CHAPITRE XXIII
Ligne îles reines contre Richelieu. — Complot Je Cnalais. — IliïG.
Dans la terrible solitude où celte paix traîtresse mit Richelieu, brouillé avec tous ses amis (Angleterre et Hollande, Savoie, Venise et (irisons même), haï du pape, qui gardait son soufflet, amorti en Europe, affaibli à la cour, mystifié par un sot {Bérulle), il commença à regarder inquiètement sur quoi il s'appuierait, et il eut une idée lâche, dont il se confesse luimême.
Ce fut de s'adresser à la Bavière, à la ligue catholique d'Allemagne, d'obtenir du Bavarois même, du vainqueur, le rétablissement du vaincu, le Palatin. Mais quel rétablissement! A quelles conditions! Il demanderait pardon à
l'Empereur, il payerait trois millions, il laisserait son titre d'électeur an Bavarois, à moins que lui Palatin, le chef des calvinistes, ne se fît catholique. Et, tout cela fait, qnel en serait le fruit? Le Palatinat garderait-il la liberté de religion? Point du tout. Dans ce pays tout calviniste, le calvinisme ne serait que toléré, et encore dam une ville, résidence du Palatin ! Ce bel arrangement ne déplut pas au Bavarois. Seulement il eût voulu un article de plus : c'était que Bichelieu désarmai le Danois et la ligue proteslanle, que le lion se fil arracher dents el ongles préalablement, après quoi on eût pu l'assommer à coups de bâton.
Richelieu conle lui-même la honteuse négociation, et paraît se féliciter d'avoir trouvé ce vain expédient. Ce qui fait bien sentir que ce mécanicien, qui rêvait la balance, les poids et contre-poids, enfin toute la pauvre machine de la politique moderne, eut peu le sentiment des" forces vives, des passions dont vit l 'humanité.
Qui ne voyait la réaction catholique, cette terrible armée en marche, qui allait engloulir le Nord, avançant comme un élément, avec les forces aveugles non-seulement du fanatisme, mais, ce qui est bien pis, d'un changement général de la propriété? Contre un tel phénomène, con-
— 4H — (te»g tre la création d'une armée de cent mille -voleurs qu'à ce moment l'Autriche opérait par Waldslein, on se fut amusé à bâtir cette petite digue I... Triste conception! Le Bavarois, vainqueur parce qu'il avait servi jusque-là la révolution, eût été impuissant le jour qu'il lui eût fait obstacle.
Lui-même, Richelieu, personnellement, n'avait nul arrangement possible, haï du parti espagnol comme apostat et renégat, et du parti anti-espagnol pour sa récente trahison.
En 1626, il était arrivé au point où parvint Henri IV en 1606. De toutes parts, on conspirait sa mort. Ses livres contre les protestants, ses tendresses pour les Jésuites, ses ménagements pour les demi-jésuites (Oratoriens), ne lui regagnaient personne. Toutes les cours étaient travaillées contre lui. Le grand parti dévot, celle année 1626, pour le faire sauter, opéra une ligue universelle des reines.
La reine de France entra directement dans un complot pour le tuer.
La reine d'Angleterre lui brisa l'alliance anglaise.
La reine mère, Marie de Médicis, sa fille la veine d'Espagne, et l'infante des Pays-Bas, voulaient lui faire faire, malgré lui, l'entreprise insensée d'une descente en Angleterre.
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Commençons par Anne d'Autriche. Elle était arrivée à treize ans. Et pendant trois ans son mari avait oublié qu'elle existât. En 1619, on avait à grand bruit imprimé dans le Mercure, pour la joie de la France, que le roi commençait enfin à l'aire l'amour à la reine. L'ambassadeur d'Espagne écrivait à Madrid leurs moindres rapprochements. Tout le monde s'en était entremis. Espagnols et Français. C'est un spectacle étrange de voir deux monarchies suer, travailler à cela, pousser ces amants l'un vers l'autre... Hélas! avec peu de succès.
Anne était pourtant assez jolie. Quoiqu'elle n'eût que de petits traits, un méchant petit nez sans caractère, la blanche peau de celte blonde dynastie lui donnait alors de l'éclat. Allière cl colérique, elle ne faisait rien qu'a sa lêle, riait de loul. Et c'est surtout ce rire qui faisait peur au triste Louis XIII. La rieuse s'était donnée à une autre, plus légère encore, mais perverse et dévergondée, le type des coureuses de la Fronde, la duchesse de Chevreuse. Sous celle bonne direction, elle eut deux ou trois fausses couches. L'Espagne était désespérée.
Elle voyait bien que le mariage no mettrait pas la France sous son influence. Mais, s'il n'y avait guère à attendre de Louis XIII, on pouvait être plus heureux avec son frère Cas-
— 415 — (16») ton. L'ambassade espagnole y songea et poussa la reine. Un malin, de sa part, quelqu'un dit a Gaston « qu'elle ne veut pas qu'il se marie. »
Le roi et Richelieu songeaient à lui faire épouser une" Guise pour reprendre à cette famille une part de l'héritage de Montpensic» qu'ils avaient escamoté à la mort d'Henri IV. Mais le mot de la reine, d'une reine de vingt-quatre ans, à un prince de dix-huit, était bien sûr d'être obéi. Pour affermir Gaston, on prit son gouverneur Ormmo par la princesse de Condé qu'il aimait. Le roi était déjà mort, au moins dans leur pensée; la reine se croyait veuve. Richelieu en fut averti. Par qui? Par le roi même, dont on arrangeait la succession. (Lettres de Richelieu, 11,232.)
Voilà nos étourdis qui commencent a écrire de toutes parts et à chercher des alliés. Ils signifient leur prochain avènement aux Espagnols, au Savoyard. Ils talent le fils de d'Épernon pour avoir Metz, et le père même; mais le vieux coquin voulut voir venir les choses.
Gaston avait exigé qu'on l'admît au conseil, et il voulait encore y faire entrer Ornano. Le roi fait arrêter celui-ci le 5 mai. Grand étonnement de Monsieur, cris, fureur. Devant les ministres, il demande d'une voix hautaine qui a osé donner
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un loi conseil. « Moi, monseigneur, » dit Richelieu.
Gaston, vraie poule mouillée, eût avalé cela. Mais on le piqua là-dessus. Pouvail-i! bien, devant sa belle-sœur qui voulait le traiter en homme, se laisser traiter en enfant? L'affaire fut ainsi envenimée par latChevreuse, par son amant Chalais (Talleyrand), qui dit que, puisqu'on ne pouvait se battre avec un prêtre, on pouvait bien l'assassiner.
Les faiseurs de Mémoires, qui écrivent trente ans après, pour rendre plus joyeuse cette sanglante affaire, ont supposé que Richelieu luimême était amoureux d'Anne d'Autriche, jaloux de Buckingham et de Monsieur, qu'il avait eu l'impudence de proposer à la reine de suppléer Louis XIII, que la reine avait exigé qu'il dansât devant elle, etc., etc. Histoire slupide. Anne d'Autriche, si douce pour les autres, ne l'aurait pas été pour lui; elle l'eût fait jeter par les fenêtres. Il le savait et n'était pas si sot. Notez qu'il avait quarante-cinq ans, était très-maladif, enfin avait chez lui sa nièce, qu'il aimait sans trop de mystère.
L'assassinat en question, qu'on a traité comme un hasard, un coup de tête de cette folle jeunesse, fut, je crois, autre chose. Il est impossible d'y méconnaître la continuation des entre-
415 — (16») prises de ce genre que l'Espagne faisait, ou faisait faire, depuis environ soixante ans. Assassinats à point et toujours quand il fallait simplifier une situation difficile par la mort de l'homme influent. Ainsi Goligny, ainsi Guillaume, ainsi Henri III, ainsi Henri !V. Procédé monotone.
Mais, quoique peu varié, il avait toujours son effet.
Le plan, fort simple, était que Gaston, avec son Chalais et toute sa maison, irait dîner chez Richelieu au cMleau de Fleury, et que là, à sa table, profitant de sa confiance eL de son hospitalité, les gens d'epée, commodément, tueraient l'homme sans armes. Les dames (Anne d'Autriche et madame de Chevreuse) goûtaient ce plan chevaleresque, et tout se fût réalisé si Chalais n'eût confié son secret à un ami de cour, qui lui dit : « Si tu ne dénonces, je le ferai moi-même. » Chalais a peur, dit tout au cardinal, au roi. Cependant, dans la nuit, dès trois heures, arrivent à Fleury les officiers du prince « pour lui apprêter son dîner. » Richelieu leur cède la place, et le malin vient chez Gaston lui reprocher avec douceur de ne pas l'avoir prévenu de l'honneur qu'il voulait lui faire.
Cependant, il supplie le roi de le laisser se retirer. Le roi dit : « Je vous défendrai et
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vous avertirai de ce qu'on dira contre vous. »
L'affaire était immense, épouvantable, le pendant de l'affaire Biron, Les deux 01s d'Henri IV, le gouverneur de Bretagne, Vendôme et le grand prieur, en étaient, et le duc de Longueville. Même le comte de Soissons, à qui l'on se fiait, à qui Richelieu laissa Paris pendant qu'il menait le roi en Bretagne; Soissons eût enlevé la grande héritière qu'on voulait donner à Monsieur. Découvert, il s'enfuit el quitta le royaume.
Riclielieu attira el arrêta les deux Vendôme. 11 lit signer à Monsieur une sorte de confession où il abandonnait ses amis, et le maria de sa main. 11 l'élouffa dans l'or. Avec ce riche mariage et l'apanage d'Orléans qu'on lui donna, il eut de rente un million d'alors (cinq ou six d'aujourd'hui, un capital de cent millions).
Monsieur se laissa marier le 5 août; mais cela ne sauva pas Chalais, qu'on décapita le 19, comme ayant conspiré la mort du roi, ce qui était faux. Mais son vrai crime, le complot contre l'Étal et contre la vie de Richelieu, aurait paru Irop peu de chose. Une seule tète paya pour toutes. On pria, supplia ; mais le roi resta ferme.
L'Espagne dut renoncer à faire de la reine un centre d'intrigues. On la mit presque en
— 417 — [îGSti) chartrc privée. Humiliée, pardonnéc, séparée Je la Clievreuse, qu'on exila, elle rie reçut plus que des femmes. Le roi défendit de laisser entrer les hommes, que quand il y serait.
Mesures très-vigoureuses. Cette affaire de Clialais commençait la grande œuvre de Richelieu, le nettoiement de la cour elle balayage des princes. Il avait frappé sur eux en môme temps de trois côtés : sur les bâtards royaux (Vendôme), sur les Condé (Soissons en fuite), sur les Guise (exil de la Chevreuse). L'héritier même enlin du trône, Monsieur, humilié, marié, enrichi et déshonoré. Chacun sentait que celui qui frappait de tels coups donnait sa tête pour enjeu. La vie de Richelieu tenait à ce fil sec, qui pouvait tous les jours casser, un roi fiévreux et valétudinaire.
Il n'était pas sorti d'affaire, qu'eu ce même mois d'août 1626 , deux coups viennent le frapper.
1' La grande défaite du Danois, notre allié, chef des> protestants d'Allemagne (27 août), que Richelieu aidait d'argent, et qui se fait battre à Lutter. Loin de protéger les autres maintenant, il va être lui-même envahi par l'Autriche.
2° L'autre coup, en apparence minime, et en réalité terrible, c'est la brouille complète
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d'Henriette et do Charles 1". Celui-ci, en moins
de six mois, sera forcé d'armer contre la France.
Henriette 6taïl une petite brunette , vive, agréable. Elle était d'Henri IV cl non de Concini. Elle naquit du raccommodement de 1608, vrai du côté d'Henri, très-faux du côté de Marie. L'enfant ne rappela que trop cet étrange moment. Sensuelle et galante, violemment brouillonne et têtue. Quand elle passa en Angleterre, elle se fit dévote, prit ce mariage comme pénitence. Bertille lui propose pour modèle la pécheresse Madeleine. Qu'une princesse de dix-sept ans eût déjà tant à expier, c'était de quoi faire réfléchir Charles I" et le refroidir. Mais il n'y parut pas. Le roi était triste, grondeur, violent, mais honnête homme et régulier; il revenait toujours. C'est ce qui donna tant d'audace à la jeune femme.
Par une belle matinée de printemps, d'une chaleur rare en Angleterre, la reine, emmenant tout son monde, son évêque cl ses aumôniers, ses religieuses, loul cela en costume et en grande pompe papiste, à travers Londres émerveillée, se rend au gibet de Tyburn, où furent pendus les saints jésuites de la Conspiration des ■poudres, et là, agenouillée, elle l'ait sa prière à ces célèbres assassins.
Outrage solennel, non-seulement à la religion
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de l'Angleterre, mais à la morale, à la conscience de l'humanité.
Charles 1", qui déjà périssait, qui en était réduit à dissoudre son Parlement, à tenter des emprunts forces, dans sa terrible misère, reçut de la main de sa femme celle pierre pesante pour l'enfoncer dans sa noyade.
La scène fut violente contre les prêtres et les femmes de la reine. « Chassons-les, écrit-il, comme des bêtes sauvages. » Le !) août, lui-même lui prononça celle sentence. Elle pria, pleura, cria. Des cris lui répondirent, ceux de ses femmes qu'on emmenait. Elle se jette aux barreaux des fenêtres pour les voir encore et leur dire adieu. Sanglots, clameurs, etc., une scène publique surprenante dans les mœurs anglaises, où tout se passe sans bruit. Le roi était mal a son aise, se sentant posé dans ce drame comme l'indigne el barbare tyran. Pour abréger, il arracha des barreaux les mains de la reine, qui s'évanouit furieuse, el fit écrire partout que ses mains étaient déchirées.
Texte excellent. C'était celui même de la terrible Marie Sluart, si heureusement exploité par les papes. Urbain VIII, à l'instant, saisit la légende d'Henriette, épouse infortunée de ce Barbe- Bleue britannique. Sur la donnée un peu maigre, il esl vrai, de l'écorchure douteuse, il rebâtit le
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grand roman pontifical de l'autre siècle, la conquête de l'Angleterre par l'Espagne et la France. Il dit expressément à l'ambassadeur espagnol : a En conscience, votre maître, comme bon chevalier, est tenu de tirer l'épée pour une princesse affligée. »
La jeune reine d'Espagne, sœur d'Henriette et lillc de Marie de Mcdicis, écrivit de sa main au cardinal de Richelieu, invoquant son secours et sa galanterie pour soutenir les reines opprimées.
Autant en écrivait l'infante de Bruxelles. Autant en disait au Louvre la reine mère. Bérullc s'adressait au cœur du cardinal, à sa piété, bien sûr qu'en cette grande occasion il agirait comme prince de l'Église.
Ces instances louchantes, unanimes, eurent un grand effet sur le roi, qui regardait l'expulsion de ces Français comme un outrage à sa couronne. De sorte que Richelieu, n'étant plus même soutenu par le roi, et se trouvant tout seul, dit qu'il goûtait l'entreprise, mais qu'il fallait d'abord, pour mettre Charles I" dans son lorl, lui envoyer une ambassade.
On envoya à Londres le beau Bassompierro, l'homme de la reine mère, et avec lui celui de tous les prêtres renvoyés que les Anglais délestaient le plus, le P. HarlaydeSancy. Bon moyen
— 421 — [ioir,| de brouiller encore. Bassompierre cependant crut accommoder tout. Mais il y avait une condition : c'était que Buckingham reviendrait ici faire sa cour à la reine. Refus du roi. La guerre va éclater.
Du reste, à pari cette folie, la fatalité emportait à la guerre le roi et le ministre. Le Parlement poursuivait Buckingham avec une colère méritée, mais aveugle pourtant, avec la ténacité du bouledogue, qui ne voit plus, n'entend plus, ne sent plus. L'Angleterre ne s'informait plus des grands intérêts de l'Europe. Elle voulait la peau de Buckingham et rien de plus. Celui-ci n'avait chance d'échapper que par celte diversion de la guerre.
Richelieu eûleu grand besoin de ne pas rompre avec l'Angleterre. L'espoir qu'il témoignait au roi {juin 162G) de relever nos finances était déjà trompé et ses ressources insuffisantes. La grande défaite du Danois et de l'Allemagne protestante (en août) rendaient l'Autriche et la Bavière maîtresses de la situation. Les Espagnols tenaient le Rhin. Dans le conflit maritime des Étais de l'ouest, devant les grandes puissances navales d'Angleterre, Hollande et Espagne, nous seuls nous n'étions pas en garde. Il fallait sans relard organiser l'armée, créer la flotte. El cela, avec une France ruinée, chargée d'un déficit
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annuel de dix millions, d'une délie exigible de cinquante-deux millions, avec un pauvre peuple qui (il le dit lui-même) «ne contribuait plus de sa sueur, mais de son sang, a
Il n'avait pas fait cette silualîon. Il n'aurait osé même la caractériser netlement. Il eut fallu dresser l'accusation de la reine mère, de tous les favoris, Concini, Luynes, etc., celte perpétuité de désordres et de vols si soutenue, et j'allais dire, si régulière, qu'une telle accusation eût élé celle de la royauté, du gouvernement monarchique.
Qu'eût-ce élé si une assemblée sérieuse eût regardé au fond? si la voix nationale de 1614 se fût élevée? Le pouvoir eût été frappé de faiblesse, au moment où il devait ramasser sa force contre le grand orage d'Allemagne. Richelieu s'en tint à une comédie de Notables, une petite assemblée en famille de fonctionnaires et de magistrats.
Devant des gens si bien appris, tout décidés d'avance à approuver, il y fallait peu de façon. Il eût pu s'épargner des frais d'hypocrisie, qu'il fit pourtant (par habitude), réduisant l'impôt de six cent mille livres, pendant qu'il l'augmentait de plusieurs millions.
L'assemblée vola d'un élan la dépense colossale d'une création immédiate de l'armée et de
— *25 — {1826) la flotte, dépense ainsi répartie : un tiers sur le trésor, deux tiers sur les provinces. A elles d'y pourvoir par les moyens qui leur seront plus agréables et par des impôts à leur choix. Avec cela, la réduction de six cent mille francs semblait une plaisanterie. On les ôtail, il est vrai, sur la taille, impôt des roturiers, des pauvres. Mais les riches, les nobles et les prêtres, qui allaient, en chaque province, établir le nouvel impôt, sur qui le mettraient-ils? sur le roturier a coup sûr, sur le pauvre, non point sur eux, sur les riches et privilégiés.
Là se révèle la situation réelle de Richelieu, fl ne pouvait demander aux deux classes riches.
Prêtre, il ne pouvait prendre aux prêtres. A peine, sur l'espoir d'exterminer les protestants, put-il tirer trois millions du clergé. Il osa, en 1631, lui demander les tilresdeses biens, et n'eut qu'un refus sec. Il n'eût pu davantage faire contribuer la noblesse. Loin de donner, elle mendiait, mais mendiait avec fierté, menaces, presque l'épée au poing. Elle signifiait, en 1620, que l'État et l'Église devaient la nourrir, l'État élever ses enfants, l'Église lui réserver le tiers des bénéfices et faire les frais d'un ordre militaire de Saint-Louis qui apanagerait ses nobles membres. A ces mendiants riches et armés, l'État répondit par la voix du roi qu'on aurait bien soin d'eux, et l'Église
leur remplit la bouche dans le courant du siècle
avec les biens des protestants.
Donc, Richelieu ne pouvait prendre l'argent où il était, et devait le chercher où il n'était pas. Où? chez les pauvres, dans les entrailles du peuple, dans sa substance môme; de sorte que le pauvre irait toujours s'appauvrissant et maigrissant. 11 réduisit la taille de six cent mille livres, en 1626, et l'augmenta de. dix-neuf militons en quatre ans. Pourquoi? parce qu'il ne pouvait prendre qu'aux taillablcs, aux roturiers, aux pauvres.
A la première proposition sérieuse, Richelieu recula. Un magistral qui n'avait pas le mot de cette comédie, s'avisa de dire qu'on devrait rendre la taille réelle, non personnelle, faire payer tous les biens, y compris les biens nobles. Richelieu n'aurait pas été ministre vingt-quatre heures s'il eût appuyé ce mol. Il le laissa tomber. Il n'y eut que trois membres pour appuyer celte vaine proposition.
Mais lui, que disait-il? il feignait un espoir qu'un esprit aussi positif ne pouvait avoir nullement : « Qu'on ferait face à tout, si on faisait une rédaction sur la maison du roi, cl si l'on pouvait racheter le domaine qui, en six ans, augmenterait le revenu de vingt millions. » Ressource hypothétique, qui supposait la paix,
— 425 — (la») quand la guerre furieuse allail grandissant par l'Europe.
Ajoutez une autre espérance, le futur rétablissement du commerce '. Le roi voulait qu'on honorât le marchand, au moins le marchand en gros (comme si le roi pouvait dans une chose d'opinion). Il voiûatt que les nobles pussent commercer sans déroger. Ils le demandaient, il est vrai, par envie, ignorance, mais ils ne le désiraient pas au fond, étant si impropres au commerce; au vol, à la bonne heure, et à la piraterie.
Si Richelieu eût pris aux privilégiés, il tombait. Et, s'il eût réduit les dépenses, s'il n'eût ruiné la France pour faire l'armée et la flotte, le monstre double qui mangeait l'Allemagne (l'armée jésuite et l'armée mercenaire) nous aurait dévorés comme elle.
II dut tomber sur l'un ou l'autre écueil. Sorti de la ruine et d'une situation gâtée et insoluble, il ne put nous sauver que par la ruine. 11 m'apparaîl dès le premier jour ce qu'il fut et resta, ce que dit sa figure lugubre : le dictateur du désespoir.
En toute chose, il ne pouvait faire le bien que par le mal, souvent en employant les plus mauvaises passions île son temps. Celle du clergé, c'était la mutilation de la France; la destruction
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ou l'expulsion de la France protestante, à l'imitation de ce que l'Espagne faisait des Moresques, l'Autriche des Bohémiens et de tant d'autres. Beaucoup de catholiques pensaient de même, par l'impatience française qui brise les obstacles, éreinte et hôtes et gens, ne sachant les conduire; enfin, par une autre passion nationale, le goût de l'unité matérielle, brutale et mécanique, insoucieuse des libertés morales qui diversifient la nature.
La France, en se coupant son meilleur bras, allait de plus compromettre le corps, parce qu'elle se brouillait avec ses amis, se livrait à ses ennemis, Autrichiens, Espagnols.
Richelieu le savait, i! lui fallait pourtant leurrer cette passion mauvaise, et parfois il en tirait parti. Elle l'aida dans une chose excellente qu'il présenta aux Notables : lerasement des forteresses inutiles, et leur démolition confiée aux communes même. Dans la liste qu'il donna des forteresses à démolir, la grande majorité étaient protestantes, celles du Dauphiné, du Languedoc et du Poitou. Cela fut salué avec enthousiasme des parlementaires, des communes qui y gagnaient en tous sens, de la petite noblesse, envieuse de la grande, et bien plus encore du clergé.
Si deux provinces catholiques, deux gouverneurs, Guise et d'Épernon, étaient frappés aussi
— 457 — (18»] el se plaignaient, Richelieu avait à leur dire que, comme bons catholiques, ils devaient accepter une ordonnance si favorable à la religion, qui, mettant bas les forts du Poitou, de Saintonge, faisait tomber les ouvrages avancés, les bastions de la Rochelle.