‹ Henri quatreieme et RichelieuChapitre 32 sur 43 · M-MM · texte numérisé non relu

M-MM

Voilà Bérulle pour l'alliance anglaise.

Mais il ne fallait pas s'y tromper. On ne pouvait épouser l'Angleterre qu'en se brouillant (au moins pour quelque temps) avec l'Espagne, qui avait désiré ce mariage pour elle-même.

On ne pouvait gagner le roi Jacques qu'en aidant au rétablissement de son gendre le Palatin. Et, pour cela, il fallait deux choses, aider d'argent l'armée que Jacques envoyait en Allemagne, et subventionner la Hollande, qui devait agir de concert. Pour créer une diversion, on emprunterait des vaisseaux hollandais qui aideraient le duc de Savoie à s'emparer de Gênes.

La reine mère et Bérullc, pour l'amour du grand mariage, et le salut des âmes anglaises, avalaient assez bien cela. Hais l'affaire de la Valteline était plus compliquée. Là, devant l'Espagne, on trouvait le pape, qui la masquait, la défendait, et ne permettait de rien faire.

Heureusement Richelieu trouva une belle prise dans la passion même de Bérullc. Au moment où la France allait rendre à la religion un tel service, la conversion de l'Angleterre, était-il possible que le Père des fidèles conservât pour l'Espagne une odieuse partialité?... Non, le bon Bérullc était sûr qu'Urbain VIII serait aisément éclairé. Il se chargea

[I«l-ltt4] ~ 378 —

d'aller à Rome el de faire d'une pierre deux coups, en obtenant du pape la dispense nécessaire au mariage, et un arrangement raisonnable de l'affaire de la Valteline. 11 répondit de finir dans un mots.

Le roi Jacques, lils de Marie Sluart, avait toujours eu un certain faible pour les catholiques, et il était eu termes de grande politesse avec le pape. La forte épreuve de la Conspiration des poudres, où il faillit sauter avec le parlement et Westminster, avait quelque peu ralenti, non arrêté ce doux penchant vers Rome. Non sans cause. Une idée fort juste frappait Jacques, c'est que le catholicisme est la religion du despotisme. Son fils Charles 1", quoique bon anglican, était dans cette idée. Le père, le fils, contrariés par le parlement, qui les tenait affamés d'argent, regardaient avec envie, avec admiration, la monarchie espagnole. Épouser une infante, s'attacher fortement les catholiques anglais el s'en faire une armée contre la constitution, c'était leur rêve. Mais l'affaire était dangereuse. Le favori de Jacques, l'étourdi Buckingham, la fait éclater. Il part pour l'Espagne avec le jeune Charles. Ces chevaliers errants vont à Madrid demander la princesse. Ils accordent tout à l'Espagne, qui, ravie, annonce partout le mariage, en fait les fêles, lorsqu'un matin les oiseaux

— 579 — (tMl-1021) voyageurs, le prince el Buckingham, se trouvent brusquement envolés.

Ce dernier, pour une affaire de galanterie, s'était piqué, avait rompu. C'est ce qui rejeta Jacques vers la France, et amena Bérulle à Home. Mais le pauvre homme y trouva des difficultés imprévues, au lieu d'un mois, y resta cinq, et n'arriva à rien. Soit par ménagement pour l'Espagne, soit par ignorance de l'état de l'Angleterre, la cour papale trouva mille el mille chicanes pour la dispense. Pour la Valleline c'était encore pis. Là le pape n'entendait plus rien, il était complètement sourd. En réalité, son neveu Barberini (le plus gras des neveux, et qui tira de l'oncle la somme invraisemblable et constatée de cent millions d'écusl), ce Barberini, dis-je, trouvait fort bon de rester garni de ce gage, et ne désespérait pas de se faire là quelque jolie principauté.

Bérulle priait, pressait, pleurait. Mais le pape allait prendre l'air à Frascali. Il cherchait, en novembre, la fraîcheur et l'ombre des bois. L'oratorien invoquait tous les saints, courait dans Borne d'église en église.

La conduite du pape était inexcusable. D'abord, il avait pris le gage pour trois mois, et le gardait depuis deux ans. Ensuite, il refusait même de le remettre aux Espagnols. Bien

plus, il refusait de restituer la Valteline aux Vallelins. Cetle paralysie extraordinaire , qui l'empêchait de rien faire, de rien dire, dès qu'on le sommait de rendre un dépôt, était chose honteuse. On [écrivit de France à Rome. Et l'on ajoutait chose impie, quand la France rouvrait l'Angleterre au catholicisme, quand la situation pressait, devait donner des ailes! Le pape apparaissait le mortel ennemi de la papauté.

Le fond n'était que trop visible. Ses neveux, les Barberini, banquiers de Florence, n'y voyaient qu'une affaire. Outre la Valteliue, ils couvaient de l'œil Urbino, où s'éteignait la famille régnante. Us voulaient reprendre ce lief du saintsiége, et avaient grand besoin de la faveur des Espagnols.

D'où leur venait tant de sécurité, et, tranchons le mol, d'impudence? De la position extraordinaire que les maisons d'Autriche et de Bavière faisaient au pape dans l'Empire.

En Bohême, en Allemagne, régnait le légat Caraffa. Entouré d'une armée de moines, il commençait dans Prague la terrible persécution qui a fait du pays le désert que l'on voit encore.

Le cardinal de Richelieu semble avoir prévu qu'il aurait fort à faire contre le pape. Outre

— 581 — (iCïi-iCM) l'influence que, de longue dale, il avait prise dans les assemblées du clergé de France, il se fit faire proviseur de Sorbonne. Dès qu'il entra au ministère, il négocia avec les Turcs, et obtint d'eux de relever l'église de Bethléem. Le culte Franc obtint par lui à Jérusalem des libertés, un éclat tout nouveau. Enfin, il se lia avec les catholiques anglais, leur écrivant que, pour leur cause, il donnerait jusqu'à sa vie.

Tout cela lui créait une force religieuse. Et il en avait une, politique, dans la colère du roi, furieux du mépris que le pape faisait de lui. Louis XIII était capable de tout dès qu'il s'agissait de Vhonneur de la couronne. C'est sur ce mot d'honneur que Richelieu concentra la délibération, sûr de vaincre par là; il n'y eût pas eu du sûreté à contredire. Maintenant le roi, l'enfant colère, ne changerait-il pas le lendemain? Cela pouvait bien être. Richelieu brava ce danger. Il montra, ce jourlà, infiniment d'audace et de prévoyance, devinant que le pape ne ferait rien et les Espagnols rien .

D'abord il envoya en Suisse, non pas Bassompierre, colonel des Suisses, l'homme de la reine mère, qui eût fait manquer tout, mais son scide à lui, Cœuvrcs ou d'Estrécs, frère de

Page 1