CHAPITRE XXI
Itichelieu et Bcrulle. - 1621-1624.
Un peintre, éminemment fidèle, consciencieux dans l'art et dans la -vie, le Flamand Philippe de Champagne, nous a mis sur la toile au vrai la fine, forte el sèche figure du cardinal de Richelieu (galerie du Louvre).
Ce peintre janséniste se serait fait scrupule d'égayer, d'enrichir la grise image d'un rayon de lumière, comme aurait fait Rubens ou Murillo. Le sujet, triste, ingrat, eût changé dénature. L'œil eût été flatté el l'art plus satisfait, mais il eût menti à l'histoire.
Songez que c'est l'époque où la grisaille commence à se répandre, où la vitre incolore remplace les vitraux du seizième siècle. En
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France spécialement, le goût de la couleur s'éteint.
Grisaille en tout. Grisaille littéraire en Malherbe. Grisaille religieuse dans Bérulle el dans l'Oratoire. Tort-Royal naissant vise au sec, et j'allais dire au médiocre. Pascal paraîtra dans trente ans.
La couleur est ici très-bonne, mais mesurée dans la vérité vraie. Rien de plus, rien de moins. Maître savant entre les maîtres, le bon Philippe s'est cependant tenu tellement à la nature et y est entré si avant, qu'il répond à la fois aux pensées de l'histoire et aux impressions populaires. L'histoire, en ce fantôme à barbe grise, à l'œil gris terne, aux fines mains maigres, reconnaît le petit-fils du prévôt d'Henri III qui brûla Guise, le fourbe de génie, qui fit notre vaine balance européenne et l'équilibre entre les morts.
Il vient à vous. On n'est pas rassuré. Ce personnage-là a bien les allures de la vie. Mais, vraiment, est-ce un homme? Un esprit? Oui, une intelligence à coup sûr, ferme, nette, dirai-je lumineuse? ou de lueur sinistre. S'il faisait quelques pas de plus, nous serions face à face. Je ne m'en soucie point. J'ai peur que celte forte tète n'ait rien du tout dans la poitrine, point de cœur, point d'entrailles. J'en ai trop vu, dans mes procès de
— 5C3 — (leai-iflïij sorcellerie, de ces esprits mauvais qui ne veulent point se tenir là-bas, mais reviennent, et remuent le monde.
Que de contrastes en lui! Si dur, si souple, si entier, si brisé ! Par combien de tortures doit-il avoir été pétri, formé et déformé, disons mieux, désarticulé, pour être devenu cçtle chose éminemment artificielle qui marche sans marcher, qui avance sans qu'il y paraisse et sans faire bruit, comme glissant sur un lapis sourd.., puis, arrivé, renverse tout.
Il vous regarde du fond de son mystère, le sphinx à robe rouge. Je n'ose dire du fond de sa fourberie. Car, au rebours du sphinx antique, qui meurt si on le devine, celui-ci semble dire : « Quiconque me devine en mourra. »
Si l'on veut ignorer solidement et à fond Richelieu, il faut lire ses Mémoires. Tous les gens de celte race. Sylla, Tibère et d'autres, ont fait ou fait faire des Mémoires ou des Mémoriaux pour rendre l'histoire difficile, pour épaissir les ombres et pour désorienter le public, surtout pour arranger le commencement de leur vie avec la fin, et déguiser un peu les fâcheuses contradictions de leurs différents âges.
Richelieu est Espagnol jusqu'à quarante ans,
el, depuis, anli- Espagnol. Faut-il croire que, dans la première période, il ail obstinément menti? ou bien qu'ayant été sincère il changea tout à coup si lard et fui décidément Français?
Sa mauvaise fortune le força de bonne heure d'avoir du mérite. Il était le dernier de trois frères. Sa famille n'était pas riche, et elle s'allia en roture- Le frère aîné, qui était à la cour, dépensait lout. Le second, qui avait l'évêché de Luçon , se fit charlreus. El, pour que cet évècbé ne sorlil pas de la famille, il fallut que le troisième, noire Richelieu, se fil homme d'Eglise, malgré ses goûts d'homme d'épéc. L'aîné fut tué en duel, trop tard pour son cadet, qui aurait pris sa place, et n'aurait jamais été prêtre.
Il n'élait peut-être pas né enragé, mais le devint. La contradiction do son caractère el de sa robe lui donna ce riche fond de mauvaise humeur d'où sort le grand effort, « l'âcreté dans le sang, qui seule fait gagner les batailles. »
Ses batailles de prêtre ne pouvaient Être que théologiques. De bonne heure, il passa ses thèses, à grand bruit, en Sorbonne, les dédia à Henri IV, s'offranl au roi pour les grandes affaires. Puis il alla a Home se faire sacrer,
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s'offrir au pape. Ni le roi ni le pape ne répondirent à l'impatience du jeune et ardent politique.
Alors il retomba tristement sur l'évêché de Lnçon, assez pauvre, et dans un pays de disputes, à deux pas de la Rochelle et des huguenots. Ce voisinage lui mettait martel en tète. Malgré de violentas migraines, il écrivait contre eux.
11 n'est pas sans talent. Sa plume est une épée, courte et vive, à bien ferrailler. Il ne pèse pas lourdement sur l'absurde. S'il écrit des sottises, il ne le fait pas comme un sot. 11 a des insolences heureuses, des pointes hardies, dos reculades aliières, où il fait fort bonne mine.
Avec tout cela, il fût resté bien obseurà Luçon s'il n'eût eu que sa controverse. Mais il était joli garçon, une fine créature de porcelaine. Concini était de faïence. Le beau Bcliegarde, beau depuis Henri HI, se faisait mûr. Ces considérations agirent sur la reine mère, et elle le prit pour aumônier (1616).
Il avait vingt ans de moins qu'elle. Sa fortune eut des ailes. A l'instant conseiller d'État (mars), secrétaire des commandements (juillet), ambassadeur en Espagne (il n'eut garde d'y aller). Déjà, au 30 novembre, il a saisi deux
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portefeuilles, la guerre, les affaires étrangères; celles-ci de moitié avec ie vieux Villeroy, qui va mourir. Enfin, si violente est" la partialité de la reine mère, qu'elle lui donne, sans cause ni prétexte, la préséance dans le conseil des ministres, où siégeait encore Villeroy, si âgé, un siècle d'affaires et d'expérience.
Pendant ce premier ministère, qu'il lâche d'excuser dans ses Mémoires, n'ayant d'appui que la reine mère, il ne put être qu'Espagnol. Sa dépêche à Schomberg, écrite pour amadouer les protestants d'Allemagne, ne peut faire illusion. C'était chose probablement autorisée par l'ambassadeur d'Espagne pour empêcher que ces Allemands n'appuyassent les princes en révolte.
Richelieu assure que, sans lui, Concini, qui se sentait périr, eût appelé les Espagnols. Grand service qu'il rendit à Luynes. Concini s'en défiait fort, et l'aurait perdu s'il ne fût tombé. Il fut le seul de ce ministère qu'épargna Luynes. Là, il donna un exemple de fidélité, rare à la cour, si rare, qu'on n'y crut pas. 11 demanda, obtint de s'exiler, de suivre la reine mère à Blois pour la conseiller (l'observer?). Mais Luynes ne se reposait pas sur un homme si double. Il l'obligea de s'exiler plus loin, à Avignon.
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Là, il ne perd pas de temps. II s'enferme avec un docteur de Louvain, fait labourer ce bœuf, et, sur ses notes, écrit de sa prose vive un livre qui surgit à point pour secourir le confesseur du roi, en guerre contre les huguenots. Le P. Arnoux, créé par Luynes, travaillait sous terre contre Luynes â faire un autre ministère. Richelieu, sans servilité, s'offrait. Mis à la porte, il revenait par la fenêtre. Le Jésuite reconnaissant ne pouvait moins que refaire ministre l'homme qui , de bonne grâce, en ce duel, tirait l'épée pour lui.
Une influence encore aida à le faire revenir. Ce fut celle du P. de Bérulle, ami de Luynes, ami de la reine mère et de tout le monde. Quand, délivrée par d'Épernon, elle commença la guerre civile, Luynes, inquiet, lui dépêcha Bérulle, qui avait été confesseur de d'Épernon, ou du moins son ami, étant, par sa mère, des Séguier, clients du duc à la cour, et ses soutiens au Parlement.
Bérulle fut charmé de s'entremettre. Et il n'a fait autre chose toute sa vie, toujours courant de l'un à l'autre. Les mauvaises langues du temps l'appellent un « Irigaud rusé; » nous dirions un intrigant niais.
Cela est dur. Il fonda l'Oratoire. Il avait beaucoup de mérite, et représente même un des
meilleurs côtés catholiques avant Port-Royal. Mais, comme de père cl de mère, il procédait de juges et d'avocats, il excellait dans le moyen, dans le parlage, n'ayant ni dans les théories, ni plus bas sur le terrain des affaires, la vigueur de justesse, le tact, le point précis.
Sa mère Séguïcr, toute jésuite, le fit saint au maillot, et il fit à sept ans le vœu de virginité. Un autre fût reslé imbécile. Mais lui ne le fut point. Ce fut un homme intelligent, laborieux, actif (et beaucoup trop), d'un certain bon sens relatif. Fort ami des Jésuites, dans leur exil, il leur joua un tour avec trèsbonne intention. Il leur fit des rivaux. Il prit un mol de l'Italie, Oratorio, un peu d'art, de belle musique, innocent appât des mondains; tout cela pour un institut anli-ilalien, qui ne serait point serf de Rome, mais travaillerait pour les évêques, leur formerait des prêtres el ne dépendrait que d'eux. Point de vœux.
De petites conférences, quelque peu libres, sur la religion. Des doctrines peu systématiques, saint Augustin tout pur, ce qui rendit plus tard l'Oratoire suspect de jansénisme, de calvinisme, etc.
Cela réussit fort. C'était chose sortie d'une lôte parlementaire et à la mesure des parlcmen-
— 369 — (iflî!-iO'2i) taircs. Cinquante maisons s'élèvent en peu d'années.
Les Jésuites , furieux contre leur ami , le pincèrent bientôt à l'endroit faible. Cet homme de modération n'était pas tel en tout. Sa maladie était d'être un ardent, violent, passionné convertisseur et directeur de femmes. Et cela avec un emportement de zèle qu'on pouvait mal interpréter. Tout jeune encore (1604), il avait été en Espagne enlever les Carmélites aux Carmes, leurs directeurs, voulant les diriger par lui, ou ses Oratoriens, qu'il fonda bientôt à Paris, d'abord en Face des Carmélites (rue Saint-Jacques). Ces religieuses espagnoles n'étaieut pas trop dociles. Elles se divisèrent. Plusieurs, à Bordeaux, à Bourges, à Saintes, restèrent fidèles aux Carmes, et se barricadèrent contre Bérulle, qui invoqua la force armée pour les confesser malgré elles. Les Jésuites exploitèrent celle situation ridicule. Bérulle disgracié ou morl , ils mirent d'accord les Carmes et les Oratoriens, donnèrent aux plaideurs les écailles de l'huître, s'adjugèrent la proie disputée.
Aulre défaut de Bérulle. Il se croyait grand politique. Mais, comme son humilité lui défendait de s'avouer qu'il eût lant de génie, il rapportait ses grandes vues à quelque inspiration céleste, a. M