SALOMÉ
L'événement du salon est la Salomê^. de M. Regnault. Ne vous est-il pas arrivé, Tété, d'entrer dans une chambre dont on a abaissé les stores, fermé les persiennes pour que l'obscurité y amenât la fraîcheur? Tout est baigné d'une ombre dormante, où les formes s'effacent, où les couleurs s'assoupissent. Cependant un rayon de soleil est parvenu à se glisser par une fente, et darde son jet aigu sur ùn tableau suspendu à la muraille. Ace contact magique le tableau prend une intensité de vie étrange, il étincelle, il resplendit, il se fond avec la lumière, et donne presque dés éblouissements. Dans la salle où ellé est exposée, la Salomé de M. Regnault produit cet effet. Seulement, quand le rayon s'en va, le tableau doiit nous parlions reprend son àspect ordinaire ; il s'éteint et ne se distingue
plus des autres peintures, tandis que l'œuvre du jeune artiste conserve toujours son éclat. Sa toile n'estpas illuminée d'unreflet fugitif ; elle s'éclaire d'elle-même. Il y a longtemps qu'une œuvre de cette valeur ne s'était produite au Salon, et si l'on songe que M. Regnault est encore pensionnaire de la villa Médicis, on se demande ce que pourra faire un tel élève lorsqu'il sera maître à son tour. La Darne en rouge^ le portrait du général Prim, Judith et Holopherne et la Salomé répondent que dès aujourd'hui M. Regnault est l'individualité la plus remarquable de la jeune génération d artistes; le premier rang parmi les modernes semble devoir lui appartenir, s'il ne s'en est emparé déjà.
Ce qui nous plaît dans M. Regnault, c'est une originalité profonde — • naturelle et voulue, — nous insistons sur ce dernier point. Aux époques de civilisation extrême comme la nôtre, le don inconscient n'est plus possible. Chaque artiste recèle en lui un critique; il sait trouver sa faculté dominante ou caractéristique; il la dégage, la cultive, la développe avec un soin particulier. C'est dans ce sens-là qu'il s'affirmera désormais : plus il avancera dans sa route, plus il se débarrassera du bagage inutile, ne gardant que ce qui est véritablement à lui. Ce
travail de la volonté sur Tinstinct n'a lieu, bien entendu, que chez les natures supérieures, qui se rendent bien compte d'elle-mêmes, et M. Regnault est évidemment une de ces natures. Doué d'un merveilleux tempérament de peintre, il ne cherche pas à en mater les énergies pour le réduire à des allures régulières, mais il le monte comme un cavalier habile un cheval fougueux, sûr que, malgré les hennissements, les ruades, les sauts des quatre pieds et les galops à plein vol de sa monture, il ne sera pas désarçonné. La science de l'écuyer répond de tout, et il n'échangera pas cet intraitable pur-sang contre un hack paisible.
Il n'y a pas, heureusement, chez M. Regnault ce que les philosophes et les critiques appellent (( une pensée » : il n'a que des idées de peintre, et non des idées de littérateur, chose bien différente. Le sujet au point de vue dramatique, historique, anecdotique, le préoccupe extrêmement peu, et il ne cherche pas à attirer l'intérêt par des mises en scène attendrissantes. Ses effets sont des effets de peinture, des contrastes et des combinaisons de couleurs, des jeux d'ombre et de lumière, des surprises et des ravissements des yeux; il vous donne ces sensations, ces voluptés et ces joies qui sont da pur domaine de la vue.
et qu'aucun autre art ne peut faire naître. Nous avouons humblement, dussions-nous être méprisé par les faiseurs d'esthétique, que nous aimons assez la peinture qui n'a d'autre but que la peinture.
Un poëte de nos amis fit autrefois une pièce de vers intitulée Symphonie en blanc 7najeiir^ où chaque strophe ramenait obligatoirement une idée, une comparaison ou une image blanche. On dirait que M. Regnault, en composant son tableau de Salomé^ a eu une intention de ce genre. La seule différence, c'est qu'il a adopté pour dominante la note jaune. Une draperie de satin bouton-d'or de l'éclat le plus vif remplit le fond de la toile. Voilà le thème posé; il s'agit de le développer et de le varier sans manquer à l'harmonie, et jamais coloriste ne s'en est choisi un plus difficile.
Salomé vient d'achever sa danse lascive, et d'après le conseil d'Hérodiade^ sa mère, elle réclame pour récompense la tête de saint Jean- Baptiste. Le saint avait blâmé l'union incestueuse d'Hérode-Antipas et de sa belle-sœur, et rancune de femme ne pardonne pas. Il n'y a d'autre figure dans la toile que celle de la fille d'Hérodiade. Elle est assise sur un de ces tabourets incrustés qui servent, en Orient, à poser les
plateaux. L'artiste lui adonné une physionomie d'un caractère étrange, qui ne rappelle pas le type hébraïque et encore moins la régularité grecque. En Espagne, on la peindrait d'un mot en disant qu'elle est 77tiiy gitana. ce qui signifie douée d'une grâce bizarre et sauvage, d'un attrait dangereux et d'une fascination diaboliquement irrésistible, même avec une pointe de laideur, car la beauté correcte n'est pas nécessaire à ces charmeuses. Une forêt de cheveux d'un noir d'enfer, d'un ébourifFement rebelle et crépu, enterre le visage de Salomé et retombe en boucles torses jusque sur ses épaules. Cette note noire, violemment plaquée au centre du tableau, maintient et domine toute la gamme des jaunes, et l'artiste l'a appuyée avec beaucoup d'adresse par les baguettes d'ébène du cadre.
Il y a dans cette chevelure excessive quelque chose de farouche, de barbare et de bestial, qui contraste avec les traits délicats et presque enfantins du masque coloré, sous sa pâleur d'ambre , d'un léger nuage rose. La bouche a le sourire vague et un peu haletant de la danseuse qui s'arrête après un pas rapide. Les yeux, d'une volupté cruelle et tranquille, regardent devant eux et semblent attendre un signe d'acquiescement. Salomé tient sur ses genoux un grand
bassin en cuivre repoussé, où est posé un kandjar à manche d'ivoire, à fourreau de velours rouge, avec des ciselures d'argent et des cordons de soie noire agrémentés d'or. Ce bassin, où doit tomber une tête, est pour elle comme le tambour de basque qui recueille les monnaies après la danse, et jamais l'insouciance orientale pour la vie humaine n'a été mieux peinte que dans cette jeune fille, dont une main joue avec le manche du kandjar, tandis que l'autre s'appuie à la hanche.
Le costume de Salomé ne rappelle aucune époque, aucun pays : il est de fantaisie pure et tel que peut l'arranger le caprice d'une danseuse qui veut plaire et faire tourner la tête à son public. Une tunique jaune de Naples s'agrafe à l'épaule droite par un médaillon d'argent et d'ivoire laissant la poitrine nue jusqu'à la naissance des seins. Un bracelet d'émail vert, représentant une vipère aux yeux de rubis, cercle le bras, délicat et rond, mais un peu grêle de contour encore, comme il convient à une très-jeune fille. Sur l'autre épaule est jetée une écharpe d'un rose tendre, dont la nuance se confond presque avec celle de la chair. Une ceinture violette à larges plis se noue autour des reins, formant l'accord complémentaire avec le jaune
paille de la tunique, comme le noir des cheveux le formait avec le jaune bouton-d'or de la draperie servant de fond. Une jupe de gaze d'or, égratignée de pétillements lumineux, un burnous blanc bordé d'or et rejeté en arrière, complètent la toilette folle de courtisane et de danseuse. La jupe d'or est ourlée d'un léger liséré rose, et quelques fils d'un vert prasin se glissent dans sa trame pour rompre le ton avec le fin sentiment d'harmonie des étoffes orientales.
Ce liséré rose est, en outre, un rappel de récharpe et sert de soutien aux notes rosées des joues. Les babouches, violettes, doublées de rouge, dansent au bout de ses pieds nerveux et cambrés, l'une d'elles presque échappée, et l'autre retenue seulement par l'orteil qui se rebrousse. Ces pieds, délicieusement dessinés et d'une naïveté de pose charmante, portent sur une peau de tigre, continuant l'accord contrasté d'orange et de noir, et recouvrant à demi un tapis turc bariolé de jaune et de bleu, de vert et d'orange pour maintenir la gamme. Vous voyez que le jeune artiste a mené d'un bout à l'autre, sans oublier son thème un instant, sa symphonie en jaune majeur, et il en est résulté un tableau de l'aspect le plus éclatant et le plus harmo-
nieux, malgré des rapprochements de tons qu'on n'est pas habitué à voir ensemble.
Rien dans l'art ne rappelle cette manière d'une nouveauté paradoxale, d'une originalité absolue et d'une outrance qui ne semble pas pouvoir être dépassée. Chose rare, cette étrangeté est pleine de charme ; elle étonne, mais elle ne choque pas. Une science réelle justifie ces audaces, servie par une exécution merveilleuse. M. Regnault est un coloriste de premier ordre, ce qui ne l'empêche pas de bien dessiner. Il voit non-seulement le ton juste, mais le ton rare, fin, exquis, inattendu, qui ne se révèle qu'aux privilégiés, et du contraste de deux nuances il sait faire jaillir des éblouissements. Il ne ressemble ni à Titien, ni à Paul Véronèse, ni à Rubens, ni à Rembrandt, ni à Velasquez, ni à Delacroix : sa palette lui appartient; il la charge de couleurs spéciales, qu'on ne connaissait pas avant lui, et il en obtient des effets qu'on n'aurait pas cru possibles, si on ne les voyait réalisés avec une aisance prodigieuse.
Ce qui nous frappe dans cette peinture, c'est qu'elle est essentiellement moderne, quoiqu'elle ne s'attache pas à la reproduction exacte des choses actuelles; moderne comme Balzac, comme Gavarni, pour qui l'antiquité semble ne pas avoir
existé. Elle procède d'un esprit tout à fait afFran-chi de la tradition, et se joue librement dans le milieu qui Tenvironne. Avec son air fantasque et romanesque, Tartiste arrive à la vérité comme en se jouant. Le portrait de Prim, c'est toute TEspagne; Salomé^ c'est tout FOrient,