‹ Henri RochefortChapitre 10 sur 60 · I.K l'UKMIKIi KXIL I S.'t · texte numérisé non relu

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mande quels motifs pouvaient pousser un homme du poids de M. Jules Favre, — le Jules Favrc d'alors — à venir contrecarrer cette candidature exécrée de l'autorité.

Le beau temps des Cinq était passé. L'opposition inutile et véritablement grotesque faite par les Emile OUivier, les Jules Favre, durant dix ans, avait enfin révolté le peuple éclairé désormais sur la bonne foi et le courage de ces comédiens, M. Jules Favre était menacé d'être délaissé par les suffrages provinciaux dans toutes les circonscriptions où il avait jadis été élu ; les modérés eurent peur de cet alarmant symptôme et le portèrent dans la septième, à la grande joie du bonapartisme. Ils allèrent même jusqu'à vouloir imposer à Rochefort une renonciation immédiate, ce à quoi l'exilé répondit :

Je me présente avec plus de résolution que jamais contre M. Jules Favre, pour une seule et concluante raison : c'est que je n'ai pas les mêmes opinions que lui. Je suis déjà puni de ma témérité par la défaite qui m'attend ; mais je ne mets dans les choses de la patrie ni amhition ni amour propre. Les concessions que M. Jules Favré espère arracher un jour au gouvernement, je ne m'en contenterais pas. Voilà dix-huit ans qu'il les appelle avec toutes les magies de sa parole, et il ne les a pas encore obtenues.

C'est précisément l'exemple de ce grand talent si mal récompensé dans ses efforts qui m'a révélé dans toute sa nudité l'impuissance de l'éloquence devant un

gouvernement décidé à répondre aux interpellations en armant soixante mille hommes et quinze pièces de canon contre cinq enfants essayant de pénétrer dans le cimetière Montmartre.

Les adversaires de l'élection de Henri Rochefort s'agitaient d'ailleurs pour influencer défavorablement les électeurs. Le premier point noir qu'on montrait à ceux-ci à l'horizon était l'impossibilité de siéger dans laquelle serait placé l'élu une fois nommé. L'auteur de la Lanterne était condamné à vingt-deux mois de prison, et les légistes prétendaient que le mandat que les républicains pouvaient lui confier dans de semblables conditions était nul et serait considéré par l'autorité compétente comme non avenu. On le voit, les tortueux bonapartistes d'alors n'agissaient point de façon différente que les louches centre gauchers d'aujourd'hui, encore, et ceci est triste à noter, tandis que de nos jours les Jules Ferry, les Waddington, les Lepère, les Le Royer s'opposent à la validation d'Auguste Blanqui, élu à Bordeaux, affichent-ils pour le suffrage universel, leur maître, un dédain que les impérialistes, peu scrupuleux cependant, n'osèrent professer, puisqu'ils laissèrent siéger Henri Rochefort lorsque Belleville l'eut désigné comme représentant par 15,580 suffrages.

Une fois la candidature d'Henri Rochefort nettement posée, les adhésions arrivèrent de tous les côtés. C'est Barbes, le Bayard de la démocratie,

qui écrit d<> La 11 ive à Charles Hugo une lettre qui renferme ce paragraphe :

« Mes amitiés à noire intrépide Rochefort qui va certainement être nommé puisque le peuple s'en mêle. »

Ce sont les proscrits de Londres, de Bruxelles, c'est le populaire héros italien Garibaldi.

Qu'il le voulût ou qu'il ne le voulût pas, le rôle joué aux élections de 1869, dans la 7e circonscription, par M. Jules Favre, était piteux.

Plus la période électorale s'écoule et plus l'agitation j s'accentue en faveur du candidat proscrit. Il faut avoir vécu à cette époque de réveil national pour se faire une idée exacte du courant électrique qui passait au cœur de tous les citoyens dignes] de ce nom. Aux yeux de la génération qui s'est formée depuis cette date, on ne saurait trop s'appliquer à en faire revivre les détails. L'exposé des efforts que le peuple dut tenter pour s'affranchir du joug des Bonaparte et des sacrifices qu'il lui fallut apporter durant près de vingt années, est un avertissement dont on ne peut contester la valeur, pour préserver le pays de l'œuvre malsaine de se jeter jamais en de semblables aventures.

Nous suivons donc au jour le jour les péripéties de ces revendications de la France dont les élections générales de 1869, celle de la septième circonscription et plus tard colle du "20e arrondis-

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sèment (Belleville) seront le signal. Le compterendu suivant donnera la note du diapason auquel était montée l'exaltation populaire :

« Le 15 mai, au sortir d'une réunion au coin do « la rue de Médicis et du boulevard Saint-Michel « une colonne compacte d'étudiants et d'ouvriers, « passe lentement en chantant la Marseillaise.

« Une lumière absolument semblable à une « aurore boréale se montre au zénith qu'elle raie a de longues stries blanches. Un groupe s'arrête « et regarde cette lueur : c'est la lumière de la « Lanterne/ s'écrie-t-on. »

« De la rue Soufflot à la fontaine Saint-Michel « les trottoirs sont pleins de citoyens qui chan- « tent la Marseillaise. On crie : Vive Rochefortî « vive la Lanterne !

« Des nuées de sergents de ville débouchent « des rues adjacentes et s'élancent le poing en « avant sur les groupes inoffensifs. »

Les brutalités arbitraires de la police atteignirent un tel degré que l'opinion s'émut et que, pour donner satisfaction à l'indignation publique, un comité judiciaire, destiné à aider les citoyens maltraités par les policiers, à poursuivre la répression légale de ces abus d'autorité, se forma sous la présidence de M. Jules Grévy. En voici d'ailleurs la composition :

M. J. Grévy, bâtonnier de l'ordre des avocats, président;

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Delattre, Jules Ferry, Léon Gambette, Edouard Laferrière, Alphonse Lecanu, Ernesl Lefèvre, avocats à la cour.

Aujourd'hui M. Jules Grévy est président de la République, M. Jules Ferry, ministre, M. Léon Gambetta, président de la Chambre, M. Laferrière, conseiller d'État, et les républicains continuent à aller en prison quand ils n'y sont pas, du à y rester quaifd ils y sont.

La Lanterne avait été frappée pour la guerre qu'elle avait entreprise-contre l'Empire ; le Rappel, qui avait recommencé à Paris la lutte changeant ainsi de champ de manœuvre, devait à son tour payer chèrement ses témérités.

Le lundi 17 mai 1869, c'est-à-dire six jours avant le vote, le courageux organe républicain recevait une assignation, et son treizième numéro était saisi et il annonçait les nouvellles rigueurs diri- '■ontre lui, par cet alinéa inséré en tête de ses colon :

Avant même que le Rappel eût paru, la vente sur la voie publique lui était interdite. A son douzième numéro, il recevait citation à comparaître devant le juge d'instruction <;< pour publication de fausses nouvelles de nature à troubler la tranquillité publique. »

Hier au soir, à huit heures, notre treizième numéro était saisi.

Noua ignorons encore pourquoi.

Le préfet de police nous a appris comment pendant la campagne électorale il fallait entendre la liberté de réunion; le parquet a voulu peut-être nous montrer

comment il fallait entendre aussi la liberté de la presse.

Les électeurs de Paris ont à faire connaître à leur tour s'ils comprennent la liberté de cette façon-là. Ils en chargeront Gambetta, Bancel et Rochefort.

L'administration impériale riposta, le lendemain, à la révélation de ses exactions, par des mesures plus criantes encore. Elle fit de nouveau saisir le Rappel à la poste, aux gares, chez les libraires et dans les kiosques, cherchant ainsi à en imposer et à entraver l'action, résultat qu'elle ne parvenait que bien faiblement à obtenir.

Partout où M. Delattre, le représentant du pamphlétaire, monte à la tribune, il est accueilli par des ovations enthousiastes.

Dans deux importantes séances, rue des Cordeliers et avenue d'Italie (salle de la Fraternité), on applaudit énergiquement cette déclaration de l'orateur-avocat : « C'est, dans toute sa puissance et dans toute son énergie, l'idée que Napoléon Ier, à Sainte-Hélène, déclarait dominer partout qui caractérise la canditature de Rochefort, et quand même, malgré la force, eh bien ! l'idée c'est Rochefort ! »

Et lorsqu'il termine en lisant cette dépêche qu'il vient de recevoir du candidat :

« Vous pouvez assurer que j'arriverai malgré tout, et que je ferai mon devoir. »

L'enthousiasme touche à la frénésie.

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Cependant les adversaires d'Henri Rocheforf attendent la clôture des réunions pour se livrer aux manœuvres de la dernière heure. Déjà le bruit court que, dans le cas où il serait nommé, l'auteur de la Lanterne ne serait pas validable, que son arrestation est résolue s'il essayait jamais de siéger. L'Empire pousse à la propagation de ces erreurs, et ainsi à la nomination de M. Favre que l'Impératrice surtout considère comme une « victoire. »

La veille de l'élection Henri Rochefort écrivait dans le Rappel un article d'où nous extrayons le passage suivant tout d'actualité, après l'annulation dt l'élection Blanqui

Mais l'élasticité de nos codes se prêtant aux combinaisons les i>lus imprévues, il faut s'attendre à tout. Si donc mon arrestation est demandée par le gouvernement de plus en plus impérial, voici quelle serait ma défense, que mes collègues ne pourraient refuser d'entendre :

Pourquoi ai-je été condamné? Pourquoi avoir écrit la Lanterne*!

Pourquoi ai-je été nommé député? Evidemment pour avoir écrit la Lanterne.

De sorte que les doctrines si sévèrement flétries par la 66 Chambre, la 7« circonscription les a glorifiées en me choisissant pour la représenter au Corps législatif. Il reste à savoir si le peuple de Paris n'annule pas de plein droit ce jugement rendu par M. Delesvaux, et si un simple président de Chambre ne doit pas s'effacer devant ce grand juge qu'on appelle le suffrage universel.

Le silence s'était fait à la tribune, sinon dans la presse ; le terme fixé pour la clôture de la période électorale et des discussions dans les réunions publiques est arrivé.

La journée du dimanche 23 mai 1869 est à jamais mémorable dans les fastes de la France. On peut hardiment affirmer que de cette entrée résolue des républicains dans les comices électoraux date le commencement de la décadence impériale. Le peuple a une intuition profonde de la valeur de s 3S manifestations, et il ne se trompa point au caractère de celle du 23 mai.

L'aspect de Paris, du grand Paris — était bien tel que le décrivaient ces lignes que nous reproduisons précisément, parce qu'elles furent écrites au milieu du brouhaha de la bataille et qu'elles portent en leurs flancs une sincérité du meilleur aloi :

Pas de Te Deum à Notre-Dame, pas d'illumination aux Tuileries, les agents de l'autorité avaient des airs penchés. La population se fêtait elle-même et s'en acquittait bien.

Une foule immense parcourait les boulevards avec une joie éclatante et quelque peu railleuse. Elle était heureuse d'avoir fait acte de souveraineté triomphante, fière du certificat d'honneur, de loyauté, de calme et énergique résolution, qu'elle venait de se décerner à elle-même.

Elle sentait qu'elle n'était pas seulement Paris — qu'elle était la France, le progrès, l'avenir.

On avait voulu lui faire peur et d'un haussement d'épaules, elle avait rejeté pêle-mêle sur le pavé trembleurs et renégats, bouchant ses oreilles aux cris lamen-

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tables des ministres du lendemain qui imploraient d'elle un laisser-pasaer pour Leurs médiocres ambitieux. Us avaient voulu, les impérialistes, ruser avec Paris,

et ils en étaient pour leur courte honte. Paris se tait quelquefois, il u'esl jamais dupe.

On avait exhibé, au dernier moment les officiels sans faux nez, bataillon sacrifié pour couvrir la retraite, et sauver les officieux. Naine précaution.

l'.'est bien le réveil, le réveil éclatant, décisif.

Il fallait voir, dès cinq heures, se presser, dans la cour de l'imprimerie du R >]>/>cl, une foule ardente, avide de nouvelles, réclamant les chiffres à mesure qu'ils arrivaient. 11 fallait entendre les applaudissements unanimes qui saluaient le su© sant, à chaque

minute, des candidats de la Revendication.

Cette animation se répétait partout. Les boule\anls étaient admirables de vie, d'entrain et de joie.

Ainsi, après dix -huit ans de silence et de pouvoir personnel, peu Lant lesquels une nation entière déshéritée et gardée à vue n'a pu que se consumer dans l'inaction ou se jeter fiévreusement dans les plaisirs grossiers, la France se retrouve debout avec toutes ses généreuses passions, avec toutes ses énergiques volontés.

Cette France, ce sont les quatre millions d'électeurs nouveaux qui réclament leur héritage, aliéné jadis, sans qu'ils aient signé au contrat.

Le succès n'était pas entier cependant. Dans la septième circonscription, le recensement des votes donnait les résultats suivants :

Electeurs inscrits 43,18 4

Mont le quart est de 10,706

Suïïragi s comptés 34,308

Dont la moitié plus un est de. . 17,155

MM. Jules Fa vre 12,028

Rochefort 10,033

Cantagrel 7,337

Savart 4,583

Divers 228

Henri Rochefort n'avait point passé, on le voit, mais les chiffres laissaient le champ libre à l'espérance. Les dix mille voix obtenues par l'auteur de la Lanterne, augmentées des 7,437 accordées à M. Cantagrel, lequel avait pris l'engagement — réciproque entre ces deux candidats, d'ailleurs — de se retirer au second tour de scrutin, dans le cas où il aurait le moins de suffrages, fournissait un total de 17,470 voix, que ne pouvait atteindre M. Favre, son contingent, 12,028, fût-il grossi encore de l'appoint clérical et bonapartiste du ministériel Savart : 12,028, plus 4,583. égale: 16,611. On pouvait même ajouter, sans arriver à un résultat plus satisfaisant les 227 voix diverses quoiqu'elles fussent d'une diversité qui ne permît pas de les adjoindre toutes, car plusieurs de ces bulletins, enregistrés sous cette élastique mention, contenaient les choses les plus abracadabrantes contre l'Empereur.

Ce fut sous les auspices de cette déclaration pleine de loyauté et de bonne confraternité que la campagne recommença et que le lanternier redescendit dans l'arène :

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