‹ Henri RochefortChapitre 18 sur 60 · RÉPUTATION · texte numérisé non relu

RÉPUTATION

C'était vraiment bien la peine, ô Raroche, de déranger des agents de police el de mettre la magistrature

en branle pour arriver à ee résultat qui te couvre de ridicule.

Si maintenant j'obtiens, malgré tes efforts et ceux de ton auguste maître, une place au Corps législatif, aurais-je as-sez le droit de te rire au nez, lorsque je te rencontrerai dans les couloirs et de te refuser L'épithète d'bonorable quand je parlerai de toi à la tribune.

J'avais écrit dernièrement ceci après mon échec du second tour de scrutin ;

a J'ignore maintenant ce que le gouvernement va faire contre moi, mais je suis sûr que ce sera une bêtise. »

Jiï n'osais espérer que cette prédiction se réaliserait si vite.

L'administration voyait ses heureuses combinaisons s'évanouir. Pour procéder aux élections complémentaires, la loi lui accordait un délai de six mois. Les persécutions éhontées dont avait été victime Henri Rochefort étaient pour l'Empire une garantie que le journaliste traqué, malmené, désagréable aux gouvernants, serait choisi et nommé par les Parisiens républicains et de tout temps frondeurs. La seule guerre qu'on pût faire désormais au futur représentant du peuple, était une guerre de calomnies. Durant le répit qu'il avait, le clan impérial ne songea plus qu'à B'efforcer de discréditer, par tous les moyens possibles, celui dont la candidature 'Hait poser d'une façon si Dette, si hostile, et la campagne interrompue des

Stamir et des Marchai de Bussy recommença.

On procéda toutefois avec moins de brutalité, les insinuations eurent la prétention d'être plus perfides, les coups plus dissimulés. Le personnel du bataillon louche lancé contre le pamphlétaire fut absolument renouvelé.

La mort avait d'ailleurs fauché une des principales têtes de l'ancienne cohorte. Le nommé Marchai avait été trouvé un beau matin saoul d'absinthe, râlant, succombant dégoutamment à son odieuse ivresse. Cette fin dégradante d'un antique auxiliaire de M. Pinard avait fait un certain bruit et la veille de l'enterrement du policier, le Figaro avait inséré ces quatre mots servant de lettre de faire part, et dont nous lui laissons l'entière responsabilité :

« On l'encrotte demain. »

Au nombre des nouveaux détracteurs, M. Eugène de Mirecourt se fit remarquer par le cynisme de ses attaques.

Dans une biographie du lanternier qu'il composa, il accumula les mensonges 4es plus osés, et présenta aux lecteurs Henri Rochefort — lequel est la sobriété même et l'amour paternel incarné — comme un viveur de bas-étage, un habitué du bal Bullier et un pillier d'estaminet ! Ces agressions déloyales étaient dignes de ce catholique qui depuis s'est fait prêtre.

L'auteur de la Lanterne avait grand raison

M l'UTATlON -3'ï

lorsque, plein de mépris pour oea inventions ignobles, il ripostait de cette façon :

Ce qui ne devrait pas être discuté non pliu depuis longtemps ce sont les biographies, da sieur Eugène de Mirecourt. Mon uni Gabriel Guillemot veut Lien s'indiger dans Je Charivari devant le tas d'ordures que le calomniateur sur mesure vient, paraît-il, de déposer devant mon nom.

Je n'ai pas lu cette nouvelle « œuvre » ; mais, étant tort jeune, j'ai gu avec quels renseignements el quelle conscience le Mirecourt composait ce qu'il appelait des biographies, et je ne me sens pas le C0 de me préoccuper des ingrédients qu'il a pu introduire dans la mienne.

Il s'était adjoint un de mes amis de collège qui avait alors vingt-deux ans, et qui, lui, composait ses petites brochures absolument au hasard, avec des nouvelles à la main qu'il dénichait dans les petits journaux, et qu'il mettait sur le dos de Lamartine, d'Alfred de Musset ou de Krédérik Lemaitre.

Il ne se passait pas de jour où mon camarade, alors aussi besoigneux que moi, ne vint me trouver pour me dire :

Est-ce que tu n'as pas quelque histoire à nie donner, une aventure de femme, une blague decoulisse, n'importe quoi ? C'est pour la biographie d'Alphonse Rarr.

Et le Mirecourt, dont tout le travail consistait à recopier à peu prés textuellement celui de mon ami, se drapait dans son sacerdoce et répondait aux réclamations qui pleuvaient sur lui, que toutes ses informations étaient puisées aux sources les mieux garanties, et que, toit de son droit et de sa loyauté, il porterait sa tête sur l'échafaud révolutionnaire plutôt que d'en rétracter une ligne.

C'est pourquoi je me tiens les côtes, quand j'apprends, par l'article du Charivari que cet homme honorable m'accuse d'avoir fréquenté le bal Bullier et passé ma jeunesse dans les cafés. Guillemot, qui s'est donné la peine de me défendre, sait bien, lui, qui a débuté avec moi dans le journalisme, et que je ne quittais presque pas à cette époque, si je fréquentais les bals et les cafés. Nous rêvions des romans et' nous faisions des pièces dans une petite chambre de la rue Bonaparte, et c'était un événement dans le quartier quand nous nous permettions quelquefois, le dimanche matin, d'aller prendre une demi-tasse de l'autre côté de l'eau.

Mais il est d'autant plus surprenant que le susdit Mirecourt m'accuse d'avoir passé mes soirées dans les bals, qu'il est précisément payé pour savoir que je les passais à la Bibliothèque Sainte-Geneviève.

Voici, en effet, ce qui m'arriva un jour de grande détresse :

L'ami, dont j'ai parlé plus haut, vint me trouver un matin, les mains pleines des propositions suivantes :

On a commandé à Mirecourt, me dit-il, un roman qui doit être intitulé : La marquiae de Cour celle s. Mme de Gourcelles était une des nièces de Mazarin. Ce roman lui est payé 1000 fr. Il n'a pas le temps nécessaire pour s'y atteler, et m'a demandé si je consentirais à le faire à sa place, moyennant cinq cents francs. J'ai accepté, mais je ne sais trop comment m'y prendre. Qu'est-ce que tu prendrais pour t'en charger.

J'étais pauvre ; j'avais vingt-deux ans et j'étais père. Après un débat assez long, savez-vous ce que j'acceptai pour faire ce roman ?

Cent francs.

Tous les soirs, pendant deux mois, j'allai à la Bibliothèque en ruminer et en écrire les chapitres. Le

DKPUTAT10N 235

mman doit avoir paru, car il me semble L'avoir aperça quelquefois aux vitrines des libraires. Ifirecourt le

signa, toucha mille francs, mais mon ami eut lontee les peines du monde à arracher ses cinq cents francs à ce

biographe qui, naturellement criblé de dettes, avait amment-des huissiers en villégiature chez lui. Je n'ai jamais relu cet ouvrage dont je suis le douloureux auteur. Autant que mes souvenirs me servent, cependant, je me rappelle qu'il était assez mauvais. C'est probablement pourquoi personne ne s'est encore aperçu qu'il n'était pas de Mirecourt.

Les journaux ministériels s'étaient mis de la partit'. L s système adopté par eux: était de répéter chaque matin que Rochefort ne pouvait être sérieusement désigné par les électeurs, que l'éminent écrivain était un folliculaire, un vaudevilliste, tout ce qu'on voudra, hormis un homme politique.

Et l'exilé répliquait en riant du désarroi jeté, par la peur de son élection, dans le camp de ses implacables ennemis :

Un ancien gandin qui, sous prétexte qu'il s'appelle Souillard, du nom de ses pères, signe, contrairement à la loi, Gaston de Saint-Valdry dans la Patrie, me reprochait dernièrement d'avoir lait représenter un vaudeville intitulé ia Vieillesse de Brididi.

Je tiendrai compte des observations de ce gentilhomme d'antichambre, et si jamais on reprend cet acte quelque part, — puisqu'on vient de découvrir qu'un austère juge d'instruction était un ancien noceur, habitué de Mabille, où il s'était fait surnommer Zéphir en dansant le quadrille de la Chaise i

avec Mogador, — je prierai le directeur qui ornera son affiche de changer le titre de la pièce pour y substituer celui-ci : la Vieillesse de Zépliir.

C'est avec le même à-propos qu'il répondait encore aux reproches ridicules que lui adressaient les journalistes officieux dévoués à la cour, au sujet de ses œuvres dramatiques :

« M. de Morny aussi a fait, comme moi, des vaudevilles dont l'un, entre autres, a pour titre : M. Chou fleuri restera chez lui, le malheur même est qu'il ne s'en soit pas tenu là et qu'il ait ensuite fait une tragédie : le Deux-Décembre.

Rochefort avait fait représenter, de 1860 à 1866 dix-neuf pièces dont la plupart avaient obtenu de grands succès. En voici l'énumération :

Je suis mon fils, en un acte (Palais-Royal 1860), avec Yarin ; le Petit Cousin, opérette en un acte (Bouffes-Parisiens 1860), avec Deulin; les Roueries d'une ingénue, en trois actes (Vaudeville 1861) ; une Martingale, en un acte (Variétés 1862), avec Clairville et Cham ; Un premier avril, opérette en un acte (Bouffes-Parisiens), avec Adrien Marx ; un Homme du Sud, en un acte (Palais-Royal 1862), avec Albert Wolff ; les Bienfaits de Champavert, en un acte (Délassements-Comiques); Nos petites faiblesses, en deux actes (Variétés 1862) ; les Mystères de l'Hôtel des Ventes, en trois actes (Palais-Royal 1863), avec Wolff; les Secrets du grand Albert, en deux actes (Variétés 1868),

l'ÊI'i rATION

avec Qrai s ir seule, comédie en trois actes (Gymnase 1863 : la Vieillesse de Brididi, en un acte (Variétés 1864 , avec Choler; les Piru d'il (-1 oïse, en un acte (Variétés 1864), avec Choler;

Mémoires de Pézéda (Palais-Royal 1865 .

Blum ft Wolff; le Procès Van Korn, en an acte, 1865, avec Choler ; Sauvé, mon hieu : en un acte. (Vaudeville, 1865), avec Pierre Véron; la Tribu des Rousses, en un acte (Palais-Royal . avec Blin; la Foire aux grotesques , en deux actes (Palais- 1866), avec Pierre Véron; la Confession d'un enfant du siècle, comédie en un acte (Vaudeville 1866).

A ce bagage littéraire du futur député s'ajoutaient deux livres : la Marquise de Coureelles (1859), roman écrit presque au sortir du collège dans les conditions que Rochefort a lui-même indiquées et les Petits m -/.stères de V Hôtel des ventes (1862). Dans ce dernier ouvrage, publié chez Dentu, Victor Henri dans une série d'observations piquantes, dévoilait les secrets agissements des commissaires priseurs. L'assiduité avec laquelle il suivait les ventes journalières de l'hôtel Drouot, sans cesse en quête de quelque objet d'art méconnu et qu'il lui serait aisé, avec ses connaissances aprofondies,de découvrir dans l'océan de vieilexhibées, l'avait nus à même de se renseigner sur les * trucs » en usage.

La publication de cette œuvre et les détails i •

. ateurs qu'elle renfermait, eut le don d'émouvoir les rois de l'hôtel des ventes qui pour sceptre ont un marteau d'ivoire.

Le bruit courut même un moment que ! ceux-ci avaient discuté dans une réunion l'offre de 20,000 francs à faire pour l'auteur pour retirer son livre de la circulation. Que la nouvelle soit vraie ou fausse, aucune proposition ne fut soumise au pamplétaire, qui se fût empressé, le cas échéant, de la repousser au premier semblant d'ouverture.

Enfin les impérialistes avaient réédité la fameuse et niaise accusation que Henri Rochefort n'attaquait la famille des Bonaparte et les institutions de l'Appel au peuple que parce qu'il était orléaniste.

Dans divers numéros de la brochure proscrite, l'auteur delà Lanterne avait reproché à l'empereur et la mort des républicains fusillés par ses ordres le 2 décembre, et la transportation des socialistes, et la spoliation des d'Orléans. C'est sur ces dernières diatribes que le ministère et les mamelucks essayèrent d'échafauder leurs calomnies. Ce qui était exact et ce que le peuple de Paris n'ignorait point, c'est que le nom des d'Orléans n'était jamais venu sous la plume d'Henri Rochefort que comme arme de guerre, et le fait que nous allons rappeler ne pouvait laisser aucun doute dans les esprits .

Un soir, à une représentation extraordinaire au théâtre du Parc à Bruxelles, Rochefort était ins-

I PUTATI0N

Lallé dans une i fille, quand le contrôle

vint lui dire : ■

— Awz-vous remarqué Le grand monsieur qui est dans la loge en l'ace de la vôtre et qui vous lorgne constamment?

— Non. dit Victor-Henri, qui est-ce?

— C'est le comte de Paris.

Lait la première fois que Rochefort apercevait l'héritier de la branche cadette. Le rideau tombé et pendant L'entr'acte du premier acte, le proscrit sortit avec sa fille pour aller se promener au !

mte de Paris se leva en même temps que lui et sortit également. Comme Rochefort traversait le corridor, il rencontra .M. Frédérix, rédacteur de V Indépendance belge, qui lui dit :

— Vous savez que le comte de Paris vous cherche. Il a la plus grande envie de vous connaître.

A ce moment, le petit-fils de Louis-Philippe apparaissait à l'extrémité opposée du couloir, Henri Rochefort, très embarrassé, ne voulant pas dre par une impolitesse directe à une marque de sympathie, ne savait comment éluder celte rencontre, quand il vit sur sa gauche un peti calier qui descendait au contrôle, il s'y précipita avec son enfant qui ne comprenait rien à cette manœuvre et voulait absolument entraîner .a buffet du foyer.

Le lendemain, le comte de Pans qui dînait chez

M. Bérardi, rédacteur en chef de V Indépendance, lui dit devant tous les convives :

— « J'aurais bien voulu hier soir parler à M. Rochefort, mais il a mis tant de soin à m'éviter, qu'il m'a été impossible de le rejoindre. »

C'est M. Bérardi, lui-même, qui a rapporté ce propos à M. Rochefort, et si M-, le comte de Paris lit ces lignes, nous sommes convaincu qu'il ne démentira que les faits relatés.

Les électeurs parisiens firent donc bon marché, — comme il convenait — de toutes ces insinuations extravagantes, et le lundi 4 octobre 1869, le Rappel enregistrait cette offre de candidature :

Les électeurs de la 1" circoiiscription de la Seine au citoyen Henri Rochefort.

Citoyen,

Nous, électeurs de la lre circonscription de la Seine, en vue des prochaines élections partielles, avons résolu de fixer notre choix sur vous pour remplir le mandat législatif vacant dans cette circonscription.

Ce choix nous est dicté par le courage énergique et indomptable que vous avez déployé contre le despotisme, soit en démasquant les abus, soit en flagellant les abuseurs.

"Votre talent d'écrivain a rendu et rend encore de grands services à la démocratie ; mais il n'est que la première partie d'un tout que votre parole et au besoin vos actes compléteront.

Le déplorable exemple de mollesse récemment offert aux démocrates par leurs mandataires, lors de la brus-

M III M|,,\ vjf j

que prorogation du Corp's législatif, nuui démontre clairement qu'il ne suffit pas de professer des idées Bainemenl démocratiques, mais qu'il faut ausM nne énergie à toute épreuve pour faire respecte] ces idées en toutes circonstan

Toute la démocratie comprend que l'état politique et social île la France est on ne peut plus transitoire, et qu'en face des éventualités qui se préparent, let personnalités doivent s'effacer devant l'intérêt dominant.

Jamais moment ne fut plus solennel pour la liberté de notre patrie! Jamais questions plus graves ne s'agitèrent au sein de notre société !

Si, pour écarter ce* moment, aussi Lien que pour éluder de nouveau ces questions, les artistes gouvernementaux taisaient encore relâche au palais Bourbon pour répéter une nouvelle pièce, il nous faudrait un mandataire ferme à son poste d'honneur, et qui ne fuirait ni la gloire, ni le danger d'une seconde édition de la séance à jamais mémorable du jeu de Paume.

Il y a là un grand exemple à donner.

En un mot nous vous représentons notre cahier déjà offert au citoyen Gambetta, avec la mission stricte et rigoureuse de remplir les obligations qu'il s était imposées lui-même.

Vous voyez, citoyen, que la tâche de notre député sera aussi périlleuse qu'honorable, et lui demandera un civisme à la hauteur du danger à courir. La liberté nous inspire la conviction que vous bi avérez le danger, que vous donnerez l'exemple.

Mue votre adhésion soit la première page de notre indissoluble solidarité.

Paris, 1er octobre 1869.

Barois, Biette, Bernardon Arnaudy, Albiot, etc., oie, en tout 323 signatures.

Le surlendemain, Henri Rochefort répondait à l'adresse des délégués.

Ghers concitoyens,

En voyant le gouvernement personnel s'effondrer, je m'étais demandé un instant s'il était bien utile que je fisse partie d'une Chambre destinée, non plus à combattre, mais à enterrer cet ordre de choses.

Je pensais que garder mon indépendance absolue me donnerait plus de force pour surveiller ceux qui guettent la succession au détriment de la République et mon rôle me paraissait être plutôt dans la rue qu'au Corps législatif.

Les excellentes raisons que me donnent les honorables délégués qui ont bien voulu venir jusqu'à Bruxelles, m'ont décidé à accepter définitivement la candidature dans la première circonscription.

Je ferai mon devoir au Corps législatif, avec l'espérance de le faire bientôt à la Convention.

Salut et fraternité : Henri Rochefort.

La session du Corps législatif ouverte aussitôt après les élections de juin avait été, sur les instances de l'empereur, close avec une extrême rapidité, et le retour des députés qui, légalement, devait être fixé au 26 octobre, avait été illégalement ajourné au 29 du même mois. L'opinion s'était émue de cette violation de la loi et une agitation extraordinaire se fomentait pour rappeler le gouvernement à l'observation stricte de la Constitution.

Le commencement de la période électorale

complémentaire fournissait un élément de plus aux manifestations républicaines. L'Empire s'était

d'ailleurs aliéné l'esprit do tous les gêna de bien parles massacres hideux de la Flicamarieet d'Aubin. Dans ces deux localités, les mineurs s'étant mis en grève pour éviter une réduction de salaire que les directeurs millionnaires de ces établissements métallurgiques voulaient imposer aux ouvriers, des troupes avaient été envoyées contr grévistes, une collision en était résultée dans laquelle les travailleurs avaient été implacablement fusilles. C'est donc avec un élan tout nouveau que la population de Paris saisit l'occasion d'exprimer son mécontentement et son antipathie contre le régime de la force brutale.

La nomination de l'auteur de la Lanterne était la manifestation la plus concluante.

Le 4 novembre, les électeurs ayant soumis à l'acceptation d'Henri Rochefort le cahier précédemment consenti par Léon Gambetta, le proscrit acquiesça au contrat par une adresse dont nous . extrayons les passages suivants :

Le programme que vous me présentez, je l'accepte, et, dans l'exécution, je ne ferai que l'accentuer davantage....

En présence des scènes sanglantes auxquelles donnant lieu périodiquement les réclamations des travailleurs;, il est impossible que nous n'allions pas chercher le mal jusque dans sa racine. Exterminer n'est pas répondre ; et la moitié de la France ne peut con

tinuellement ouvrir des souscriptions pour fournir de quoi enterrer l'autre.

Le gouvernement perfectionne ses armes, perfectionnons les nôtres. Nos armes à nous, ce sont: la liberté individuelle ; des lois tolérables qui n'envoient pas mourir à Gayenne ou à Charenton le citoyen qui déplaît à un ministre ; la responsabilité de tous les criminels, qu'ils soient ou non fonctionnaires; l'instruction gratuite, la suppression des traitements scandaleux, le droit de se réunir dans une salle et d'exprimer son opinion dans un journal ; enfin, tout l'arsenal des libertés indispensables, q<ii font que ceux qui les possèdent sont des hommes et ceux qui ne les possèdent pas des bestiaux. "

Votre programme, cMoyens électeurs, est donc le mien, du premier au dernier mot. Vous m'offrez l'honneur d'en revendiquer la réalisation. J'accepte avec joie cette gloire, et je crois pouvoir le dire, ce danger.

Cependant d'autres candidatures venaient se placer sinon contre celle d'Henri Rpchefort, au moins à côté d'elle. Ce furent d'abord celle, de M. Laurier, ami personnel de M. Gambetta,et celle de l'honorable M. Cantagrel, l'ex-concurrent du pamphlétaire dans la septième. Puis un candidat ouvrier, M. Stanson.

L'élection de l'auteur de la Lanterne paraissait dès le premier jour si assurée que M. Laurier très inquiet partit subitement pour Bruxelles sur les conseils du président actuel de la Chambre. Le futur négociateur de l'emprunt Morgan avait autrefois connu Rochefort pour l'avoir défendu

DèPtJTATlOfl -' ( I

dans uni' affaire de duel devant la police correctionnelle. 11 se présenta à l'exilé qui était loin de soupçonner à quel point sa candidature révolutionnaire faisait de progrès puisqu'il était absent de Paris. Laurier lui donna à entendre qu'il allait probablement échouer dans la première circonscription, comme il avait succombé dans la septième : il ajouta que lui, Laurier, ouvertement soutenu par son ami Gambetta, était à peu près sûr du succès, il adjurait donc le pamphlétaire, dans son propre inti en sa laveur.

A cette époque M. Laurier faisait montre de son républicanisme et rien ne faisait supposer qu'il deviendrait une des colonnes du centre droit. M. Rochefort, convaincu de la sincérité de son visiteur et peu curieux d'essuyer une seconde défaite, lui signa le désistement demandé que l'avocat emporta triomphalement ci Paris.

Malheureusem mt pour lui, l'effet de ce document ne fut pas précisément celui qu'il en attendait. A peine l'eut-il lu dans une réunion publique que deux membres du comité partirent immédiatement pour Bruxelles et affirmèrent au candidat démissionnaire que son élection était certai exigèrent au nom delà République qu'il retirât son désistement, ce a quoi Rochefort répondit d'abord :

— Mais mon omit.'- m'avait également affirmé que je serais nomme dans la septième circons-

cription, je ne veux pas faire le métier de coureur de candidatures.

Sur de nouvelles assurances, il consentit à revenir sur sa décision et se déclara prêt à obéir aux ordres de son comité, même si celui-ci témoignait le désir que son candidat rentrât à Paris malgré ses récentes condamnations.

Cet engagement rapporté dans les réunions publiques y produisit un enthousiasme indescriptible. Un jeune homme, M. Albiot, ayant offert d'aller chercher le proscrit à Bruxelles et de le ramener en France fut immédiatement délégué pour cette mission.

A son arrivée en Belgique, il se mit en communication avec l'auteur de la Lanterne qui se déclare prêt à partir. On se rappelle le bruit que fit l'arrestation du candidat, appréhendé à la frontière française, à Feignies. Le compte rendu de la réunion publique où le citoyen Albiot vint annoncer cette grande nouvelle, en dira plus sur l'état des esprits que toutes les descriptions.

Dimanche 7 novembre 4869,

Salle du Grand Salon, boulevard de la Chapelle

La salle immense est plus que comble. Deux mille personnes environ sont présentes. L'auditoire est très agité. Le bruit circule que Rochefort est arrivé ou arrivera le soir même.

Un très grand nombre d'agents surveillent les abords de la salle.

Dl ITt.MH'N 247

Lo bureau esl constitué avec lei citoyens Minière, président, Lissagaray, Falcel et Vermorel, i seurs. Le président appelle successivement chacun des candidats,

Un seul répond à l'appel Je son nom : le citoyen Stanson, candidat ouvrier, lise présenta pour la BOCOnde fois, dit-il, aux suffrages de SOS compatriotes, mais cette fois il ne prêtera pas ment.

Le citoyen Combe qui lui succède, ne considère pas la candidature du citoyen Laurier comme sérieuse. Il énumère tous les griefs présentés dans ls réunion de la veille, à Belleville, contre cette candidature. Le citoyen Sabourdy combat aussi ls candidature Laurier, en citant les réponses de

tndidat aux questions qui lui ont été adrest dans les réunions — et celle du citoyen Cantagrel ne trouve pas davantage, dans celte circonstance particulière, grâce à ses yeux. Il se rattache à la candidature Kochefort : « On a dit que tout le monde pouvait faire ce qu'il a fail. — C'est possible. Seulement personne autre que lui ne l'a fait. »

Le citoyen Haulion vient à la tribune affirmer que les paroles blessantes pour les électeurs de Belleville, attribuées dans la Béance de la veille au citoyen Laurier, ont été réellement pronon par lui. «

Plusieurs citoyens offrent d'appuyer ce témoi-

gnage. Mais l'assemblée est d'avis que la question est vidée.

Le citoyen Collot veut nommer Rochefort, parce qu'il est l'homme qui détruira le gouvernement personnel.

Le citoyen Richard s'explique en termes assez habiles pour ne point éveiller les susceptibilités du commissaire, sur les candidatures inassermentées.

Le citoyen Mangeau est partisan déclaré de Rochefort, il ne reconnaît comme révolutionnaire que les candidatures des citoyens qui ne sont point marquées de la tache originelle du serment et celle de Rochefort qui est de toutes la plus désagréable au gouvernement.

Au moment où l'orateur descend de la tribune, des rumeurs courent dans la salle. On entend, on répète ces mots : Rochefort est arrêté.

Au milieu du tumulte et des cris, le président annonce que le citoyen délégué par le comité auprès de Rochefort est là qui apporte des nouvelles précises.

Le citoyen Albiot paraît à la tribune. Profond silence :

Le citoyen Albiot, très ému., explique que le matin même il est parti de Bruxelles avec Rochefort, mais qu'en arrivant à la frontière, à la gare de Feignies, ils se sont trouvés en face d'un commissaire de police qui a mis Rochefort en état d'arrestation.

HITTVIloN

Une tempête indescriptible suit 1 1 lion. Une explosion 'I'1 cris de i nouvelle, el «I»' lonj imations : Vii i;

fort ! retentissent. Les proportions qu'atteignit cotte manifestation furent telles que le propriétaire de la sallf était consterné, craignant à tout»; minute de voir son immeuble s'effondrer so i violei gnements de la fouir assemblée

et rrémiasante.

Le président parvint cependant à rétablir le calme. Le citoyen Albiot, fré [uemment interrompu parles cris de : Vive Rochefort! poursuit son récit :

Après l'arrestation, continue-t-il, il voulait rester auprès de l'auteur de la Lanterne, mais celui-ci savait que les électeursdela première circonscription l'attendaient le soir, il fallait que son absence fût expliquée. Le citoyen Albiot est donc reparti a quatre heures et demie, et il apporte aux électeurs le salut fraternel de Rochefort. Quoi qu'on li i hefort Bera là à l'heure nécessaire pour faiiv son devoir, sinon le premier, du moins avec le premier.

Le cri unanime et prolongé : Vive Rochefort ! couvre sa voix.

< l'esl alors qu'au milieu de l'émoti Jules Va.: sur un b inc

t tonnaa - annonce

que les citoyens Laurier e igrel viennent

d'arriver. Leur devoir est tout tracé par la situation faite à Rochefort. Nous attendons qu'ils viennent à cette tribune apporter leur désistement. » Et des bravos frénétiques accueillent cette proposition. Toutes les mains se lèvent et battent.

Le citoyen Laurier, qui paraît à ce moment à la tribune, est salué par les cris de : Vive Rochefort ! Vainement il s'attarde à parler de sa sincère amitié pour l'exilé et des relations cordiales qu'il a eues avec lui, l'auditoire s'impatiente : « Au fait! au fait ! » réclame-t-on de tous les points de la salle. Le citoyen Laurier déclare donc que, dans le cas où l'arrestation de Rochefort aurait un caractère politique, il croirait de son devoir de se retirer, — sauf avis contraire de son comité.

Le journaliste Humbert demande en ce moment à l'ami dévoué de M. Gambetta s'il se fonderait sur le délit de coups et blessures, qui a été le prétexte de la condamnation de Rochefort, pour soutenir qne son arrestation n'a pas un caractère politique, le jour où, candidat appelé, il vient se rendre à une invitation de ses électeurs.

Le citoyen Laurier riposte qu'en tout cas « il ne peut prendre sous son bonnet » de se désister sans l'avis de son comité.

Une leçon méritait d'être infligée à ce louche avocat qui, futur .apostat, devait échouer sur les. bancs du centre droit de la plus piètre des Assem-

DÉPl'TATION 25 i

: f, et cette leçon ce tu t M. Cîsntagrel qui la lui

donna.

aneant soudain à la tribun lidat so-

cialiste dit:

« Eh bien, moi» citoyens, je puis prendre quelque chose sous mon bonnet et je suis certain de n'être désapprouvé par personne : Nous n'avons tous qu'un seul adversaire. Sus à L'ennemi commun ! L'arrestation île Rochefort est un ou : an peuple souverain. Sa caus«' est devenue celle du suffrage universel. Il n'y a pas à hésiter. Citoyens, le gouvernement met la main sur Rochefort. Volons tous pour Rochefort! »

Un tonnerre d'applaudissements prouva à l'orateur qu'il avait par cet acte de droiture et cette conduite pleine de noblesse, gagné d'un seul coup l'affection du peuple, et en vérité les ouvriers de Paris qu'on se plaît à peindre si oublieux, n'ont jamais oublié ce trait.

Tout l'auditoire se leva, la séance était close ipso facto vu le tumulte. On se mêle, on se serre les mains. Les cris de : vive Rochefort ! éclatent de nouveau de tous les eûtes, on se sépare en criant jusque sur le boulevard : vive Rochefort! vive Rochefort !

Cependant M. Laurier s'était aperçu de la situation fausse qu'il s't-tait créée par des hésitations suspectes. Inquiet de L'impression fâcheuse que ses tergiversations avaient produites sur le public,

à minuit il accourait à l'imprimerie du Rappel et y déposait cette lettre dont il demandait l'insertion immédiate.

Vendredi soir, 5 novembre 4869.

A Monsieur le rédacteur en chef du Rappel

Ce soir, à dix heures, en arrivant à la réunion du Grand Salon, à la Chapelle, j'ai appris que Rochefort avait été arrêté, au moment où il rentrait en France pour soutenir sa candidature.

J'estime que cette arrestation est un attentat contre le suffrage universel.

En face d'une telle violence, j'ai pensé, et mes amis, consultés par moi, ont pensé aussi que, dans notre parti, Rochefort ne doit plus trouver de concurrent.

Je me désiste de ma candidature dans la première circonscription.

Votre dévoué, Clément Laurier.

Gomment s'était donc opérée cette arrestation fameuse, nouvelle et insigne bévue commise par le gouvernement, et qui faisait en quelques heures de Rochefort l'élu par acclamation de la première circonscription de la Seine?

M. Albiot, dans un article intitulé I'Arrestation de Rochefort, raconte la chose en ces termes :

« Le mardi 2 octobre, je recevais du comité démocratique de la première circonscription un mandat ainsi conçu :

Les soussignés, membres du comité, donnent mandat au citoyen Albiot, d'inviter en leur nom, le citoyen Ro-

D&PUTATIOM 253

chefort i m présenter aux électeurs dam la soirée de vendredi in Grand-Salon (Chapelle-Montmartre) et au Folies-Belleville, si possible.

Le citoyen nibiot assistait à la séance où cette n Intion a été prise par le comité le mardi 2 courant, et pourra répéter les phases de la discussion qui ont amené cette décision (Suivent les signatures.)

h Je partis le lendemain et je vis Rochefort le jeudi. Tout de suite il fut prêt à accéder au désir de B68 électeurs et à venir au rendez-vous qu'on lui donnait à Paris.

Donc hier vendredi à neuf heures, nous partions ensemble de Bruxelles.

— Si on yous arrêtait à la frontière ? disais-je dans le wagon à Rochefort.

— Oh ! non, répondit-il. Le gouvernement ne ferait pas cette bêtise! Son jeu est évidemment de me laisser rentrer dans Paris sans avoir l'air de me redouter.

« Arrives à Feignies, la première gare française, nous descendions de wagon pour la visite de la douane, Rochefort ne se cachait point. Il se promenait dans la salle de la douane, sans se dissimuler le moins du monde, tandis que je faisais examiner nos paquets.

« Trois messieurs, qui se tenaient sur la porte, du côté de la voie, causaient en nous regardant. L'un d'eux tout-à-coup se détacha du groupe et vint droit à Rochefort.

IS

— Vous êtes M. Roehefort

— Oui.

— Veuillez me suivre.

Et je les vois disparaître dans un couloir, au moment même où le douanier avait les mains dans ma malle. Il n'avait pas fini sa visite que le monsieur qui avait emmené Roehefort revient à moi.

— M. Albiot?

— C'est moi.

— Veuillez venir.

Un second douanier prend les journaux que j'avais à la main, les examine et me les rend. Je suis mon introducteur, et je retrouve Roehefort dans une petite salle peinte en bleu, décorée du portrait de l'Impératrice.

La locomotive sifflait, le train allait partir, notre « hôte » mettait du charbon dans la cheminée, je lui demande à mon tour :

— A qui avons-nous l'honneur?

— Je suis commissaire de police.

Le chef de train paraît à la porte.

— Ces messieurs ne partent pas ?

— Non, répond le commissaire, ils ne partiront qu'à quatre heures. — Il était midi.

— Cela ne nous gênerait qu'à moitié, me dit Roehefort; au lieu d'arriver à cinq heures nous arriverons à neuf heures et nous pourrions quand même assister à la réunion. — Mais, demanda-t-il

tu oommisqaii Bûr que nous ibres

ù quatre hem

— Je wtis adresser une dépêche à qui de droit, dit le eoroaiisêajre. Il y a on mandat d'amener contre vous depuis le mois de septembre. M temps sont changés ' Je ne puis prendre sous ma

asabilité ai de vous laisser en liberté, ni do TOUS mettra BD état d'arrestation. Veuillez attendre la réponse.

— Au moins pourrons-nous déjeuner?

— Sans doQte ! Seulement il y a encore du monde au buffet. .1»' rais chercher le maître du

irant; vous pourrez lui commander ce que vous voudrez.

Il est sortialors. et bientôt après, il nous aramené le maître du restaurant. Nous sommes rentrés déjeuner au buffet, quand la salle a été vide. Deux ou trois messieurs se promenaient devant la porte. Notre commi- venu s'asseoir à la table

voisine de la nôtre et s'est mis à déjeuner au-<i. Puis nous somme- revenus dans la petite salle bleue, où le commissaire nous a rejoints au coin de la cheminée. Fort aimable, ee commissaire ! un causeur charmant ! Il nous a entretenus d<

lions qu'il avait opérées... lui-même, il nous a éniui

avec des prisonniers rétifs, etc.. A trois heures il sel s<»rti. mais il est revenu presque aussitôt. Il a tire un papier jaune, portant en tête les

titres, grades et honneurs de M. le préfet de Lille, et de plus quelques mots fort simples qu'il a bien voulu nous communiquer :

«Maintenez M. Rochefort en état -d'arrestation. »

Décidément il ne fallait plus songer à partir à quatre heures ! Et les électeurs qui attendaient ! Leur envoyer une lettre ? Personne pour la porter. Un télégramme ? Le laisserait-on arriver à destination ? Rochefort me dit :

— Tâchez, vous, de partir pour Paris et d'arriver à temps à la réunion dire pourquoi je n'arrive pas.

— Je voudrais, dis-je au commissaire, envoyer à Paris un télégramme.

— Le bureau télégraphique de cette gare ne reçoit pas les dépêches privées.

— Où donc faut-il aller?

— A Maubeuge.

— Allons, dis-je à Rochefort, je vais aller à Maubeuge et je reviens.

Le commissaire de police a l'obligeance de me conduire lui-même au guichet de la distribution des billets. Je demande une place pour Maubeuge.

— Vous ne prenez pas aller et retour? me dit le commissaire.

— Si fait ! si fait ! aller et retour.

Je serre la main à Rochefort. Il me fait un signe que je comprends, qui voulait dire: « Allez, faites savoir à mes électeurs que, sur leur invitation, je

;i TATIOK

suis parti, que je sui^ en France, que j'ai

eux, mais qu'on m'arrête en route, el portez-leur

mon salut fraternel. « Oo a vu au compte rendu de la réunion de Bel-

leville que ce salut a été entendu.

■. Pour moi, arrivé h Maubeuge, termine M. Alliiot, je in- descendait! pas il.- mon wagon.

■ .l'avais en poche mou bille! pour Paris, je filais

•■ sur Pans. Quelque employé 'If la ligne aura •• probablement trouvé ce malin sur la voie un « billet portant le timbre de Fe - Mau-

>. beuge, — aller et retour.

On ignora jusqu'au lendemain soir ce qu'il était advenu de Rochefort après que M. Albiot l'eut quitté. La Constitutionnel assurait qu'un Baufconduit avait été délivré au candidat pour toute la périodt Je. Mais, d'autre part, deux ré-

dacteurs «lu Rappel présents à l'arrivée du train de cinq heures un quart du matin affirmaient que l'auteur de la Lanterne n'était pas encore arrivé par ce convoi.

Le dimanche 7 novembre, Henri Rochefort dans une lettre au Rappel fournissait ces explications sur l'incident dont il faisait connaître enfin le dénouement :

Autr rédacteurs du Rappel

M -s chers an.

Les journaux de l'entourage ?eulen1 ahsolument me

persuader que je suis l'obligé de l'empereur, sous prétexte qu'après m'avoir fait arrêter à la frontière, il m'a fait relâcher huit heures après.

Je désirais avoir le public pour juge et non le Constitutionnel. La vérité est qu'à midi un commissaire de police m'a dit :

— Vous êtes prisonnier.

Et qu'à huit heures du soir, il a ajouté :

— Vous êtes libre.

Tel est l'incident dans toute sa simplicité.

La magnanimité du gouvernement se borne donc à avoir fait une sottise à midi, et à s'en être aperçu à huit heures, c'est-à-dire, comme pour tout ce qu'il a fait depuis dix-huit ans, quand il était trop tard.

J'aurais néanmoins laissé les journalistes de la Chambre épousseter en paix leurs fauteuils, s'ils n'avaient mêlé à leurs éloges du souverain une histoire de saufconduit, qu'ils racontent d'autant plus affirmativement qu'elle ne contient pas unmot de vrai. Le sauf-conduit est un rêve, on ne m'a pas parlé de sauf-conduit. Un sauf-conduit, je n'en ai jamais vu. Si le gouvernement avait eu le mauvais goût de m'en offrir un, j'aurais probablement répondu que je ne tenais pas à être sauf, et que je ne voulais pas être conduit, et je le lui aurais non moins probablement jeté au nez.

Cette explication était nécessaire, je crois, pour excuser mon ingratitude, qui est plus radicale que jamais.

Mille poignées de main.

Ainsi, l'arrestation du pamphlétaire avait duré une demi-journée. Mais l'émoi extraordinaire dans lequel l'absence de nouvelles qui se prolongea trente-six heures, avait mis la population, est bien la constatation irréfutable des nobles senti-

i I UloN

ments que c Pai Paris-révolu-

tionnaire, - ' uple, et de la gratitude pa

• à tout homme honnête qui d< I remenl sa cause, el -«-■ dr» aeut con-

tre la tyrannie.

Quel enseignement eût dû tirer l'Empire de la physionomie de cette séance du 7 novembre de la rue Doudeauville à la Chapelle] Quel Bombre avertissement pour lui, que cette ovation pareille, faite à Bon ennemi le plus acharné et le plus hardi, ovation que nous allons décrire.

Entrons donc dans cette réunion impatiente qui attend et dont chaque mouvement est pour : gime impéral un défi.

Le bureau est constitué avec les citoyens X' morel, président, Grandet et Dambi jeurs.

die quoique fort large est trop étroite pour la foule. On crie, on se bouscule aux portes. Le président a peine à se faire entendre. Le commissaire au milieu du tumulte, menace de dis- Boudi

Tout à coup le bruit confus se change en un immense cri : Vive Rochefort ! et Rochefort parait à la tribune au milieu des applaudissements, et des acclamations enthousiastes. Toutes les mains battent, toutes les boui : at. Dans

mblée de deux mille i il n'y a

pas un adversaire, pas un indifférent.

Trois fois, Henri R rt veut par!

fois il est interrompu par les bravos. Enfin il parvient à se faire entendre. Il est pâle, sa voix tremblante d'abord se raffermit peu à peu.

« Citoyens, dit-il, l'émotion que je laisse paraî- « tre vous donnera peut-être une idée peu favo- « rable de mon énergie. Mais quand, en rentrant « dans son pays, on y est accueilli par de telles « sympathies, l'émotion est bien légitime.

« Citoyens, vous ne me connaissez pas encore « et cependant vous me témoignez déjà que vous « avez confiance dans ma parole ; je vous en re- « mercie. A Bruxelles comme à Paris, pas à pas, « jour par jour j'ai suivi le mouvement de la grande « Révolution qui se prépare et que nous accompli- « rons ensemble. Depuis longtemps je suis avec « vous, et si j'ai prêté serment, c'est que je suis « décidé à passer par dessus pour servir la cause « du peuple. »

« La question du serment est grave. Je sais ce « que j'ai fait en le prêtant; je sais qu'au lende- « main de la Révolution les hommes qui auront « accepté de passer sous ces fourches caudi- « nés seront peut-être mis à l'index. Mais j'ac- « cepte cette situation et j'y suis résigné d'avance. « Que la Révolution fasse de moi ce qu'elle vou- « dra; je suis heureux de me donner à elle tout « entier. Le serment, d'ailleurs, est moins humi- « liant pour le candidat qui se résigne à le prêter « que pour le gouvernement qui, en l'exigeant,

ITATIOH S61

'< monttv naïvement s;i terreur de voir certains « hommes à la < lhambre.

l ■ le commissaire de police s'était levé. Il donnait on double avertissement fondé sur ce que :

1° la question constitutionnelle du serment ne pouvait être mise en discussion ; 2° toutrs ces prophéties de Républiquene pouvaientêtre tol< sous le gouvernement de l'Empereur.

« Jamais gouvernement fort, poursuit R< « fort, n'a avoué plus platement sa faiblesse que « celui-ci par l'invention du serment. Il demande « au suffrage universel de prononcer entre lui et « nous, et quand le suffrage universel va répondre n il lui ferme la bouche.

« Pour moi, j'ai cru devoir m'offrir sans re- ■ serve. Citoyens, notre but à tous est le même. « Je n'ai jamais caché le mien, et je vois que

c'est ausssi le vôtre. »

(Juand il eut ajouté ces quelques mots :

« Je serai toujours prêt d'ailleurs, à déposer « entre vos mains ma démission de représentant, « si vous jugez que mon courage n'a pas été à la « hauteur de la confiance que vous avez m:- « moi. liais j'espère que vous n'aurez pas à me h la demander. »

Ce fut dans te bruit immense d'une explosion de bravos et d'applaudissements I [ues qu'il

descendit de la tribune et parvint à se frayer un passage. De toutes parts les mains s.- tendirent

vers la sienne et pendant plus d'un quart d'heure la séance ne put être reprise.

Dès son apparition dans la rue, à la sortie, il fut de rechef acclamé, entouré, pressé, escorté jusqu'à ce qu'il fût monté en voiture. La question des inassermentés, à laquelle Rochefort avait fait allusion dans son discours, était une des phases nouvelles sous laquelle se présentait la lutte contre les institutions bonapartistes.

L'opposition la plus avancée avait eu l'idée de nommer dans les diverses circonscriptions de Paris vacantes par suite des options, dans la troisième, la quatrième, la huitième, par exemple, des proscrits du Deux Décembre qui refuseraient de prêter à l'Empereur le serment de fidélité exigé, par la Constitution, de tout député à son entrée à la Chambre, et condition sine quâ non de la validation de son élection par le Corps législatif. Dans une réunion privée composée d'électeurs des trois circonscriptions citées plus haut, cette question de la candidature des inassermentés, interdite dans les réunions publiques avait été librement débattue. A l'unanimité, elle avait été résolue par l'affirmative. Les noms des candidats avaient été désignés ainsi que les arrondissements respectifs où ils brigueraient les suffrages.

En faveur de Rochefort une exception curieuse était faite. Qu'il prêtât ou ne prêtât pas le serment, il demeurait l'indiscutable élu de Belleville. Mal-

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