A FRANÇOIS-VICTOR HUGO
Londres, 16, Upper Montagu street, Montagu square, 3 juin 1869.
Mon cher ami,
Vous me demandez mon opinion sur la lutte engagée dans la septième circonscription de Paris.
Voici ma réponse :
Si j'avais à voter, je m'efforcerais, avant tout, d'oublier le mal que m'a fait M. Jules Favre pour ne songer qu'au bien public et me décider en homme libre. Car celui-là n'est pas libre qui est esclave d'un ressentiment.
Mais une considération puissante m'empêcherait d'hésiter entre les deux candidats de l'opposition.
Je voterais pour Henri Rochefort à cause de l'adhésion qu'il a si énergiquement et si loyalement donnée à des idées de réforme spéciale qui ne sont pas celles de M. Jules Favre, quoique de leur réalisation dépendent, selon moi, l'avenir du peuple et l'accord de la liberté avec la justice. Cordialement à vous.
Louis Blanc.
Mais on eut aussi la douleur de constater la défection d'esprits remarquables, sur le républicanisme desquels le peuple avait cru pouvoir compter en toute occasion.
Dans une réunion privée rue Monge, M. Ténot, l'auteur de l'histoire du Coup d'État en province et du Coup d'État à Paris ne craignit pas, faisant ainsi le jeu du gouvernement impérial, jadis si furieusement attaqué par lui, de glorifier M. Jules Favre et de combattre Henri Rochefort. Ce fut un étonnement considérable, celui que provoqua cette conduite étrange du rédacteur du Siècle, et les huées populaires accueillirent la passion que cet ex-mécontent jetait dans le débat. Avant le premier tour de scrutin, M. Ténot était allé jusqu'à soutenir qu'Henri Rochefort était inéligible. Or l'administration elle-même avait répudié la chicane de M. Ténot, car les voix obtenues parle pamphlétaire avaient été proclamées officiellement à l'Hôtel de Ville. Ce précédent, où le rédacteur du journal de la rue Chauchat avait eu le désagrément
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d'être moins libéral que L'Empire, aurait dû calmer la vivacité de sa polémique et lui montrer le caractère anti démocratique de saconduiLe.
L'avenir devait réserver au peuple bien d'autres illusions amères passées à l'actif des modérés.
Le résultat définitif fut la nomination de M. Favre le 7 juin.
Les votes se répartirent de la façon suivante : Jules Favre 18.316, Rocheforl 11.784. La majorité pour l'ex .représentant de la gauche fut de de 3.100. Les intrigues mises enjeu par la réaction au dernier moment avaient été démesurées. Le Rappel avait dû, la veille du vote, encore démentir les attaques les plus grossières dirigées contre Henri Rochefort par les feuilles à la solde des amis de son adversaire.
Voici comment le seul journal qui avait soutenu l'exilé rendait compte de cet échec.
« Une chose a nui à Rochefort. C'est que M. Jules Favre n'avait pas été nommé ailleurs. Dès qu'on a su que l'éminent avocat avait été repoussé partout, il s'est fait en sa faveur une réaction subite. Sa conduite jugée sévèrement jusque là et le service qu'il était venu rendre au gouvernement, en s'opposant à la candidature la plus désagréable, lui ont été pardonnes ; ses mérites ont été chantés en chœur par les feuilles libérales harmonieusement mêlées aux feuilles officieuses ; sans M. Favre, la Chambre était vide ; on a crié à Pin-
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gratitude; Paris n'avait plus qu'une fonction au monde : guérir ce blessé de la province ; ça ]été une pitié universelle, la politique s'est changée en sensiblerie, et nous ne doutons pas que quelques-uns qui au premier tour, avaient voté virilement pour Rochefort, n'aient ausecond, brusquement attendris, versé des bulletins de repentir dans les urnes lacrymatoires. »
Pour donner la mesure exacte du sentiment pénible qu'éprouvèrent les républicains de Paris de cette défaite relative du champion le plus ardent de la démocratie, nous ne croyons pouvoir mieux faire que d'enregistrer ce Compte rendu de la journée, daté du S juin \869. Les plus dissertes appréciations feraient moins revivre que cette page écrite dans l'agitation du moment, la physionomie de la vaillante capitale.
« La journée qui suivit le vote n'avait été mar- « quée que par un ordre et un calme souverain. « Les électeurs, rares aux sections le dimanche, « s'y pressaient le lundi, mais sans bruit, sans « tumulte, avec une parfaite dignité.
» Vers six heures, Paris commença à s'animer « et à s'agiter. Les abords des sections où s'opé- « rait le dépouillement étaient comme assiégés.
» A mesure que les résultats étaient connus, c les manifestatio ns d'allégresse ou de désappoin- « tement ou de colère devenaient de plus en plus « vives. A sept heures, la rue de Champollion, où
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geail Le comité Rochefort, et la place de la
■ Sorbonne étaient envahies par des groupes a anxieux; dès que les nouvelles parvenui
« toutes os eurent t'ait connaît] i
« relatif de Rochefort, une grande douleur i » la foule.
« Des cris nombreux retentirent: Nous l'sai-
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■■ Quelques membres du comité de Rochefort