ISABELLE
N'achevez pas! de grâce !...
VÉSALE continuant.
Un jour vint où le crime, Su de tous et caché pour sa seule victime, A force de scandale et de publicité, Vint arracher l'époux à sa sécurité.
Il les surprit tous deux : les mains entrelacées, Lisant dans leurs regards leurs muettes pensées ; Il entendit dans l'ombre et le secret des bois S'exhaler en soupirs leur amour et leurs voix, Puis s'éteindre bientôt sous la lèvre furtive L'adieu que réclamait déjà l'heure hâtive. Mais il était trop tard : au couple criminel Cet adieu plein d'espoir devait être éternel : Elle arrivait, enfin, la vengeance espérée! Elle fut' implacable et longtemps savourée!
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Longtemps l'époux garda son poignard suspendu Sur le cœur de l'amant à ses pieds étendu, Et lorsqu'enfin la lame altérée et cruelle Eut mis à nu ce cœur qui se tordait ^ous elle, 11 s'assit en silence et jusqu'au jnir naissant Demeura près du corps pour voir couler le sang.
(Il va ouvrir le paneau du fond et montre le corps d'Alvar couvert d'un linceul blanc. La tète seule est découverte).
C'était en effet au collège Saint-Louis que la découverte de la trame Buttet avait presque immédiatement jeté le réfractaire. Il était voué désormais à cette déportation dans une enceinte fortifiée réelle : l'internat. Dorénavant plus de retours journaliers à la maison paternelle ; plus d'ébats dans les larges avenues sablées des jardins publics, sous le soleil riant, plus de stations sur le parcours de la rue de Grenelle-Saint-Honoré à l'école, devant les longues rangées de magasins vitrés, étincelants de l'étalage des curiosités innombrables, tentations perpétuelles, produits du ■génie vivace, industriel et artistique de Paris. Une difficulté avait surgi, il est vrai, lors de la présentation de l'écolier à l'institution nouvelle, mais l'obstacle avait été vite aplani." La formalité non exécutée et requise, condition sine qua non qui avait retardé de quelques jours l'admission, c'était le non-baptème du présenté.
Indiffèrent au suprême degré en matière de re-
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ligion, le royaliste M. de Rochefort n'avait même pas songé à faire baptiser son fils. Les sentiments républicains et anti-cléricaux de la mère sont trop affirmés par ses origines pour qu'il y ait lieu de s'étonner de cet oubli et qu'il soit nécessaire d'insister. 11 fallut néanmoins réparer l'omission et procéder à la hâte à la cérémonie. On ne savait en vérité, à qui demander d'être le parrain de ce grand garçon de douze ans, lorsque l'éditeur M. Hetzel, commensal du salon de M. de Rochefort, étant apparu au beau milieu de l'embarras, reçut le parrainage en pleine poitrine, la marraine fut la petite-fille du peintre Guérin, la cousine germaine de Victor-Henri.
Lorsqu'en avril 1871 M. de Rochefort père mourut, les journaux ['Univers, le Monde, le Figaro protestèrent contre l'enterrement civil que lui fit son fils, rédacteur en chef du Mot d'Ordre. Ces, feuilles récriminèrent avec violence, appelant à l'aide de leurs récriminations le prétendu « passé religieux » du défunt. Il n'était pas inutile, sans prêter à ces polémiques acerbes plus d'importance qu'elles n'en méritent, de les faire, par un trait, par un mot, replonger dans le néant.
Le baptême étant le « sésame ouvre-toi », les portes du collège Saint-Louis s'étaient ouvertes. Elles s'étaient refermées aussi. Dans ce cloître, l'enfant nerveux s'étiole. Les années 1843-1844 le voient travailler avec un courage infatigable, uni-
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que remède pour vaincre son ennui. Mais les succès eux-mêmes ne sont pas exempts de monotonie. On se lasse de tout, fût-ce d'être toujours le premier. Nous touchons alors au domaine des fantaisies dans lesquelles l'interne cherche des distractions. Citons deux exemples entre autres.
« Un jour, dit une brochure, son professeur « donna un sujet de narration assez ardu. Roche- « fort dont le goût pour la poésie était notoire, « traita en vers la question soumise à l'amplifica- « tion des élèves. Seulement comme il craignait « pour celte poétique incartade les reproches pos- « siblcs du maître, il pria un cancre de ses voisins « d'endosser ses rimes. Quel ne fut pas son éton- « npment, lorsque le verdict hebdomadaire éleva « sur le pavois son camarade qui fut complimenté. « Mais ce cancre avait du bon. Monsieur, dit-il, « les louanges que vous venez de m'accorder re- « viennent à M. Rochefort, et il conta le tour joué « par son copain, et lui, de compagnie. »
Où l'auteur de la brochure, dont nous extrayons ce passage s'est trompé, c'est quand il qualifie de cancre, celui qui se fit responsable de la versification. Cet élève était, au contraire, l'un des plus intelligents et des plus distingués de la classe, c'était le fils du général Prax. Il fut du reste, à plusieurs reprises, lauréat au grand concours. Le professeur dont on ne mentionne pas le nom s'appelait M. Demogeot, littérateur émérite, inspecteur
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aux examens d'admissibilité à l'école de Saint- Cyr. Le sujet de la narration enfin était la prophétie d'un oracle d'Apollon, consulté par les délégués d'une ville grecque opprimée et désireuse de chasser les oppresseurs. Voici les deux dernières strophes de cette élucubration du pensionnaire:
« Avant d'engloutir le vaisseau
« Sur le fragile esquif l'orage se déchaîne
« Avant de renverser le chêne,
c Le vent renverse l'arbrisseau. »
La voix se tut. Le Dieu ne fit plus rien entendre, Le peuple répéta ces mots sans les comprendre, Car il ne savait pas que, traversant les mers, Un Turc à la patrie irait porter des fers, Qu'elle verrait plus tard sa gloire profanée Et que la Grèce enfin, reine découronnée, Pour son peuple asservi, pour ses soldats vaincus Invoquerait un jour l'ombre de Spartacus.
Dans des circonstances à peu près analogues, le jeune poète avait obtenu des d'Orléans un portecrayon en or. C'est ce porte-crayon fameux dont on s'entretint tant et tant au moment de l'élection de Belleville. L'obtention du porte-crayon fut une affaire! Elle fut dénoncée à l'opinion! Sous les instigations réactionnaires, des niais ne rougirent pas de froncer le sourcil. On croira peut-être à une plaisanterie de notre part, eh bien ! nous sommes persuadés que, si Rochefort eût été moins traqué
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par los bonapartistes, moins déporté, moins exilé par les orléanistes, au pouvoir en somme depuis 1870, il y aurait aujourd'hui encore des geDS qui douteraient de son républicanisme, si sincère et si désintéressé, et qui, pour cette prime innocente dédiée à la composition du collégien, soupçonneraient la conscience honnête de l'homme de lettres d'être gagnée à la branche cadette.
L'ancien précepteur du duc de Montpensier, répétiteur à Saint-Louis, avait, lors du mariage du fils du roi, en 1815, donné comme devoir le récit de la cérémonie. « Ce qu'on ne peut dire on le chante », dit le refrain. Et Henri Rochcfort chanta l'union du duc dc-Montpensier.
11 est à présumer que, dans la chanson imposée et à laquelle l'élève ne pouvait se soustraire sous peine de pensum, tout alla au gré du professeur orléaniste; car celui-ci envoya aussitôt le factum aux Tuileries. Le lendemain un laquais en grande livrée apportait au directeur du collège, M. Lorrain, le cadeau qui devait être remis à l'éGolier.
Malgré les présents des Tuileries et les louanges pompeuses de ses juges en dissertation française, Henri Rochefort ne manquait jamais néanmoins de confier à sa mère, chaque fois qu'elle le venait visiter au parloir, le secret de ses tristesses croissantes. Mmc de Rochefort, en présence des félicitation unanimes adressées à son fils, de l'excellence de ses notes, de l'avalanche de ses satls/ccit, ne
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pouvait douter de la sincérité des motifs mis en avant par lui pour se soustraire à la discipline du c. La paresse n'entrait point en ligne comme mobile de l'affranchissement si désiré. Les prières instantes du jeune homme acquéraient dès lors une valeur considérable. Un beau matin l'interné se crut délivré. Le quart d'heure de Rabelais redouté par M. de Rochefort père avait sonné. Un fait douloureux s'était produit subitement : la perte de sommes d'argent naguère léguées à la famille obligeait tout à coup à la renonciation d'une éducation coûteuse. Mme de Rochefort avisa son fils de ce revers. Mais quand elle porta à la connaissance de M. Lorrain la détermination qu'elle avait prise, et surtout lorsqu'elle lui exposa 1rs motifs qui l'avaient contrainte à la prendre, le provis iur s'émut d'une pareille résolution. Il proposa de garder dans son collège un élève qui ajouterait dans un avenir prochain à la gloire de l'établissement par ses succès. Il promit la gratuité complète de l'enseignement, garantie par l'attribution immédiate d'une bourse, et l'écolier lui-même, à la raison duquel on fit appel, fut obligé de donner son acquiescement à ce pacte dont il lui était impossible, à moins d'ingratitude ou de démence, de nier les avantages et de combattre les clauses. Devant la situation toute spéciale qui lui était créée jusqu'à l'entier achèvement de ses études, le collégien re-
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doubla d'assiduité au labeur. Et pourtant les espérances qu'on avait placées sur sa tète, en vue des palmes à remporter au grand concours, devaient être déçues chaque année. 11 est bizarre, et ses maîtres ne se l'expliquèrent pas, que Victor- Henri qui, dans le silence et la retraite étroite du collège, obtenait des victoires constantes dans la joute avec ses émules des autres institutions de Paris, ait été sans discontinuer rejeté dans la pénombre. Le mot de cet énigme nous est fourni par un aveu de l'intéressé.
Toutes les fois qu'il sortait de Saint-Louis pour aller concourir à la Sorbonne, la surrexcitation nerveuse du candidat durant cette courte promenade atteignait à un tel degré qu'une fois installé sur son banc et mis en demeure de faire sa composition, il ne songeait plus qu'à la journée de liberté qui, à partir de midi, était accordée à tous les élèves admis au grand concours.
Cette préoccupation l'absorbait au point de lui enlever toute aptitude au travail.
Lorsque la révolution de 1848 éclata, Henri Rochefort était en rhétorique. Il était de plus en retenue. Avant que les faubourgs ne s'insurgeassent, le collégien, lui, avait levé l'étendard de la révolte, je ne me rappelle pas à quel propos. Force devant rester à la loi sous quelque forme qu'elle se présente, fût-ce même sons celle d'un maître d'étude, le rapport du surveillant l'avait emporté
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dans l'esprit du proviseur sur les affirmations contradictoires de l'élève, il en résulta que Roehefort fut bel et bien mis au cachot. Le cachot ! La rigueur des punitions est une chose toute relative. J'ai vu des jeunes enfants fondre en larmes parce qu'un professeur barbare leur avait fait cette menace dont on appréciera l'extrême violence.
« Si vos devoirs sont négligés, je vous mettrai pendant un quart d'heure votre cahier raturé sur la tête. »
Ils d'au raient pas gémi davantage si on leur avait annoncé qu'ils allaient être conduits pieds et poings liés à l'échafaud.
Certes, elle u'était pas bien terrible la «cellule» du collège Saint-Louis ! Néanmoins, quand on encourait la peine d'y être enfermé, la durée de la séquestration n'excédât-elle pas trente minutes, tout le « quartier » parlait de 1' « affaire », protestait contre les « injustices », s'entretenait de la « victime », exaltait le « condamné ». On considérait le camarade puni comme le successeur direct du fameux Latudc, et les trente minutes de retenue étaient généralement estimées équivalentes, quand elles n'étaient pas déclarées supérieures, aux trente années de captivité.
L'horrible cachot était situé au sixième étage, sous les combles. Le jour qui l'éclairait tombait crûment d'un large vasistas pratiqué dans la toi-
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turc Ce silos, à cent pieds au-dessus du sol, était une petite chambre oblongue mansardée dans sa partie haute. Une chaise dépaillée, une table de Bapin peinte en noir constituaient son Spartiate ameublement.
L'élève récalcitrant que ses méfaits conduisaient à l'épouvantable mansarde ne descendait point au réfectoire prendre ses repas. 11 était soumis à certaines privations d'une application illusoire dans la salle commune. La franc-maronnerie de l'amitié règne en maîtresse dans les lycées. Sur dix adolescents attablés, en effet, l'un vient-il, suivant l'expression usitée, à être « retranché » d'un plat, aussitôt ses neuf camarades des neufs parts qu'on leur apporte en forment dix et leur condisciple échappe au supplice et trouve ainsi son compte de la pitance.
Le garçon du réfectoire chargé d'aller porter au détenu Henri Rochefort sa portion de vivres dûment rognée, grimpa en chantant les escaliers. 11 tenait d'une main un morceau de pain, et de l'autre le maigre ordinaire de la maison campé sur une modeste assiette. 11 ouvrit -lentement la porte. Jugez de sa stupéfaction! La cage était déserte. L'oiselet s'était envolé. La cellule étant fermée à clef à l'extérieur, comment le prisonnier s'était-il enfui? Le domestique referma la porte et courut raconter à un surveillant l'histoire de la disparition.
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Or, voici re qui s'était passé. Rochcfort, qui, dès cette époque, professai! à L'égard de la prison une horreur D'ayant d'égal que la rage de ses ennemis à vouloir sans cesse l'y mettre, était monté sur la table, avait atteint l'embrasure de la lucarne, soulevé l'épais carreau de verre dépoli, opéré sur ses avant-bras un de ces « rétablissements » que le roi Louis-Philippe, moins heureux, ne put opérer, lui, sur son trône. La réussite gymnasiaslc avait porté le collégien sur le toit de l'institution Saint-Louis, comme l'insuccès politique jeta le roi constitutionnel sur les coussins graisseux d'un fiacre.
De son poste d'observation, l'écolier dominait Paris, Paris en pleine ébullition révolutionnaire! I! entendait de tous les côtés la pince, avec un bruit sec et strident, arrachant dans les rues les pavés lourds. La grande cité se hérissait de barricades. Toute charette qui se hasardait était aussitôt dételée, renversée, pour barrer la voie publique, c'est ce qui faisait dire à Louis-Philippe, 'il du .-uens du peuple eu ces journées : Vous donnez le nom de barricade à un eubrioletde place renversé par deux polissons! »