leur mante quait!

« Amis, c'est celui-là surtout qu'il faut con- « naître, et dont il faut porter le nom éternel k dans les fondements de l'édifice à ve- « nû\

« Toutes nos grandenrs passées ont connu « ce nom divin; nos épreuves et nos périls le « savent aujourd'hui plus que jamais. Je vou- « drais avoir, pour vous le redire, le cœur du « P. Lacordaire : c'est le nom de Jésusce Gnnst. »

Mais de tout ce qui se rapporte au succès de sa parole et de son ministère, il me reste à dire le plus beau.

J'avoue que tout ce qui précède serait à mes yeux sans valeur, s'il en eût été satisfait. Mais lui, toujours rempli de l'idéal le plus splendide. n'avait garde de croire qu'il l'eût jamais atteint. Si le génie est toujours mécontent de

HENRI PERDE rVE

ses plus admirables chefs-d'œuvre, que sera-ce du généreux cœur qui a,me et confit De u

qu. travaille à établir le règne de. étern' beauté sur toute la terre, et avant tout su IZ propre vie? ur ^

grâce ci être un prêtre humble.

Or, dans ce caractère ardert Ban, =.„ • "le et impétueux, dans cette ^ 0I UnX ment comblée d'éloges, d'amitiés, T n dresses, de succès, l'humilité vraie e profonde n a pas cessé de subsister et de s'accroitt

fai^r^r'-^'^^^^lede faire accepter à personne une correction un cernent quelque peu restrictif ou limUaUf U en etan tout autrement de notre amT

coj;s,cirRétait,rcIuimonp^étuei^

cours . « Recueilleras] recueillez-vousl Votre scence n'a pas toute l'étendue, nivoi espnt toute la profondeur qu'il pourrait avoir

Si vous ne travaillez beaucoup, dans le recueillement, et pendant des années, vous resterez tel que vous êtes, et ce ne sera pas tout ce que vous pouvez. x> A quoi il répondait : a Ceci est absolument vrai, et je le vois. Je veux m'y conformer. Je vous comprends entièrement. »

Parmi les lettres qu'on a bien voulu me confier, j'en trouve une l, perle précieuse, où son humilité va plus loin que n'allait ma pensée. En ce moment même de sa vie où commençait pour lui, de la part de plusieurs, l'ère d'une admiration sans mesure, voici qu'avec une manifeste sincérité il porte sur lui-même le jugement trop sévère que voici :

« Je vous remercie de tout ce que vous avez « dit de bon pour moi. J'y vois l'effet cons- « tant de votre indulgente amitié... 11 y a « quelque temps, j'ai redouté que vous n'ayez « découvert en moi une profonde faiblesse « d'orgueil, hélas!... ]NIais je vous ai connu « davantage, et je n'ai pu conserver cette hor- « rible crainte. Vous ètos sincère, et vouj

• A M. l'abbé Ansault, Yun des aumônier^ Sainte-Barbe.

194 HENRI PERREYVB

« méritez par conséquent que je le sois aussi « Or, sachez que je me rends parfaitement « compte de ma situation intellectuelle. Je me « sens un talent médiocre, qui jette mainte- « nant sa flamme la plus vive, mais s'épuisera « bientôt. Je ne me sens rien de profond, de « grandement original et de puissant. Quand « on rapproche de ma chétive et frêle perce sonne, — et je ne sais pourquoi on l'a fait « plusieurs fois cette année, même publiquece ment, — des noms comme ceux du P. La- 8 cordaire ou d'Ozanam, j'en éprouve une « sensation si pénible intérieurement que je « ne sais comment l'exprimer. Si je prétende dais succéder à de tels hommes, je m'apprê- « terais pour les vingt années qui vont suivre, « si Dieu me les donne, le plus amer des mé- « comptes ; car après un temps de faveur, le « public aura vu la corde, et saura bien à quoi « s'en tenir. Mais, Dieu merci! je n'ai rien de « tel dans l'âme, et je ne demande àlaProvi- « dence que de faire un peu de bien, comme « je le puis, c'est-à-dire à un rang nécessai- « rement inférieur dans l'ordre scientifique et a intellectuel à quelques jeunes esprits qui

« passeront par moi, et iront ensuite plus « haut que moi.

« Ce que je vous dis là, cher ami, est enci core périlleux à dire, car il y a de fausses « modesties, et, si je ne connaissais pas votre « cœur, j'en aurais pu craindre le soupçon. « Mais, encore une fois, j'ai confiance en vous « maintenant. Ne me faites donc plus d'élo- « ges, et ne me trompez pas sur moi-même. « Travaillons, travaillons, travaillons! Nous « serons toujours assez ignorants, assez fai- « blés, assez dominés par les préjugés court rants, et par les petites craintes serviles qui « nous entourent. Que Dieu ait pitié de ce tra- « vail et qu'il nous accorde, puisque c'est la <( vocation qu'il nous a donnée, la grâce de « faire un peu de bien pour sa gloire à cette « chère jeunesse, qui est. si avide de sa parole, « et qui a si étrangement faim et soif de « l'Évangile. »

On le voit, ce jugement, visiblement humble et sincère, est la vue perspicace du point faible qui se fût développé en lui, comme en tout autre homme de son âge, s'il avait cessé de travailler et de se recueillir, et de creuser,

par un effort toujours renouvelé, de plus riches profondeurs dans scm àme. Ce jugement eûl pu devenir vrai, mais ne le fut jamais. Peut-être Henri Perreyve en courut-il un instant le danger. Mais il n'y pouvait pas rester. L'obstacle était vaincu, quand la mort intervint. El cette victoire est le plus beau triomphe de cette âme forte, originale, profonde, véritablement religieuse et bénie de Dieu.

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