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Lettre à Tun de ses amis

C’est l’Afrique, en effet, et le souvenir de l’Orient évanoui, qu’à chaque pas l’on retrouve en Espagne. Il put donc goûter là et ressentir déjà quelques-unes de ces jouissances de l’esprit et des yeux qu’il voulait chercher en Asie.

Cependant si près de cette Afrique, il ne put résister au désir de l’aller visiter.

Lui et Clairin allèrent de Gibraltar à Tanger y et cette ville blanche, étincelante au soleily enfermée en ses hautes murailles, semblable du reste à toutes les villes arabes, fut pour les deux artistes d’une telle séduction , qu’ils se décidèrent à y séjourner, et à lui consacrer même tout le reste du temps que dans leur pensée première ils devaient donner à l'Espagne. Ils louèrent une maison, firent élever un atelier,, l’ornèrent de peintures dans le genre mauresque, et cherchèrent à y réunir tout le luxe des curiosités orientales, les tapis, les tentures, les étoffes tramées d’argent ou d’or, les selles splendidement ornées des cavaliers africains, les coffrets, du Maroc étoilés d’arabesques, et ceux plus fleuris encore, incrustés de nacre ou d’ivoirer de la Perse et de l’Inde, en un mot toute cette décoration nécessaire à la pensée d’artistes, épris de la couleur.

La décoration de cet atelier se retrouve dans

plusieurs des compositions nombreuses commencées pendant le séjour de Régnault à Tanger. Là, en effet, en moins d’un an il travailla avec une ardeur prodigieuse et soutenue, qui dura jusqu’à sa mort.

« Je n’ai plus qu’une pensée, c’est de réparer le temps que j’ai perdu. Oh! si je pouvais faire des années de six cents jours et des jours de quarante- huit heures! La vie est courte. » Et il ajoute prophétiquement: « Peutêtre le sera-t-elle pour moi plus que pour d’autres... »

Il finit alors la Salomé } commencée à Rome. Ici nous tenons à rétablir la vérité. Régnault n’avait pas mis sur cette toile, et il parlait de cela en souriant, tout ce que certains critiques avaient eu la bonté d’y voir. Le vrai titre du tableau était bien le premier qu’il lui avait donné : Etude de femme africaine l. Mais le titre, lui diton, ne suffisait pas : il l’appela alors l’Esclave favorite 3 enfin Salomé.

« J’ai voulu cependant, écrivait-il, exprimer

i. C’était tout d’abord avec la pensée de faire un e Hérodiade, qu’il avait commencé cette étude. Le modèle qui lui servit pour composer la tète, et qu’il rencontra à Rome, servit aussi à Mme la duchesse Colona pour un buste de femme africain qu’elle lit à la même époque.

certaines choses, et je suis heureux que tu les aies comprises. Oui, la férocité caressante est le fond de sa nature, et c’est bien, comme tu l’as yu, une sorte de panthère noire apprivoisée, mais sauvage toujours et cruelle... »

Note précieuse, comme toutes celles que nous avons retrouvées de lui sur ses plus importants tableaux.

Nous savons qu’au dernier instant il regretta toutefois de n’avoir pas vraiment traité ce sujet de la Salomé. On comprend qu’il le pût attirer. Il aimait déjà (son Exécuteur y composé quelques mois plus tard, et sa Judith nous le prouvent) ces, violentes antithèses de la vie et de la mort, opposition chère aussi à plusieurs des grands artistes de la Renaissance ; — qu’on se rappelle les Hérodiades cruelles et souriantes de Léonard de Vinci, ou celles plus pompeuses de Rubens, certains beaux tableaux espagnols, d’une atroce brutalité, ceux de Valdès Léal , par exemple, enfin les drames de Shakespeare, — opposition que l’existence du jeune peintre, avec ce prodigieux contraste de rêves magnifiques et d’une fin terrible, a su elle-même si étrangement représenter !

Il avait même médité un moment de poser, dans le bassin de cuivre, la tête ensanglantée de

saint Jean -Baptiste, et de faire fleurir sur ses lèvres froides « ces pâles violettes de la mort, » qu’on voit au merveilleux tableau de Solari de la grande galerie du Louvre, où la tête du martyr repose livide, mais fine et belle, comme un bijou noir sur une coupe précieuse.

Sa pensée était du premier coup entrée, avec une admirable intuition, dans l’intelligence de toute la vie passée, si terrible et si sombre au milieu de ses splendides dehors, de l’antique Orient disparu, et il cherchait tous les jours à en pénétrer davantage l’esprit et le sens mystérieux. Pour cela, il priait même un de ses amis de commencer pour lui de longues recherches qu’il ne pouvait faire, et surtout avant le voyage aux Indes, de prendre une connaissance aussi complète que possible de la philosophie et de la littérature indiennes, enfin de lui envoyer les fragments les plus beaux du Schah-Nameh ou du poëme d’Antar, ces Mille-et-une nuits héroïques.

Il se plaisait aux histoires de ces reines lointaines, capricieusement meurtrières et mortellement belles, qu’on voit, aux légendes d'Orient, accoudées la nuit sur les terrasses des palais, et rêvant, fleurs sinistres, sous la paix des étoiles, des crimes monstrueux et barbares, ou des voluptés inconnues ; et aux histoires aussi de ces despotes,

Temudjin, Timour ou Selim , sanguinaires, puissants, effroyables, et inflexibles comme la Destinée.

En retour de ces fragments de poëmes ou de ces contes d’Orient qu’il désirait ainsi qu’on lui fît parvenir, il recueillait et nous adressait plusieurs de ces chansons populaires arabes, récitées le soir en son patio par quelque improvisateur déguenillé, et traduites ensuite par un interprète.

J’en trouve, corrigées de sa main, quelquesunes qu’il aimait beaucoup, et dont il se plaisait parfois à chanter tout en travaillant les mélodies traînantes et monotones :

a Je suis tellement amoureux, que je suis malade en mon lit. C’est un amour qui n’a pas de remède. Il n’y a qu’Allah qui me puisse guérir de mon mal ! Oh ! si tu veux ma mort, je suis né pour mourir. Mon cœur me crie qu’il est trop plein de cet amour. Le seul désir de celui qui aime est de toujours contenter celle qu’il aime. Le feu est dans mon cœur et le brûle tout entier; mon corps est épuisé; vous me reprochez mon mal! Ce mal, le reprocheriez-vous, s’il vous avait jamais frappés !...

« Tu es toute finesse et toute élégance : la soie est ton vêtement; le soleil ton visage, et la lune

ta sœur. Celle que je chéris, pourquoi ne vientelle pas à moi? Celle que je n’aime pas viendra toujours... Je voudrais te faire vivre en un palais élevé sur trente mille escaliers, et qu’aucun mortel n'eût la force de gravir ! Rien ne m’a jamais fait saigner le cœur, qu’une mauvaise parole que tu m’as jetée. Et tu as passé devant moi, et tu n’as pas sur moi laissé tomber un seul regard d’adieu! tu m’as regardé, et ton œil était muet. Si l'un de nous a fait le mal, Dieu le jugera...

« Ou est, hélas, la nuit d’hier? que ne revient-elle aujourd’hui encore cette nuit d’hier? Pour toi je couvrirai des salles de riches tapis et de splendides rideaux. Le premier coup d’œil noir dont tu illumineras le seuil de la maison l'inondera toute d’allégresse : mon cœur alors nagera heureux. Oh! ne l’oublie jamais ce cœur que tu remplis!... Quand elle sortait du bain , quelle grâce l’accompagnait ! L’amour d’une femme vous rend fou. De cet amour, mon corps, mon visage ont perdu leur sang : tous les médecins de la terre sont venus voir quel était mon mal, et ne le sauront jamais... Qui donc m’a enlevé mon amie? avec mon couteau, je lui ferai sauter tout le cœur dehors ! De la mort je n ai peur! on m’a enlevé mon amie, comment

tiendrais-je donc à la vie? Quand il s’agit de mon amie, point de pardon. Aurait-elle un cœur mauvais? quoi qu’il soit, je prierai pour elle. Mais demain, c’est une guerre à mort! Demain matin je serai armé, avec tous mes cavaliers, mes soldats ! Demain commencera l’attaque, et point de repos ni de trêve avant que mon amie ne soit à moi...

a C’était une fille de roi. J’étais dans le jardin. Elle, d’une fenêtre, m’écoutait, m’écoutait chanter mon amour : « Une parole et ce sera tout; celui qui est là sous tes fenêtres n’est pas un ver de terre, il est d’une race royale; si tu savais pourquoi il est là, pourquoi il a quitté son peuple, alors tu connaîtrais son amour! Si tu veux savoir qui il est, descends, et tu verras sur le sable écrit son nom auprès du tien. Des pétales de fleurs en forment les lettres, la fleur d’oranger parle avec la rose (la fleur d’oranger c’est l’homme, la rose est la femme)... » Elle descend, lit ce que disaient les fleurs, envoie sa négresse me chercher. La négresse revient dire qu’elle a trouvé la jeune fille endormie. La jeune fille écrit une lettre où elle met une mèche de ses cheveux : « Eveille-toi, cavalier (je baise la mèche de cheveux et la place sur mon cœur) ; éveille-toi, cavalier; c’est la seule heure

où tu puisses me venir voir; je serai dans le jardin. » Je remis à la négresse ces mots : « Réponse : Thamo, tu es dans le jardin, tu appelles Abdel-Asis, Abd-el-Asis, dont les oreilles portent l’or et les pierres Unes. » J’entrai dans le jardin. Il me plaisait plus encore que la première fois. Je pris un peu de chaque fleur, et elle aussi était fleur. Le père les vit et du même coup les tua, et il les enterra séparés l’un de l’autre. »

Nom de ces chansons d’amour : Dindena ; nom du poete : C dinar.

Il semble par instants que cette poésie brûlante sorte tout entière de l’âme même du peintre, si poëte aussi, et qui la traduisait avec tant de chaleur.

Cet Américain dont nous avons parlé déjà, et qui le vint voir vers cette époque, nous rapportait ainsi dans une de ses lettres, une des scènes pittoresques qui se passaient souvent dans cet atelier.

« Régnault, le soir, donnait volontiers audience à la canaille mauresque. Ce soir-là ce fut un grand diable maigre, quelque peu mangeur de haschich, qui vint et nous récita, en s’accompagnant sur la guitare que vous savez, quelquesunes de ces chansons arabes, dont Régnault me parlait souvent. Une assez jolie juive battait à

contre-temps la mesure sur une derbouka. Par moments, la mémoire du chanteur se troublait : il était du reste parfaitement ivre ; alors l'interprète l’encourageait, mais lui, sans mot dire, reprenait sa mélopée depuis le commencement, disant sentencieusement : « La main aide la pa- « rôle. )> Quand ce fut fini, Régnault dit : « Ce a qu’il y a eu de mieux aujourd’hui, c’est le « proverbe de notre ivrogne. »

Puisque cette lettre est sous nos yeux, qu’on nous permette d’en extraire quelques fragments qui nous semblent offrir un certain intérêt.

« ... Nous quittâmes Tanger la nuit, et ce fut sur le pont du bateau que j’eus avec Régnault mon plus long entretien. Je parle peu, et n’ai jamais eu le don de faire parler, et luimême (avait-il pris des Arabes cette habitude?) parlait le moins possible. Je causais des galeries que j’avais visitées. « Pour moi, me dit-il, je ne « voudrais plus voir de tableaux. Pour produire, « il faut avoir lu tout le livre } puis le fermer, « et ne plus regarder et chercher qu’en soi. » Il se plaignait du danger des tendances littéraires et philosophiques : « Les peintres savent trop « aujourd'hui, et c’est fort inutile pour faire un « bon peintre. »

Les quelques mois qu’il passa à Tanger

peuvent être, nous le croyons, comptés parmi les époques heureuses de sa vie.

Une chose cependant lui manquait, c’étaient tous ceux qu’il aimait, et qui étaient loin. Dans de fréquentes lettres, il les appelait à lui, les conviant à partager ses rêveries la nuit sur sa terrasse , devant les maisons blanches, qu’éclairait la lune, parmi le silence de la ville, du ciel, de la mer, où seulement montaient, par soupirs, la voix plaintive de la petite flûte des Arabes, ou le bourdonnement de la derbouka } accompagnant de sa basse continue, dans quelque café lointain, le chant nasillard des mélopées africaines.

Une fois, pour appeler et tenter l’un de ses amis, il fait cette description de Tanger, et écrit cette lettre , par un jour sans doute d’éclatant soleil :

« Tanger, 25 février 1870.

a Comment se fait-il que je te laisse si longtemps sans une parole ni un serrement de main? Allah et Mahomet le savent ! Nous habitons, tu le sais, dans une maison mauresque, dans un petit palais des Mille et une Nuits. Nous avons entassé sur nos portes, sur les solives de notre

patio des ornements de l’Alhambra, et tu verras prochainement un tableau commencé depuis quelques jours, un Gynécée mauresque } qui représente notre patio même, et au fond la porte de notre chambre à coucher... Chaque fois que nous montons sur notre terrasse, nous sommes éblouis par l’éclat de cette ville de neige, qui sous nos pieds descend jusqu’à la mer, comme un grand escalier de marbre blanc ou une nichée de mouettes blanches. Sur une terrasse voisine, des négresses étalent des tapis pour les exposer au soleil , ou des Mauresques disposent sur des cordes leurs haïcks et leur linge pour les faire sécher, kaftans de drap jaune avec broderies d’argent, de soie rose ou vert tendre, foulards d’or, etc... Mes yeux, enfin, voient donc l’Orient! Je crois, Dieu me pardonne, que le soleil qui vous éclaire n’est pas le même que le nôtre, et je vois de loin avec terreur le moment où il faudra recontempler en Europe l’aspect lugubre des maisons et des foules.

« Mais, avant d’y rentrer, je veux faire revivre les vrais Maures, riches et grands, terribles et voluptueux à la fois, ceux qu’on ne voit plus que dans le passé. Puis Tunis, puis l’Egypte, puis l’Inde.

a Je monterai d’enthousiasme en enthousiasme,

je m’enivrerai de merveilles, jusqu’à ce que complètement halluciné, je puisse retomber dans notre monde morne et banal, sans craindre que mes yeux perdent la lumière éclatante, qu’ils auront bue pendant deux ou trois ans. Quand, de retour à Paris, je voudrai voir clair, je n’aurai qu’à fermer les yeux, et alors Mauresques, Fellahs, Hindous, colosses de granit, éléphants de marbre blanc, palais enchantés, plaines d’or, lacs de lapis, villes de diamants, tout l'Orient m’apparaîtra de nouveau... oh! quelle ivresse, la lumière !... »

Le peintre de la lumière 3 ivre de la lumière vivante et « vibrante », selon sa belle expression, voilà peut-être le nom qui lui restera dans l’avenir !

En se rappelant cette vie à Tanger, on comprendra mieux maintenant les ébauches et les tableaux de cette époque.

Il en était arrivé déjà à ce point suprême, dans la vie du peintre, ou l’accord exquis des tons et des couleurs procure des sensations presque musicales ; et il cherchait et poursuivait alors dans la peinture des tonalités et des harmonies inconnues, et comme une musique nouvelle. Est-ce pour cela même qu’il s’intéressa toujours si vivement aux tentatives plus ou moins heu-

reuses, que faisaient, avec une curiosité et une volonté semblables, en des arts différents, mais en musique surtout, certains esprits modernes, Wagner par exemple, Berlioz, Listz, qu’il connut à Rome, et aussi une étrange musicienne irlandaise, dont le nom sera peut-être glorieux un jour, Mlle Augusta Holmès.

Ce qu’en effet nous admirons surtout devant ces tableaux ou ces aquarelles d’Espagne et de Tanger, c’est l’originalité, la nouveauté de cette couleur. La lumière, qui luit, brille, étincelle ou frissonne en ces dernières œuvres, ne nous fait souvenir d’aucun maître ni d’aucune école, et vraiment ne rappelle rien , sinon la pure lumière même de l’Orient, que personne jusqu’alors n’avait osé regarder ainsi face à face; et reproduire presque aveuglante sur la toile.

Parmi les tableaux achevés à Tanger, il y a Y Exécuteur ; bien connu, qui fut, à l’époque de la déclaration de guerre, exposé parmi les envois de Rome, et qui, avant le siège, fut envoyé à Londres. Le peintre, à son retour à Paris, ayant revu ce tableau, y voulait apporter des retouches. Il trouvait en effet que la robe de l’exécuteur n’était pas assez solide, semblait creuse, et il attribuait cette erreur à la différence de lumière qu’il avait à Tanger dans un

atelier trop éclairé, paraît-il, et où les tons légers et clairs, comme celui de cette gandourah , prenaient sans doute plus de vigueur.

Le bourreau, dont la haute taille se dresse devant le flamboiement rose des murailles de l'Alhambra, calme et d’un geste indifférent, essuie à sa gandourah le sang du yatagan qui vient de trancher le cou de la victime : la victime, gisant sur le sol, est vue en raccourci, dans un splendide vêtement de velours vert ; ses mains sont crispées et tordues en une convulsion suprême ; la tête vient de rouler, et près d’elle une flaque de sang horrible s’étale sur les marches blanches.

Un charmant tableau de cette époque est le Cavalier marocain partant pour la fantasia. Le cavalier, haut et un peu renversé sur son cheval, descend une des rues de Tanger; près de lui un jeune homme, qui lui parle, marche rapide en le suivant ; à travers une arcade apparaît en pleine lumière une rue plus lointaine, avec ses éclatantes maisons blanches qui ressemblent à des blocs de craie, et une petite boutique un peu dans l’ombre, devant laquelle on distingue un groupe brillant et fin de négresses et de femmes mauresques. Au-dessus des maisons luit le bleu cru d’un ciel brûlant.

Là encore nous retrouvons ces murs frappés par le soleil, qu’aimaient à reproduire aussi Pierre de Hoog jadis et Decamps de nos jours, et qui ont ici tout l’éclat prodigieux que se rappellent ceux qui, dans les pays du sud, les ont vus étinceler et flamber presque sur l’azur enflammé du ciel b

Parmi les tableaux, revenus inachevés, nous citerons surtout V Intérieur mauresque . reproduction de l’atelier du peintre, et où se détachent avec une remarquable puissance, sur le blanc de la muraille, un haut et lourd tapis d’Afrique, d’un bariolage barbare, à côté une massive

i. ...Il faut en Afrique laisser passer les premières impressions, et apprendre à voir autre chose que le burnous blanc, le grand chapeau de paille des femmes de l’intérieur, le palmier, les trois chameaux, dont deux couchés et un debout, ou le petit marabou au clair de lune, et le ciel bleu dégradé, il faut laisser d’abord ses yeux s’habituer à cette belle lumière ; savoir découvrir dans le mur blanchi à la chaux une richesse, une sorte de métal brillant, inconnu jusqu’alors, qui enchâsse merveilleusement tout ce qui se place en avant, hommes, femmes, armes, selles de chevaux ou étoffes. Il faut arriver aussi à reconnaître toute la grâce et l’elégance de la femme mauresque, si on la dépouille de ce vilain haïck de -laine, que toutes, quels que soient leur rang et leur fortune, elles sont obligées de porter dans la rue. Au bout de quelque temps on découvre aussi que les nègres n’ont pas nécessairement de grosses lèvres et un nez aplati; mais que leurs jambes, leurs bras, leur cou, sont souvent de la plus belle élégance et semblent de bronze, etc...

Lettre à M. Ed. Blanchard.

étoffe d’or, plus loin un large châle indien ou persan, dont la soie est d’un bleu exquis appelé pour l’accord du jaune, puis, au-dessous, des selles, des harnachements de chevaux arabes, et de longs fusils marocains, à la crosse d’ivoire.

Nous remarquons aussi le Gynécée mauresque , oii dans une niche, dont les parois de faïence émaillée sont couvertes d’un sombre tapis d’Asie, et qui est fermée à demi par un rideau d’une gaze fine, diaphane, aérienne, pailletée délicieusement de fleurs roses, une jeune femme est accroupie, avec l'immobilité et le calme d’une idole, ses beaux yeux presque dormants, les seins enfermés dans une veste brochée d’or, et le corps tout entier enveloppé d’un long et traînant voile de satin rose. A côté, debout ou couchées, de jeunes femmes mêlent, comme en un bouquet des plus ravissantes couleurs, les tons de leurs haïcks. jaunes, noirs, orangés ou violets.

Nous arrivons enfin à ce tableau qui, terminé, eût été, nous le croyons, un des plus étonnants de la peinture française, cette Sortie du Pacha de Tanger ; ou les chevaux et certaines figures ont déjà tout le fini, avec plus de largeur peut-être,, des plus beaux Meissonier, et ou fourmille et brille, sous la claire lumière de midi, un peu

affaiblie par une atmosphère grisâtre, une foule de cavaliers, de nègres et de soldats marocains. On observera, dans le coin à gauche, cette petite cour où, dans une ombre douce, légère, transparente , — une de ces ombres, comme aux pays d’Orient, que pénètre et perce de toutes parts la lumière diffuse, nullement noire . mais claire . et jusqu’ici inimitable — apparaît avec sa suite le pacha monté sur un cheval blanc, couvert d’un harnachement rose, détail d une parfaite réalité, paraît-il.

Une chose bien remarquable en presque toutes ces toiles, c’est que des tons d'une extrême fraîcheur viennent tempérer toujours l’éclat trop ardent parfois de la lumière intense. Oui, voilà bien l’Orient, l’Orient que personne encore, selon nous, n’a su nous montrer tout entier, avec la violence de certains aspects, mais aussi avec l’adorable et pénétrante douceur de sa lumière, et l’harmonie, si tendre aux yeux, des couleurs même les plus vives, qu’apaise et accorde, en les noyant, l’atmosphère fluide et légère.

Parmi les œuvres que Régnault voulait alors entreprendre, nous en savons une dont il nous parla souvent, et dont il ht cette longue et curieuse description dans une lettre datée de

Tanger, et qui commence par un mot surprenant1 :

« Je voudrais au moins, avant de mourir, avoir créé une œuvre importante et sérieuse, que je rêve en ce moment, et où je lutterais avec toutes les difficultés qui m’excitent. Quelle que puisse être l’issue de cette bataille, quand tu viendras à Tanger, tu me trouveras en face d’une toile immense, où je veux peindre tout le caractère de la domination arabe en Espagne, et les puissants Maures d’autrefois, ceux qui avaient encore à leur tête le vrai sang de Mahomet à la troisième, quatrième, cinquième et sixième génération...

« J’espère bien rencontrer dans les histoires des Maures un fait historique ou un nom qui se rapportera à ce que je veux faire et contentera tout le monde. Je commencerai toujours, et si je trouve à baptiser mon tableau, avant qu’il ne me quitte, tant mieux; sinon j’invente et je renvoie les critiques au chapitre 59,999 d’une histoire arabe indiscutée, mais détruite dans l’incendie ou le sac d’une ville. Les deux immenses portes bleu et or de la Salle des ambassadeurs

1. Il avait déjà pour ce tableau commandé une toile, dont la grandeur était celle à peu près du tableau des Noces de Cana.

viennent de s’ouvrir sur une galerie dont les gradins sont baignés par un fleuve ou un lac, sur les bords duquel est bâti mon palais; — je détourne la critique en ne faisant ni l’Alhambra, ni l’Alcazar de Séville ; mais un palais qui n’est pas entouré d’eau n’est pas un palais pour moi...

« Le roi maure paraît entre ces deux immenses battants de porte, armé, et recouvert de ses plus fins tissus, sur un cheval richement caparaçonné; il est impassible, et regarde on ne sait où, comme le sphinx d'Ég/pte ou une idole indienne, comme un élu enfin, un descendant du prophète, un être adoré, encensé. A ses pieds, ou plutôt aux pieds de son cheval, un héros, le général en chef de ses armées, est humblement prosterné et dépose son épée. Il vient de conquérir à son maître une province ou une ville, et l’offre à Celui qu’on ne regarde qu’en tremblant et à genoux.

« Les inscriptions de l’Alhambra sont pleines de litanies au nom du roi qui en a fait construire les salles; — soleil, lumière du monde, sont les titres les plus modestes qui lui sont adressés... Sur les marches de marbre blanc, où sont jetés de somptueux tapis, sont échelonnés des guerriers (les plus beaux des officiers), qui rapportent

les drapeaux pris à l’ennemi, et une épée chrétienne, celle du général ou du roi chrétien ; deux barques sont attachées aux marches : de l’une descendent le général et sa suite; dans l'autre, de beaux nègres gardent un groupe de femmes captives, les plus belles chrétiennes de la province conquise; elles seront présentées au roi et offertes après les drapeaux; celles sur qui son regard daignera descendre seront conduites au harem. A la proue d’une des barques, une tète coupée sera clouée, la tête d’un chef chrétien. Tout est or, étoffes merveilleuses, tout est élégant et précieux : architecture, armes, pierreries, chairs de femmes, et au milieu : le despotisme. l’indifférence, l’insouciance mahométane.. . Le roi regarde à peine le général vainqueur : les portes de son tabernacle s’écartent, et, comme une idole enfermée et dont le temple s’ouvre, il est là, objet d’adoration...

u Puis les portes se refermeront, il se couchera de nouveau sur des coussins : une lionne apprivoisée léchera ses pieds; ses deux escla^s favo- ! rites allumeront des parfums, et, le soir, il ne saura plus même s’il a reçu en présent quelques provinces de plus... Il aura quelques chairs « nouvelles près de la sienne, voilà tout... Le mépris pour les chrétiens à indiquer aussi : on

ne rapporte pour tout butin qu’une épée, des loques, des drapeaux et des femmes. Mais pas de cassettes ni de richesses chrétiennes; à quoi boni1 ils n’ont nul besoin de l’or des chiens. Leur civilisation est rendue par l’élégance artistique de tout ce qui les entoure; ils ont même (j’en ai vu à X oArmeria de Madrid) des armures plus belles et plus élégantes que celles des chrétiens d’alors , et toutes recouvertes d’étoffes précieuses. La cruauté : une tête coupée est clouée comme un trophée à la barque ; mais les têtes des guerriers obscurs ont été tranchées et cloués aux murs et aux portes de la ville prise. Les femmes seront demi -nues, elles se sont débattues : il faut que les yeux du maître soient attirés par l’éclat des chairs blanches et jeunes, etc... Mais je suis fou de t’écrire un tableau, tu le verras.

« ... Il faut enfin que ce soit une œuvre; puis je pourrai reprendre mon sac et aller adorer Brahma et Siva! Mais avant il faut que j’aie créé une chose importante.

« ... N’oublie pas l’Inde : c’est de là qu’il nous faut revenir hommes... Jusqu’à présent je n’ai appris qu’à marcher, à manger... Sois prêt pour l’automne 1871. Partons jeunes pour être émus, pour pouvoir nous assimiler et boire le so-

leil, supporter l’éclat des marbres, des étoffes, et revenons jeunes pour créer avec force... »

C’est au milieu d’une vie si pleine, et de ces glorieuses ambitions qu’éclata tout à coup dans son brillant patio la nouvelle de la guerre et de nos effrayants désastres.

Les deux amis n’hésitèrent pas un instant, confièrent à Lagraine et au consul de France la garde de leur atelier, et partirent. Plus d’un Arabe même accompagna de ses vœux de retour le jeune peintre qui pour toujours les quittait. Il avait su, là encore, par ce charme et cette sorte de fascination qui étaient en lui, s’attirer des affections dans presque tous les coins de cette ville barbare; et il faisait cependant deux choses que les Arabes n’aiment et ne pardonnent guère : il peignait l’image des créatures d’Allah, et souvent embrassait son cheval ou son chien.

C’est vers le milieu du mois d’août qu’il arriva à Paris. Dès les premières semaines de son arrivée, il voulut s’engager dans un corps franc; mais sur les supplications de ses amis, — et quelle lutte il fallut! — il consentit à attendre. Impatient enfin de remplir son devoir, dès les premiers jours d’octobre, il entra dans les bataillons de marche.

HENRI R EGNAULT,

Nous nous souvenons de quel silence et aussi de quel regard il répondait à ceux qui lui rappelaient parfois le droit que lui conférait sa position d'élève de l’Académie de Rome, de ne pas servir son pays ! Il le faut dire du reste à l’honneur de nos jeunes artistes : pas un, nous le croyons, qui ne pensa et ne ht comme lui.

Pauvre et malheureux Giraud de tant de talent, et qui dans son lit de mort, en février, pendant sa cruelle agonie, ne cessait d’appeler Régnault, lui aussi fut parmi les plus nobles et les plus regrettables victimes !

Régnault eut-il parfois de sinistres pressentiments? En vérité, on le croirait, quand on se rappelle ces tristesses fréquentes, que, malgré bien des joies dont nous parlerons plus loin, ses amis en lui observaient alors. Chose bien étrange, — et on l’a vu déjà, — l’idée de la mort, et d’une mort violente, traversait souvent son esprit, et cette idée est marquée même en de fréquents passages de ses lettres. Nous ajouterons que la plupart du temps c’est avec un sourire qu’il écrit ainsi, et sans attacher la moindre importance à de telles paroles, devenues, après les événements passés, si émouvantes pour qui les entend aujourd’hui.

Ainsi, il nous écrit de Madrid, et il venait,

quelques mois auparavant, de faire sa terrible chute de cheval : « ...J'ai bien failli ces jours-ci périr empoisonné. L’un de ces matins, pressé par la faim, et en même temps la soif du travail , je mange un morceau de pain avec mes pinceaux à la main. Je le coupe avec mon couteau à palette, et, le soir, je suis pris de convulsions et de douleurs horribles dans l’estomac : je me tords, je fais le saut de carpe, de singe tracassé... j’étais empoisonné ! Fort heureusement, je vais bien aujourd’hui, mais il est écrit que je mourrai de mort violente !... »

Y semblait-il donc presque fatalement destiné pour qu’en 1866, pendant son séjour à Rome, le bruit ait couru soudain de son assassinat dans le quartier du Transtevere. Ce bruit même prit une telle consistance, que M. Hébert, pendant une semaine, reçut presque chaque jour des télégrammes de Paris, le suppliant de dire toute la vérité. Régnault répondit enfin lui-même : il dit dans sa lettre qu’il est vraiment fort heureux d’avoir pu assister vivant à ses funérailles, et d’avoir vu les regrets touchants qu’avait inspirés son décès, mais que décidément, et il en est fort aise , son monument ne serait pas élevé, cette année encore, près de celui que dans l’église Saint- Louis -des -Français on allait inaugurer

— selon l’usage de l’Académie — à la mémoire de son camarade Deschamps, cérémonie pour laquelle on le priait même de chanter dans un Requiem.

Un monument à la mémoire de Régnault est élevé aujourd’hui dans cette même église , et près du monument de Deschamps.

Le jour de l’investissement, son père le quitta, devant jusqu’au dernier instant, pour tenter de faire protéger la manufacture, chercher à rester à Sèvres, et Régnault demeura seul avec quelques amis, depuis bien enviés par ceux qui vers ce moment le quittèrent, hélas! pour ne le jamais revoir.

Loin de son père , pour lequel il s’inquiétait souvent, il eut la consolation et la joie du moins de voir s’ouvrir à lui une famille nouvelle, la sympathique famille de celle dont il rêvait depuis longtemps de faire la compagne de sa vie, et de sa gloire un jour. Par cette rare modestie qui était en lui, et qui est la vertu des vrais amants , comme elle devrait être aussi celle des vrais artistes, il n’avait osé jusqu’alors venir demander sa main, et il attendait, pour la mieux mériter, ce triomphe qu’il espérait pour l’année suivante de son grand tableau du Roi Maure.

Les événements hâtèrent ces fiançailles depuis longtemps résolues.

Mais quelle vie à cette époque ! et que les instants furent courts pour ces joies et ces fiertés mutuelles !

Il fit en novembre, dans batelier de M. Goupil, rue Chaptal, ces trois aquarelles, que le jeune peintre voulait sans doute — les fleurs à ce moment étaient rares — offrir à sa fiancée comme un riche bouquet de fleurs exotiques.

Nous donnerons quelques détails , nouveaux peut-être, à leur sujet. Souvenirs de l’Orient, dont la vision venait, par ces jours sombres, illuminer souvent la pensée de l’artiste, ce fut en trois semaines, et dans l’intervalle des exercices militaires ou des gardes aux avant-postes, que furent terminées ces trois œuvres qui, par l’intensité de l’effet et une largeur de touche peu commune à ce genre de peintures, ont l’importance de vrais tableaux.

La plus petite, qui représente une jeune femme en son léger haïck blanc sur un fond de rideaux rouges, fut peinte la première. Malgré ses mérites, elle satisfit très-peu l’artiste.

11 fit alors la jeune femme mollement affaissée sur un coussin de satin jaune, brodé de fleurs bleues et de soieries. Aux tons jaunes du couss’n

s'accordent, avec une harmonie charmante, le ton bleu du corsage et la blancheur de cette chemise de gaze transparente et légère, sous laquelle luit la chair rose. Devant elle , un tapis s’étale d’un ton vigoureux qui, par son contraste, fait mieux ressortir le teint mat de cette molle fleur de harem, si pâle, et comme alanguie du propre parfum de sa beauté.

Le peintre finit par un chef-d’œuvre : ce Maure bestial , peut-être abruti d’opium , au corps basané, et dont les regards obliques, noirs aussi et brûlés de soleil , expriment par leur hébétude morne la lassitude de la lumière, la fatigue des voluptés, l’ennui implacable, et parfois féroce, qui dort aux yeux de tout l’Orient. Il a l’impassibilité des animaux vaincus par la chaleur, et qui fixent l’espace d’un œil vide. Nuis désirs sans doute, nulles sensations ni pensées ne le sauraient distraire : pas même cette délicieuse esclave en son haïck noir, accroupie aux pieds de sa couche, et qui, le cou penché, la tête mollement renversée, le sein gonflé et qui soupire, dans une pose de cruelle et douloureuse langueur, touche d’un doigt distrait les cordes d’une guitare mauresque, et semble en faire sortir une note aigue comme une morsure. L’air étouffé du harem, chargé du parfum de musc

qui s’exhale de toutes les étoffes, alourdit encore l’atmosphère de cet intérieur, dont le décor, les tapis, les tentures sont rendus avec une incomparable puissance.

La première aquarelle était brillante ; la seconde, d’un charme exquis et pénétrant, comme le serait celui d’une merveilleuse fleur mourante, dont' le parfum trop doux cause des jouissances et des sensations si vives, qu’elles vont presque jusqu’à la douleur; la troisième au contraire, d’un ton sombre, semblait indiquer que des souvenirs sanglants se mêlaient endormis en la pensée de ce Maure à des souvenirs de volupté.

Ces trois œuvres devaient être les dernières de l’artiste. Sp. vie fut chaque jour prise davantage par ses devoirs de soldat. En novembre, il est aux avant-postes d’Asnières; vers la fin de décembre, à ceux de Colombes, et il y passe même la nuit de Noël. Distingué bientôt par ses chefs qui le veulent tirer du rang des soldats et le faire nommer officier, nous avons rapporté sa réponse simple et noble à son capitaine, M. Steinmetz.

Quelquefois vers cette époque, avons-nous dit, ses amis le virent facilement s’inquiéter et s'assombrir. Goûterait-il tout ce bonheur dont

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il portait le rêve en son âme ) Comment, du reste, par instants, ne pas songer à la mort, quand à toute heure on se voit devant elle et que chaque jour on heurte du pied, on salue ses victimes }

On sent, dans sa vie de soldat, passer à la fin quelques heures de fatigue et de découragement. Et aussi, pour ses yeux qui sortent des chaudes plaines d'Afrique, quel horizon que celui qui se découvre de ces hauteurs d’Arcueil, nu, vulgaire, si triste, sous son linceul de neige, et où l’ennemi même n’apparaît pas ! Mais n’est-il pas plus glorieux encore d’accomplir fidèlement ainsi tout son devoir, quand on sent le froid du découragement quelquefois vous saisir, et que l’on sait peut-être la partie perdue } Je dois à la bienveillance de la jeune hile qui fut sa fiancée, et à la piété qu’elle porte à sa mémoire, le droit de reproduire cette lettre écrite au crayon des avant-postes , un matin , après une nuit cruelle :

« Enfin ! cette nuit interminable est finie ! O ma pauvre amie, c’était horrible ! Mais je ne veux pas me plaindre, parce qu’il y en a qui auront souffert plus que moi. Nous avons dans la journée levé et posé trois fois le camp. Les autres bataillons étaient partis en reconnaissance

SA VIE, SON ŒUVRE. ioi

avecM. de Brancion et nous avaient laissés à la garde des avant-postes. Les factions de nuit — six heures immobiles ! — ■ allaient nous échoir de nouveau , quand une compagnie enfin est venue nous relever. Un vent glacial menaçait à chaque instant de nous enlever nos tentes. Nous étions entièrement exposés à cette tempête de glace; tout gelait dans les bidons; les pieds étaient devenus insensibles. Dans une tente voisine de la nôtre, on entendait geindre un de nos pauvres camarades, Nourisset, tombé à minuit et demi dans la carrière, à une profondeur de quatre-vingts pieds. Il n’est pas encore mort, mais n’en vaut guère mieux. La veille, pendant que nous gelions sur le Port aux Anglais, un autre homme de notre bataillon était déjà tombé à cette place et s’était brisé le fémur. Nuit horrible ! Ce matin, forte canonnade du côté de Saint-Denis, On va nous emmener, je l’espère, d’un autre côté : nous sommes de toutes parts entourés de carrières à découvert, et il arrivera quelques accidents encore, si l’on ne décampe. Oh ! je puis parler sciemment du froid, et sais ce matin ce qu’est une nuit sur la terre dure, exposé à une bise glaciale. Quatre hommes chez nous gelés, dont un sergent : on est parvenu à les rendre à la vie. Assez là-dessus.

Je me réchaufferai à votre foyer. Je vous aime, j'aime mon pays, et cela soutient. Adieu. »

Quel contraste avec ses lettres de Tanger ou d’Espagne!

C’est peut-être de cette époque que date ce papier retrouvé sur lui, et dont l’écriture rapide et le style presque incorrect par instants , semble indiquer une de ces heures troublées où, après une sorte d’examen de conscience, on cherche à formuler et affirmer sa foi :

« Nous avons perdu beaucoup d’hommes ; il faut les refaire et meilleurs et plus forts. La leçon doit nous servir. Ne nous laissons plus amollir par des plaisirs trop faciles. La vie pour soi seul n’est plus permise. Il était, il y a quelque temps, d’usage de ne plus croire à rien qu’à la jouissance et à toutes les passions mauvaises. L’égoïsme doit (fuir et emmener avec lui cette fatale gloriole de mépriser tout ce qui était honnête et bon... Aujourd'hui la République nous commande à tous la vie pure, honorable, sérieuse. Nous devons tous payer à la patrie, et au-dessus de la patrie à l’Humanité libre, le tribut de notre corps et de notre âme. Ce que les deux peuvent produire ensemble, nous le leur devons. Toutes nos forces doivent concourir au bien de la grande famille, en pratiquant nous-

mêmes et en développant chez les autres les sentiments d’honneur et l’amour du travail... »

A son retour dans Paris, près du chaud foyer dont il parle, il reprenait toute sa force. Que de rêves en ces longues soirées ! Quelquefois, on oubliait le présent, en songeant à l’avenir ! On parlait des voyages lointains, du prochain départ pour Tanger, puis pour l’Inde un jour; on formait et élevait déjà le plan d’une maison qui devait être au retour largement ouverte à tous ses amis, à ses compagnons d’armes ou de voyages, aux artistes, aux poëtes, aux savants, et où tous auraient échangé, dans une liberté rendue bien facile par le charme des maîtres de cette maison heureuse, leurs souvenirs, leurs sensations, leurs pensées.

Mais , les soirs de bombardement , quand venait l’heure accoutumée de la séparation, que d’angoisses commençaient pour lui !

Le quartier que sa fiancée habitait était à chaque instant mis en péril. Quelquefois, et loin déjà, il entendait éclater derrière lui l’explosion d’un- obus ; alors il n’était plus maître de ses inquiétudes, il revenait sur ses pas, s’informait, n’osait plus partir, tremblant qu’à chaque coup de ce tonnerre entendu la foudre ne fût tombée sur la chère demeure. Et ce fut ainsi plusieurs

io4 HENRI REGNAULT,

nuits : une entre autres, vers le io janvier, le péril semblait devenu plus prochain et plus grave : jusque vers deux heures du matin, il resta, erra sur le boulevard désert, dans ce silence troublé seulement par le bruit des détonations et quelques cris de femmes ou d’enfants terrifiés, et se posa immobile devant cette maison, dont les lumières ne se montraient plus ; puis saisi de froid, épuisé, ne pouvant cependant s’arracher à cette place menacée, vers le matin seulement, sonnait, demandait silencieusement un abri au concierge, et, plus calme alors, rassuré un peu, s’endormait enfin, et attendait le jour.

Le mardi 17, l’ordre lui fut donné de partir aux avant-postes. Il ht ses adieux, vers midi, à cette famille, qu’il ne devait plus revoir, et au grand artiste M. Bida, l’hôte et l’ami de cette maison, et qu’il vénérait comme un maître. Les adieux furent inquiets et tristes, bien qu’on cherchât à sourire.

Sachant qu’il allait au combat, il s’était fait coudre sur la doublure de sa tunique cette indication : « Henri Régnault, peintre, fils de M. Victor Régnault, de l’Institut, » et il priait, s’il était blessé et évanoui, qu’on le ramenât à cette demeure qu’il quittait, et dont il marquait

l’adresse. Il emportait quelques lettres et des portraits enfermés sous une enveloppe commune, sur laquelle il avait écrit : für meine Braut , pour ma fiancée, et cachée dans la poche d’un petit manchon, que par une attention féminine on lui avait fait accepter, pour qu’il pût réchauffer la nuit ses doigts cruellement blessés par le froid. Ces lettres et ces portraits, pris par les Allemands, n’ont jamais été retrouvés ou rendus.

Le combat, on le sait, n’eut lieu que le jeudi, et commença le matin au lever du jour. Sa fiancée, à midi, eut encore de ses nouvelles, par le domestique d’un de ses amis, accouru pour chercher un cheval, et qui dit, joyeux, que tout allait bien. On avait brillamment alors enlevé la redoute de Montretout.

Régnault, à ses côtés, avait Clairin, d’autres amis encore qui ne cessaient de veiller sur lui : son lieutenant, ses chefs, connaissant son ardeur, l’avaient recommandé à leur vigilance. Du reste il fut très-calme pendant tout le combat, et ne chercha nullement à s’exposer sans besoin.

Vers les quatre heures, — la nuit tombait, — on se battait avec acharnement dans un bois qui précède le parc de Buzenval. Dans le tu-

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multe de l’engagement, les deux amis, qui jusque-là étaient toujours restés assez près l’un de l’autre, furent séparés. On sonnait la retraite. Clairin cherche Régnault, et ne le voit pas : il se jette en avant, appelle, rejoint sa compagnie retirée, ne le trouve pas encore, rentre parmi les arbres aux pieds desquels s’adossaient des mourants, va d’un corps à un autre, crie son nom à travers tout ce bois sinistre que remplissait déjà la nuit, et n’entend nulle voix lui répondre. Régnault s’était retiré, peut-être, parmi le désordre d’une retraite, dans les rangs d’un autre bataillon.

Glairin, à Courbevoie, toute la nuit s’informe, interroge ceux de ses compagnons qui connaissaient Régnault. L’un d’eux rapporte que, vers les quatre heures, il l’a vu, pendant qu’on sonnait la retraite, marcher encore en avant, s’approcher du mur, derrière lequel se cachaient les Prussiens; qu’on l’avait rappelé, et qu’il avait crié : « Je tire mon dernier coup de fusil, et je reviens. » Il croyait qu’un moment après c’était bien lui qu’il avait vu tomber.

Une pensée, une espérance restait encore : on se raccrochait à toutes. Peut-être n’était-il que Messé : les ambulanciers l’auraient recueilli; ou évanoui, les Prussiens l’auraient fait prisonnier,

et conduit à Versailles. Le vendredi jusqu'au soir, après avoir vainement visité toutes les ambulances voisines, Clairin et Blanchard, autre ami de Régnault, à la faveur de l’armistice, longèrent ce fatal mur de Buzenval au pied duquel les Prussiens déposaient ou jetaient les cadavres des gardes nationaux, et ils entendaient même quelques-uns leur crier : « Tenez, les voilà, vos bourgeois de Paris ! »

A son retour le même soir dans Paris, après ces recherches inutiles, Clairin apprit soudain qu’il n’était plus d’espérance à garder !

A six heures, un ambulancier venait trouver M. Bida et le prévenir que Henri. Régnault avait été trouvé mort sur le champ de bataille. On avait pris son nom et laissé là son corps. L’on rapportait, à l’adresse désignée sur la tunique, la seule chose qu’on eût retrouvée sur lui, une petite chainette qui portait une médaille et une larme d’argent. Tout dans cette mort semble d’une légende : cette larme — souvenir de longs deuils — lui avait été donnée par sa fiancée, qui, en la lui remettant, lui avait dit : « Maintenant que je suis heureuse, prenez-la, mais vous me la rendrez, je la veux, la première fois que vous me ferez pleurer !» — Ce fut la seule chose qui lui fut rendue.

Mais au moins retrouverait- on son corps? Le samedi, deux cents cadavres de gardes nationaux étaient ramenés à Paris. Il paraît qu'on ne sut longtemps où les déposer : d’un hôpital, d’où un directeur s’appuyant sur un règlement les repoussa, leur fermant sa porte malgré la foule ameutée, les voitures qui les portaient errèrent longuement à travers Paris. M. Macé, commissaire de police, donna la généreuse idée de porter ces victimes toutes au Panthéon. Mais le bombardement de la rive gauche redoublait de violence; et ce ne fut, enfin, que dans la nuit et la matinée du dimanche que les voitures arrivèrent au Père-Lachaise, se heurtant dans leur route aux bandes avinées de ces citoyens qui allaient délivrer Flourens et commencer le mouvement du 22 janvier.

Ce fut là, au Père-Lachaise, grâce au numéro de la tunique , que le corps de Régnault fut enfin retrouvé et reconnu par son ami , ce brave et généreux Clairin, presque fou de douleur, et qui essuya, tout en la baisant, cette pauvre chère tête immobile , roidie, salie de terre, presque déjà méconnaissable.

Un trou dans la tempe gauche marquait l’entrée de la balle, restée dans le cerveau.

Ce fut là aussi, dans l’amphithéâtre du cime-

tière, qu’eut lieu la dernière entrevue du mort avec cette fiancée, qui si courageusement l’avait laissé partir, et à laquelle on le rendait et rapportait ainsi ! Les trop belles amours ont des fins violentes, dit Shakespeare.

Nous achevons ce récit cruel, mais nous avons voulu, pour mieux marquer l’horreur de cette mort, impitoyablement relater l’horreur entière de ces détails.

Le vendredi suivant , le matin même où l’on apprenait la capitulation de Paris, le service pour le repos de l’âme de Henri Régnault eut lieu à Saint- Augustin. Devant ce catafalque, aux sons funèbres des tambours voilés de crêpes qui battaient aux champs, une angoisse terrible^, un frisson soudain saisit l’assemblée : il semblait en vérité, après la nouvelle de cette paix, après les horreurs, les hontes de cette guerre et un tel dénoûment, qu’en assistant aux funérailles de ce jeune homme on assistait aussi, en même temps, à la même heure, aux funérailles de la patrie.

Et maintenant à cette jeune fille, si violemment frappée, qui garde si pieusement aujourd’hui cette mémoire, et si dignement porte ce grand deuil, à elle qui, pendant l’épouvante des derniers'jours de la Commune, avec une indiffé-

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