‹ Henri Regnault; sa vie et son œuvreChapitre 4 sur 11 · Lettre à M. Régnault · texte numérisé non relu

Lettre à M. Régnault

2. Rome , mai 186p. — Tu trouves que je ne produis pas assez? Mais, malheureux! crois-tu que ce que je vous jette sous les yeux soit le travail de mon année? Et tout ce que je fais pour moi? Et toutes ces notes, que je prends à droite et a gauche, toutes ces études, tous ces essais, tout cela se fait-il donc pendant que je dors?...

Tu as peur que je sois soûl de mon triomphe? (après la Judith) Non, je ne suis plus d’âge à éprouver une satisfaction béate devant tel ou tel article de journal, telle ou telle lettre de félicitation. Je vaux mieux que cela. Je veux que M. Henri

Andalousie, et tout ce pays lui cause un perpétuel ravissement , mais Séville et Grenade surtout, où il trouve enfin l'un des fragments les précieux de cette architecture arabe, trop peu connue, et dont la richesse et les splendeurs féeriques l’avaient toujours si vivement attiré. A l’Alhambra et à l’Alcazar de Séville, pendant les accablantes chaleurs de l’été, il fait ces études peintes et ces aquarelles magistrales, chaudes, lumineuses, ardentes, qui vraiment éblouissent les yeux de leur clarté d’or traversée par places de lueurs roses. Ceux qui ont vu Grenade et Séville retrouvent, étonnés, en toutes ces ébauches, ces fonds de palais qui, en plein midi, brûlent les yeux comme des fournaises, ces plafonds de stalactites, avec leur fourmillement de couleurs qui, pénétrées d’un jour sans ombre, mêlent vibrantes et confondent leur éclat, ces

Régnault, mon maître, me puisse dire un jour: Allons, drôle, je suis content de vous ! et désire cependant que ce moment-la fuie longtemps devant moi ; car je commencerai à décliner, du jour où je me serai satisfait...

.. Je voudrais être au Maroc, en Algérie, à Tunis. Je vieillis ici : Rome maintenant me semble éclairée par une veilleuse. Il me faut plus de soleil... Pourquoi ne veux-tu pas? Enfin n’y pensons plus. Nous nous embrasserons sur les Pyramides, ou dans quelque temple indien, en haut de ces escaliers de marbre qui conduisent à travers les lianes et les grandes feuilles odorantes aux piscines sacrées...

hautes bordures de faïence avec leur ton vert d’eau dormante, et aussi cette charmante porte bleue à fond d’or, un des ornements les plus purs de l’Alcazar, et que le peintre voulait reproduire en l’un de ses grands tableaux.

Mais ses lettres sauront dire, bien mieux que nous le dirions nous-même, l’enchantement, parfois l’ivresse que lui donne tout ce pays.

« Je prends encore un bain de lumière dorée et rosée dans FAlhambra : ces marbres, ces murs de dentelles se mirant dans les bassins immobiles, ces plafonds de stalactites qui semblent vous aspirer, vous enlever à eux, en montant et s’élevant de plus en plus à mesure que vous les regardez, ces forêts de colonnettes, ces faïences, ces montagnes lointaines baignées dans la lumière et qu’on découvre à travers chaque fenêtre, quelle féerie délicieuse et dont on ne peut se détacher!... »

Nous devons à la gracieuse obligeance de Mme la duchesse Colonna ces fragments d’une lettre, qui reproduit, ou à peu près, les mêmes sensations :

a Tous les matins nous allons dans la divine Alhambra, où les murs sont des dentelles couleur d’améthyste et de rose le matin, de diamant à midi, et d’or vert et de cuivre rouge au cou-

cher du soleil. Nous restons là, jusqu’à ce que la lune vienne nous voir, et quand elle nous a envoyé ses baisers, et endormi les ombres des fées et des génies qui ont ciselé ce palais merveilleux, nous nous en allons à regret... Il y a dans les salles des plafonds formés de stalactites qui, réunies et superposées, s’élèvent en sorte de coupoles, dessinent des étoiles, des figures géométriques qui s’entre-croisent, et dont l’effet est une sorte de vertige en hauteur qui vous aspire, et peu s’en faut qu’on ne se sente.enlevé de terre. .. »

« ...Nous avons trouvé à Alicante un pays très-beau, aride, brûlé, mais grand et imposant, et d’une couleur et d’un aspect prodigieux...

« Elché , /er septembre. — C’est du bois de palmiers que je t’écris... Tous ces derniers soirs, à neuf heures nous nous baignions en mer. Maintenant plus de lune, mais la mer est phosphorescente, et chacun de nos mouvements dans l’eau fait naître des constellations. Je crois nager en pleine voie lactée. Le beau pays ! C’est l’Afrique déjà. Les nopals nous sont familiers, et depuis trois semaines nous ne vivons que de fruits délicieux qui doivent descendre en droite ligne de la Terre promise 1... »

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