LA MORT SACERDOTALE
« Les prêtées doivent regarder la mort comme une des ^onctions de Jeur sacerdoce» Elle est leur dernière messe.
€ C'est de ce point de vue, Seigneur, que je veux méditer la mort aujourd'hui à vos pieds, contre votre croix, contre cette croix ensanglantée qui porte le salut du monde. Fortiûez mon cœur pour cette méditation qui doit être féconde.
« La mort, — j'ai bien des raisons d'y penser souvent. D'abord, parce quejesuishomme, et que la mort est la compagne inséparable de notre vie. On la voit partout, on la sent chaque jour; elle frappe dans les parents, dans les amis, avant de frapper en nous-mêmes, et de tout terminer là, pour nous, en ce monde.
« J'y dois penser encore parce que je suis malade ; parce que cette frêle vie a paru s'éteindre, il y a peu de jours; parce que les plus doctes des hommes m'ont déclaré frappé à mort; parce que je sens en moi-même la présence et le travail de ces germes de mort, qui luttent contre la vie et l'emporteront à coup sûr plus ou moins tôt.
« J'y dois penser enfin parce que je serai prêtre : et même je n'y veux penser aujourd'hui que comme prêtre.
« Qu'est-ce donc que la mort pour le prêtre?
« O Verbe incarné, vous êtes le prêtre par excellence, et le modèle de tous les prêtres. Mais, si je cherche quel a été, dans votre vie, le moment sacerdotal par excellence, je vois clairement que c'est l'instant de votre mort. Vous étiez prêtre dans l'humilité de la crèche ; vous étiez prêtre dans la chasteté de votre vie ; vous étiez prêtre dans la pénitence du désert ; vous étiez prêtre dans le sermon de la montagne ; vous étiez piètre dans l'institution de vos sacrements, et surtout dans le testament de votre Eucharistie. Mais, sur la croix, vous êtes prêtre davantage. C'est le moment solennel de votre sacerdoce, c'est le sacrifice par excellence et l'acte essentiel de votre pontificat. L'instant où vous inclinez la tète pour rendre l'esprit à votre Père, et où vous ordonnez à la mort d'approcher et de frapper le dernier coup, cet instant consomme tout. Tout est achevé, rien ne reste à faire : cet instant sauve le monde.
« Je comprends même, très clairement, que vous n'aviez pris une chair humaine que pour l'accomplissement de ce dernier sacrifice. Car
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encore que ce vêtement de chair ait été, pour vous, employé à instruire les hommes par la parole et l'exemple, vous pouviez leur révéler vos secrets comme jadis par les prophètes, o i directement, ainsi que vous fîtes à Moïse sur le Sinaï. Mais, pour souffrir et mourir, il vous fallait une chair, et ainsi la mort est le grand but et la raison souveraine de votre incarnation.
« Ce corps mortel, dont vous fûtes revêtu au jour de l'incarnation, ne fut donc jamais pour vous, ô Christ, que la matière du sacrifice, le moyen de pouvoir souifrir, de pouvoir mourir, et ainsi de racheter le monde.
« Seigneur, c'est ce que ce corps mortel doit être pour chacun de ceux qui partagent votre sacerdoce. Ils doivent s'en servir comme vous, pour prêcher la vérité, pour édifier les hommes par les exemples de leur vie, pour secourir les misères, les douleurs, les faiblesses humaines, pour compatir à tous les maux de l'humanité, d'autant plus et mieux qu'ils les r entent. Mais l'usage essenliel, l'usage sacerdotal qu'ils en doivent faire, est de mourir. Ils doivent commencer cette mort dans la
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cha4eté, la continuer (îans la mortification, et la consommer enfin dans la vraie mort, qui est leur oblation finaleet leur dernier sacrifice, ils doivent donc s'y prendre de loin pour mourir : comme vous, Seigneur, qui, longtemps avant votre passion et votre mort, les prédisiez, et en parliez souvent à vos disciples.
« Ils doivent s'y préparer, comme ils se préparent à célébrer la sainte messe, parce que c'est vraiment une messe que la mort d'un prêtre, unie à votre mort, et consommée dans la vôtre pour le salut des hommes.
« Ils doivent l'offrir pour l'avènement du royaume de Dieu sur la terre, pour le dévelop* pement de la foi et de l'espérance parmi les nommes, pour le salut du monde. Ils doivent se transporter en imagination au lit de mort comme à un autel, et là offrir leur sang pour l'expiation du mal, comme fait le prêtre quand il élève le calice vers la croix.
<x Ils doivent enfin désirer la mort comme vous désiriez votre passion, malgré les an* goisses et les horreurs que vous devez y connaître, pour l'amour de Dieu et pour l'amoi r des hommes.
« Que sera-ce donc, mon Dieu, si, au lieu de regarder ainsi la mort, vos prêtres la regardent comme une ennemie? s'ils la craignent? s'ils la fuient? s'ils en redoutent les moindres atteintes, les moindres approches, comme d'affreuses et intolérables visions?
« Que sera-ce, mon Dieu, si, au lieu de respecter et d'aimer la mort comme la plus solennelle fonction de nos jours de fêtes, et le plus digne sacrifice de notre vie, nous la craignons?
« Et cependant, si je m'examine, je découvre en moi des restes de cette crainte lâche, inintelligente, découragée, païenne.
« Les accidents, les atteintes mortelles qui ont menacé dernièrement ma vie, loin de m'en détacher, m'y ont pour ainsi dire attaché davantage, et par des liens plus secrets et plus instinctifs.
« J'éprouve plus d'angoisse, plus d'horreur qu'autrefois, dès que les premiers symptômes de mon mal reparaissent, et que l'écho de la mort se fait entendre.
« C'est cela, Seigneur, que je vous conjure aujourd'hui d'eiïacer, d'exterminer en moi. Je
sens que vous le voulez, et que vous le ferez, si je vous le demande avec assez de foi, de confiance et d'amour.
« Je vous dirai donc : O Dieu qui avez transfiguré la mort dans votre mort sacerdotale et victoiieuse, ôtez de mon cœur toute crainte de la mort. La crainte de la mort est le grand ennemi, le grand obstacle, le grand poids lourd et écrasant qui pèse sur toutes les généreuses vertus.
« Apprenez-moi donc à briser cette chaîne, qui meurtrit et retient tout libre essor. En quelque danger que vous me mettiez, au milieu d'une épidémie, au sein des révolutions politiques, en ces jours de trouble et d'effroi où chacun perd la tète, et où la peur conspire si lâchement avec le mal, donnez-moi de me réfugier précisément dans la courageuse et large acceptation de la mort. J'ai déjà entrevu, Seigneur, et quelquefois éprouvé qu'on retrouve là tout courage, tout calme, toute direction libre et pure de ses mouvements intérieurs.
« Mais ce n'est pas assez, et j'ose vous demander plus.
« Il est difficile de ne pas craindre la mort£
si on la regarde par ses côtés terribles. Il est plus facile de l'aimer, parce qu'elle a des côtés adorablement beciux et aimables, et qu'on peut la considérer par là.
« J'ose donc vous demander, Seigneur, la grâce d'aimer la mort, et parce qu'il faut craindre les surprises et se défier beaucoup des appareils imprévus du spectre, je vous demande de mettre dans mon esprit une méditation continuelle, incessante, de la mort.
« Je sais, Seigneur, que, bien loin de trou ver dans cette méditation une source de soin bre tristesse, je puis, avec votre grâce, y pui ser la raison d'une joyeuse et énergique liberté
« Apprenez-moi, Jésus, à rentrer dans lin timité, dans la familiarité de la mort, à la con sidérer comme une des obligations sévères mais fécondes et belles, de mon sacerdoce Apprenez-moi à l'aimer, comme vous appre nez à aimer les souffrances d'une vie chaste les jouissances austères de la mortification ces jouissances qu'on éprouve à souffrir devant un crucifix, jouissances si inconcevables, si folles, si inadmissibles aux yeux de la raison charnelle, si réelles cependant, et si pratique-
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ment prouvées à toute âme qui a voulu les connaître pour l'amour de vous. Ces choses sont douloureuses en soi. Elles seraient insupportables à celui qui n'aimerait pas. Mais quel n'est pas le pouvoir de l'amour pour changer toute souffrance en joie? Apprenez-moi donc à ne plus regarder la mort qu'au travers de votre amour.
« Désormais, je veux changer sur ce grand sujet la direction de mes idées. Jusque dans mes conversations parmi les hommes et mes-, moindres paroles, je veux qu'il n'y ait ni signe ni ombre d'une horreur quelconque pour la mort. La peur est très contagieuse, et quel scandale, si la peur de la mort entre dans le monde et s'y développe par vos prêtres!
« Hélas! Jésus-Christ, mon Seigneur, ose* rai -je tout vous dire? Vous le savez, j'ai un autre désir, une autre ambition, que j'ose à peine exprimer, tant elle est déplacée dans ce cœur faible et lâche, et peu proportionnée à la nullité de mes mérites! Vous le savez, Seigneur, souvent, bien souvent, presque loujours, sur les tombes de vos martyrs, ou dans l'instant que je recevais votre corps sacré, je
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vous ai demandé la grâce de donner mon sang pour la foi et pour votre amour. Encore une fois. Seigneur, cette prière est bien déplacée dans mon àme, mais un jour, par votre grâce, ne pourrais-je pas devenir moins indigne delà prononcer, et de laver dans le sang de l'Agneau mon vêtement sacerdotal? Ce serait un beau jour que celui-là. Beati qui lavant sto las suas in sanguine Agni.
« Mais, si, réordonnant de rester dans ma médiocrité, vous me donnez une mort sans éclat, sans gloire, une de ces morts humbles et qui m'e tfrayent plus que les grandes morts, la mort de langueur, l'extinction lente et douloureuse dune vie qui lutte et regrette sa jeunesse, Seigneur, je sais désormais que cette mort-là aussi peut être féconde pour le salut du monde. Je sais que le prêtre mourant est à l'autel, et que, dans un lit de douleurs comme au pied de l'échafaud, il a le droit de commencer le psaume du sacrifice : Introïbo ad aliare Dei.
« Puissent ces pensées entrer profondément dans les habitudes de mon esprit! Daigne votre grâce les y graver pour jamais, et, les
réveillant surtout à l'heure du sacrifice final, daigne votre main paternelle me soutenir et me conduire clans ces défilés de la mort où vous avez laissé, ô Christ^les traces de votre triomphal passage : Quisequitur me non ambulat in tenebris t>