CHAPITRE XXII
L'Europe eli dNxoiii position. — Fliclielieu forcé de riil retraiter. itiï5-10Sli-
Galilée, en 1G10, avait eu sur le ciel sou coup d'iril de génie. Richelieu eut le sien sur la lerre en 1624.
Que vit ce Galilée de la situation politique? Des étoiles nouvelles? Non pas, niais une étoile qui filait.
Il comprit le néant de Rome.
El cela au moment où les événements donnaient au pape une énorme importance dans l'opinion, au moment où les vainqueurs de la Bohême et de l'Allemagne dressaient le trône du légat romain, le constituant maître et des âmes et des Liens, le dictateur de la victoire.
Le beau neveu de Grégoire XV, monsignôr
— 385 — liM5-i«6] Ludovîsio, prince élégant, favorisé des dames, venait d'élever le Gesù et la Propagande. Sous Urbain VIII , poêle agréable et anacréontique, ces deux maisons fleurirent de plus en plus, et furent le double Capitole de la Rome d'Ignace. Dans l'une, on organisa la police du globe; dans l'autre, ses conquêtes. Le grand mensonge des missions aux terres païennes commença la. Voyez les gasconnades du.Tite Live de la Gascogne, le grand Florimoud de Raemond. Tendres pour les Chinois , terribles pour l'Europe, sortirent de là tous ces prêcheurs qui allaient derrière les armées de Waldslein avec les loups et les vautours.
Ce qu'il y eut d'habileté dans tout cela ne doit pourtant pas faire oublier ce qui facilitait les choses. Je veux dire le grand côté financier de l'affaire. Si ces charmants Jésuites furent si persuasifs, gagnèrent les rois, les cours, les belles dames, jusqu'aux laquais, c'est qu'ils s'adressaient à des gens qui comprenaient trèsbien qu'il s'agissait d'une translation de la propriété. Arrêtez donc une révolution qui marche par la furie des lois agraires!
Maintenant je laisse nos critiques apprécier la littérature des Jésuites. Elle est forte en rébus, incomparable en acrostiches, sublime
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en calembours. J'admire Possevin, j'admire Cotton, j'admire l'Imago primi sœcidi. Mais l'éloquence de ces Pères bien autrement éclate dans YÉdit de restitution, qui ruine moitié de l'Allemagne au profit de l'autre, dans la Révocation de Védit de Nantes, qui fit pleuvoir la manne des confiscations protestantes dans les poches trouées de la noblesse catholique.
En conscience, Tilly, Waldslein, etc., avaient bon temps, quand tous les princes protestants avaient peur du protestantisme, voyant la république au fond. L'Angleterre ne fit rien.
Pourquoi? Parce que son roi prolestant adorait les Espagnols, estimait les Autrichiens. Les princes luthériens d'Allemagne se gardèrent de s'associer à la Hollande, ce qui les eût sauvés, craignant que leurs sujets ne se fissent Hollandais, qu'ils ne fussent tentés par la grandeur subite et l'enrichissement prodigieux de la nouvelle république.
Tout cela , en réalité , rendait ces intrigues et ces carnages assez faciles, et la papauté n'eut pas beaucoup à suer. Le curieux, c'est qu'elle fut très-souvent l'obstacle de ce qu'on faisait pour elle. A travers toute celte fantasmagorie de Propagande et de Gesù, de conquête universelle, etc., on voit au fond du
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Vatican, quoi? Un pelit vieillard chagrin, Italien avant tout, prince avant tout, oncle avant tout, qui emploie vite le peu de temps qu'il a â acquérir un morceau de terre pour le Sainl-Siége ou ses neveux. Les trois pages florentins n'ont pas fait autre chose. Paul IV appelait jusqu'aux Turcs pour sa petite affaire de Parme. Sixte-Quint tourne le dos à la grande Armada, à la Ligue ; il ne regarde que YAgro romano. Clément VIII veut Ferrare; Urbain VIII, Urbino. L'Europe est pour eux secondaire.
Richelieu vit ces misères à fond , de part en part.
Il vit celte politique tremblotante, qui ne tirait plus de force de la religion, mais d'un reflet de la royauté. L'Autrichien, l'Espagnol, exhaussaient et surexhaussaient, pour leur intérêt propre, la casuelle idole qui ne se sentait pas bien en sûreté sur leurs épaules et s'effrayait de la hauteur.
Il vit qu'on pouvait aller à eux, et qu'ils reculeraient.
II vit qu'on pouvait donner ce coup au pape, et qu'il le garderait.
Que la France pouvait risquer contre l'Espagnol ce qu'avait risqué la Savoie. Le pelit prince des marmottes avait par deux fois embarrassé ce
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fastueux empire, « où ne se couchait jamais le soleil. »
L'Espagne d'alors, avec ses grands mots, ses grands airs, était un gouvernement de loterie, d'aventure et d'aventuriers. Une fois, ils s'entendent avec des voleurs pour brûler Venise. Leur bonheur, en Hollande, c'est Spinola, un aventurier italien. Et, s'il leur faut un diplomate dans la plus grande affaire, ils vont chercher un peintre, le Flamand Rubens.
Richelieu n'opinait pas mieux de l'Autrichien, Ferdinand II, qui tombait tout à plat si on détachait la Bavière.
Richelieu y travaillait, et, d'autre part, regardait quels secours la France pouvait tirer des princes protestants contre la maison d'Autriche. Lui, leur ennemi, qui écrivait contre eux, il voyait bien que, sans eux, on était perdu.
Malheureusement la Hollande était toute désorientée, divisée contre elle-même. Le chef des modérés, le continuateur du tolérant esprit de Guillaume, Barneveldt, ami de la liberté, de la paix et protecteur des catholiques, avait adouci l'esprit public, trop tôt, en plein péril. Le parti de la guerre s'était réfugié dans une doctrine de guerre, le sombre
calvinisme, qui jadis l'avait fait vaincre. C'est tout à fait l'histoire de la Gironde et de la Montagne. Barneveldt ne trahissait point (pas plus que la Gironde), mais ses molles doctrines livraient le pays- Il se trouvait à la tète du parti que nous dirions fédéraliste, du parti des provinces qui n'obéissait point aux Étals généraux, qui soutenait la division, la noncentralisation, la faiblesse, devant l'ennemi. Barneveldt meurt, comme hérétique et traître. Mais l'auteur de sa mort, Maurice, n'en réussit pas mieux. Les provinces repoussent l'unité.
Ceux qui l'aidèrent à perdre Barneveldt le regrettent maintenant, détestent le tyran. Maurice, qui avait sauvé dix fois la Hollande, ne pouvait croire qu'il fût haï. Un jour qu'il passait à Gorcum, à midi et en plein marché, il salue, et personne ne met la main au chapeau; tous le regardaient de travers. On vit alors une chose grande, morale, terrible. Cet homme, immuable aux fatigues, aux périls, avait eu toujours le sommeil profond; il était gras (Spinola maigre). Tout à coup il changea. 11 n'avait vécu que d'honneur, de popularité. Il maigrit et mourut (avril 1625). La Hollande en fut-elle relevée? Point du tout. Elle avait eu deux têtes, et les avait coupées. Elle resta un moment très-faible.
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L'Angleterre n'était guère moins malade.
Lisez les sonnets de Sbakspeare , si beaux et si bizarres. Vous y entrevoyez la décomposition d'un monde. Et il y en a aussi quelque chose dans ses comédies. Ses hommes femmes et ses femmes hommes, ce dévergondage d'esprit, montre un pays bien fatigué. Tristes équivoques d'imaginations maladives {historiques pourtant, voyez le beau Cinq-Mars et le beau Buckingham, etc.), elles disent la fin d'une société qui ne veut plus de la nature. Où est dans tont cela la tradition pure de la Merry England, cette joyeuse Angleterre de Drake, qui se moqua de Y Armada? Une autre naît, je le sais, sombre et forte, qui donnera Gromwell et les Étals-Unis. Mais elle naît lentement, sous le poids écrasant de l'Église établie. Richelieu s'aidera peu là-bas des Puritains, contre lesquels il lui faudra combattre en France.
L'Angleterre enrichie était devenue prodigieusement économe pour l'État. Elle s'en excusait en disant que ni Jacques ni Buckingham ne lui inspiraient confiance. Buckingham, il est vrai, sorti d'une famille de fous enfermés, mérita plusieurs fois de l'être. Dans son étonnant voyage en Espagne, où il mène le jeune Charles I er aux pieds de l'infante , lui il prend pour infante la femme du premier ministre,
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Olivarès. Celui-ci avait dit: «L'Espagne ne refusera rien à l'Angleterre. » L'Anglais le prit au mot, et crut que sa femme en était. Mais l'allière dona, indignée de celle sottise insolente qui croyait vaincre en un quart d'heure, mit une fille à elle au rendez-vous. Celle fille-là sauva l'Europe d'un extrême danger. Buckïngham, conspué, n'eut qu'à s'enfuir. L'Angleterre, qui allait s'unir à l'Espagne, se tourna dès lors vers la France.
Événement heureux pour Richelieu, s'il avait pu en profiter, comme eût fait Henri IV, Mais il n'était pas roi, il n'était même pas encore le Richelieu qu'il fut plus tard. Le pape et les Bérulle l'obligèrent de faire aux Stuarts des conditions terribles de mariage qui ébranlaient leur dynastie, rendaient l'alliance française odieuse, partant stérile. Un évéque, qui revenait d'Angleterre, avait donné a nos dévots des espérances exagérées. Jacques l'avait laissé officier en plein Londres ,. confirmer en un jour dix-huit mille catholiques devant la foule curieuse, irritée, mais muetle.
Les nôtres, qui ne connaissaient pas la profondeur de haine que l'Angleterre garde au papisme, crurent, d'après cela, qu'on voulait tout oser. On exigea « que les enfants, même catholiques, succéderaient, et que la mère les
élèverait jusqu'à treize ans. » On exigea « que la jeune reine amenât un évêque, que cet évêque et son clergé parussent dans les rues sous leur costume. » Même, pour triompher des résistances trop raisonnables du prince de Galles, on fit celte chose inconvenante de lui faire demander par Henriette « de dispenser les catholiques du serment. » Serment modéré, politique, dont Jacques avait déjà écarté tout ce qui pouvait alarmer les consciences. Henriette arrivait là de façon bien sinistre ! Avant de s'embarquer, elle exigeait que Charles préparât son procès, jetât la première pierre de son échafaud de Whitehaîl!
Comment voulait-on que Jacques et Charles lissent digérer cela au Parlement? 11 eût fallu du moins que Richelieu pût leur accorder uu signe qui honorai le mariage devant l'Angleterre et fit espérer un secours puissant pour le gendre de Jacques et les proleslanis d'Allemagne. 11 ne le pouvait pas. Nos dévots ne l'eussent pas permis. Il se serait perdu près du clergé de France, qu'il opposait au pape. Il n'eût pu continuer ses négociations pour séparer la Bavière de l'Autriche. N'osant donner des hommes, il donna de l'argent. Il promit pour six mois un subside au partisan Mansfeld, que Jacques envoyait en Allemagne, et encore à con-
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dilion que Mansfeld ne passerait pas par ta France. Enfin, ii subventionna le roi de Danemark, que les protestants d'Allemagne se donnèrent pour chef (mars 1625).
Qu'il ait osé tout cela dans les tremblants commencements d'un pouvoir disputé, cela étonne, et surtout au moment où le vent du midi lui apportait de Rome une tempête à le déraciner. Après l'affaire de Valteline, le pape avait eu peur d'abord. 11 crut voir monter aux murailles Bourbon, Frondsberg. El il pria Bérulle d'aller vite apaiser le roi. Puis, ne voyant rien venir, la peur fit place à la colère. Ses Barbcrini ne parlaient que d'excommunier, foudroyer, écraser. Le neveu régnant supposa que le bonhomme Bérulle ne parlerait pas assez haut. Lui-même, de sa personne, se mit en route; armé des pouvoirs de l'Église, les poches pleines de bulles, il s'achemina vers la France, curieux de voir si Richelieu l'attendrait de pied ferme, ou plutôt sûr de le trouver à la frontière, repentant et la corde au cou.
Celui-ci, en réalité, avait à soutenir d'étranges assauts. Louis XIII ne s'habituait pas à cette situation nouvelle de faire la guerre au pape. La reine mère lui en faisait honte, et Bérulle sans doute, de ses soupirs et de ses larmes, remuait sa conscience. Un matin, le
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roi brusquement dit à Richelieu : « Il faut en
finir. » (mars 1625.)
Mais, bien loin d'en finir, celui-ci s'endurcissait tellement, que, le 25 encore, il signa le trailé du Nord avec les ennemis du pape, le Danois et les Allemands.
Quel était donc cet homme qui violentait ainsi la conscieuce de son roi? Grand problème qui m'a souvent absorbé, et je n'en serais jamais sorti, si je n'avais lu dans la belle publication de M. Avenel (t. II, p. 207} une pièce écrite un peu plus tard, mais qui explique tout. On voit que Richelieu avait ensorcelé le roi.
Par talisman, philtre ou breuvage? par l'anneau enchanté qui, dit-on, troubla Charlemagne? Non, par la caisse des finances.
Louis XIII n'avait jamais vu d'argent, et Richelieu lui en fit voir.
Ce fut un coup de théâtre analogue à celui de Sully, cet autre magicien, quand du pied il frappa la terre, et que l'argent jaillit pour ilenri IV émerveillé.
Le revenu, qui diminuait tous les ans, augmenta tout à coup. Indépendamment d'une enquête contre les financiers, ressource passagère, Richelieu alla droit aux sources régulières, aux comptables, aux receveurs, il se mit à
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compter avec eux. Ils furent bien étonnés. Quand on leur demandait de l'argent, ils prétendaient toujours avoir fait des avances, disaient qu'on leur devait plutôt , offraient de prêter et prêtaient au roi à usure l'argent même du roi.
Ce jeu cessa avec un homme sérieux, qui ne plaisantait pas, qui tira tout à clair luimême. Homme net, avant tout, et, bien plus, d'une générosité altière, qui, par exemple, en prenant la marine, gagna un profit de cent mille écus, et en fit cadeau à l'État.
Louis XIII n'aimait pas ce visage pointu, mais il restait persuadé que le disgracier, c'était rentrer dans l'indigence où Concini l'avait tenu, dans la honte où le mit de Luynes, sous les sifflets de Montauban.
Donc, ferme sur sa caisse, Richelieu attendit le légal et la foudre.
Celte sécurité stoïcienne allait si loin, qu'il s'obstinait à ne pas vouloir armer contre nos protestants, qui avaient fait une prise d'armes, maladroite et malencontreuse au moment même où Richelieu faisait la guerre au pape.
Leur conduite, à ce moment, a indigné la France. Voici pourtant comment la chose se passa.
Les deux frères, Soubise et Rohan , ne pou-
vaient pas savoir, le 1 7 janvier, dans la Charente, que du 1" au 10 janvier on eût chassé des Alpes les garnisons pontificales. Us ne voyaient point cela. Ce qu'ils voyaient, croyaient, c'étaient les mensonges politiques de Richelieu, qui, voulant se faire pardonner ses alliances protestantes, disait partout qu'il soudoyait Anglais et Hollandais pour isoler la Rochelle, que tôt ou tard il attaquerait. Et, pour mieux le faire croire, il avait dans la Charente quelques petits vaisseaux.
Si tous nos catholiques du Louvre, Rérulle, la reine mère, qui vivaient avec Richelieu, se trompaient à cela, combien plus nos huguenots I Lui-même, en ses Mémoires, avec colère, il se demande comment ils purent l'attaquer dans un tel moment. 11 est facile de le lui dire. Parce que la fausse paix de 1623 avait été une guerre; parce qu'on en avait profité pour bâtir une citadelle à Montpellier; parce qu'aux portes de la Rochelle, dans l'île de Ré, on élevait un fort pour la tenir sous le canon ; parce qu'on avait mis là un homme altéré de leur sang, l'ex-protestant Arnauld; parce qu'en Ré on avait brûlé vif un pauvre tisserand; parce qu'on avait lancé le peuple pour les massacrer à Lyon, et pour brûler ici leur temple de Charenlon; parce que le magis-
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trat allait chez les mourants les sommer de se confesser; enfin parce qu'en toute la France la grande chose qui était leur joie, leur force et, disons mieux, leur âme, leur avait été retirée : la liberté du diant, et la consolation des psaumes !
Les raisons certes d'armer ne manquaient pas. Le moment était mal choisi. Richelieu le fit dire à Rohan par Lesdiguières. Mais celui-ci, qui tant de fois avait trompé, ne fut pas cru le jour qu'il disait vrai. Rolian et Soubise persistèrent, malgré la majorité des protestants, qui ne voulaient pas bouger, malgré la Rochelle, qui, étouffée, ruinée dans son commerce, s'obstina pourtant dans la paix, A grand'pcine, Rohan souleva un coin du Languedoc.
Ce qui devait l'affermir dans la guerre, c'est que le mariage d'Angleterre, loin de favoriser les protestants, fut fastueusemenl arrangé comme une invasion catholique. Buckingbam, qui était venu à Paris, y recommençait ses folies espagnoles. Il faisait l'amour à Anne d'Autriche, qui, n'ayant que les restes de madame d'Olivarès, eût du se trouver peu flattée; mais point: elle fut très-atlendrie. Tout le monde sait comment le fat se mit à la mode; histoire qui cote la cour à sa valeur, et la bassesse du temps.