‹ Henri RochefortChapitre 45 sur 60 · LE TRANSPORT « LA VIRGINIE )) . LOUISE MICHEL · texte numérisé non relu

LE TRANSPORT « LA VIRGINIE )) . LOUISE MICHEL

Le gouvernement nouveau dit « de combat » perpétrait à son avènement tout ce que n'avait osé accomplir M. Thiers, lui-même. Jusqu'alors aucune des femmes condamnées n'avait quitté le territoire français, on avait toujours reculé devant l'émoi que ferait éprouver à l'opinion l'annonce de l'envoi de « déportées » à l'île des Pins ou à la presqu'île Ducos. Nul ministre avant M. de Broglie, n'avait osé assumer une responsabilité aussi terrible, ni se couvrir de la honte qui rejaillirait de l'exécution d'un projet, si ténébreux. Les auxiliaires du Maréchal envisagèrent froidement cette infamie.

Le jour même où Edmond Adam vint rendre visite à Henri Rochefort, vingt-deux malheureuseg étaient extraites de la maison centrale d'Auberive

i \ DÉPORTATION .■•!»!

el amenées en voitures cellulaires à la Rochelle. Elles devaient prendre place sur la Virginie.

Kn tête de ces infortui b qui franchirent la passerelle «'t qui furent jetées dans la Bombre pi flottante se trouvaient Mlle Louis.- Michel, l'héroïne de Montmartre, '-t sa digne compagne de . Mme Lemel* On aurait pu supposer an moins qu'en considération de l'étal d'épuisement dans lequel elles arrivaient que des dispositions spéciales seraient prises pour leur épargner les misères d'une traversée aussi pénible. Il n'en fut rien. Elles furent soumises au même régime que les déportés, leurs codétenus.

Le transport la Virginie emportait environ déportes. Il était divisé en étroites batteries, subdivisées elles-mêmes en cages grillées, absolument identiques à celles dans lesquelles les bêtes fauves sont d'ordinaire emprisonné

« L'idée de mettre les gens en cage, 8 dit quelque part Henri Rochefort, à ce propos, n'appartient pas au seul Louis XI. »

Les mêmes tardes Chiourmes surveillaient à la fois, montant la faction le long <\ ges, les

déportés et les déportées. L'unique différence qu'il y eût, c'était que le service intérieur des lo^es affectées aux femmes, était confié à îles religieu à l'humeur atroce, dont la présence et les vexations loin de diminuer, augmentait au contraire le supplie,- des condamn

La mumficence administrative avait accordé à chacune de ces dernières, pour traverser les latitude glacées des mers australes, un trousseau composé d'une robe d'indienne et d'un fichu de cotonnade, les bas et les souliers avaient presque été considérés comme objets inutiles par les hommes de l'ordre moral. C'est le triste lot formé par cette robe d'indienne et ce fichu que Louise Michel avait, avec une ironie sanglante, surnommé «la corbeille de noces de M. de Mac-Mahon. »

Henri Rochefort, à bord de la Virginie, jouissait de certains avantages que son étaf. maladif lui avait fait accorder, sans qu'il le demandât cependant. Ainsi, tandis que les autres détenus étaient entassés par groupes nombreux dans des batteries étroites, manquant d'air le plus souvent, l'auteur de la Lanterne fut placé dans une cage isolée, peut-être, après tout, moins par considération personnelle que de peur qu'il n'exerçât sur ses compagnons de traversée une influence dangereuse et qu'il ne les poussât à une révolte contre les autorités militaires.

A peine le pamphlétaire était-il entré dans le golfe de Gascogne, que le mal de mer auquel il eBt sujet à un degré exceptionnel, l'abattit presque complètement. En dépit de tous les soins que le docteur du bord lui prodiguait, les quatre mois de voyage ne furent pour le déporté qu'un long et continuel supplice. A Palmas, capitale des îles

hefort ii' nit i

I lurnaux d bien que pendant quelque Lem] crut à n mort.

ut ordinairement à tant de Pàlmaa d'une Irentaii ::lnir un jour i aux babitod lant de la

. Henri Rochon u-t qu rthagène ayant alors toute une Hutte isition «'t croisant dani ment fra: l eu peur qu'un des na-

- no vînt délivrer le prisonn riire où l'on avait annoncé au départ

le pn ' lit afin de tromper l'ennemi

qu'un avait jeté l'ancre dans la rade de l'air. Rochefort avait obtenu de radministration de

lier cinq :

qui- présentait le regin

:. mort il

. ancien rédacteur de la Patrie

tsin de M. .1 i 1 pour I' ir de la cap1, un

entré l'insum avaincu que .

nale était l'armée du droit.

oOi LOUISE MICHEL

En face de laçage de Rochefort se trouvait celle où Louise Michel était enfermée avec 21 citoyennes déportées comme elle. Si la déportation était terrible pour les hommes, elle était intolérable pour les femmes, obligées de vaquer aux moindres détails de leur toilette sous les regards incessants des surveillants.

Cependant la plupart de ces infortunées avaient pris leurs précautions et s'étaient procuré avant que la Virginie ne mît à la voile les vêtements ou les chaussures indispensables qui leur manquaient. Mais « consacrer, a dit quelque part Henri Rochefort, à l'achat d'une paire de bottines une somme qu'elle pouvait envoyer à sa mère eût fait à Louise Michel l'effet d'une noire trahison. » Elle se contenta de moins et chaque matin on la voyait monter sur le pont de la frégate — une heure par jour les déportés et les déportées alternativement sortaient de leurs geôles et montaient sur le pont prendre l'air — chaussée d'espadrilles invraisemblables qui à la première averse firent eau de toutes parts.

Lorsqu'on doubla le Cap, à trois cents lieues de la côte, le froid devint tel que les rêveries de Louise Michel, qui restait assise une heure durant sur la dunette, menacèrent d'aboutir à une fluxion de poitrine. Le commandant de la Virginie, dont le républicanisme ne dépassait pas des limites resr freintes, mais qui cependant ne faisait pas le mal l ourle mal, se sentit saisi de pitié. C'est alors qu'il

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eut recoure, pour remédiera cette misère poignante à une idée qui est à son honneur.

Henri Rochefort professait pour Louise Miche), un respect et une tdmireiion immenses. ESt chefort dont il connaissait les Bentimenta à ■ 1 de l'héroïque ambulancière, que le commandant do la Virginie vint s'adresser pour faire i sir ce projet :

— Louise Michel va tombermalade, ditle marin à l'auteur de la Lanterne^ j'ai une bonne paire de

le lai M des chaussures tontes neuves et très

chaudes que je veux absolument lui offrir. vous savez comme elle est Bère, à la première ouverture que je vais tenter, elle m'arrêtera net. Il faut absolument trouver une combinaison qui l'oblige à accepter quand même.

Le capitaine du transport était, et) effet, | pour connaître la fierté de cette brave fille du peu- \ maintes reprises, des mets ayant été remis pour elle aux religieuses par le médecin du bord, elle les avait refuses ou distribués sans qu'il lui en : la moindre part, à ses compagnes cent fois plus souffrantes qu'elle-même, prétendait-elle.

La convention faite entre le commandant et

Henri Rochefort fut que les es chaussures

ont remis au journaliste par un matelot, en

que le déporté aurait l'air de les retirer

I malle, de les essayer, de les trouver I

coup trop petits pour lui, et qu'il les ferait pa

à sa voisine de face clandestinement, car toute communication était interdite entre les différentes cages.

Louise Michel commença par renvoyer le cadeau avec une lettre qui la peint toute entière, et que l'auteur de la Lanterne nous prête pour la reproduire :

« Cher citoyen Rochefort, écrivait-elle, je suis sûre que vous vous privez pour moi : Vous savez que je suis insensible au froid. J'en ai vu bien d'autres, pendant le siège. Je travaille en ce moment à un volume que j'appellerai les Océanien' nés. Puisque vous tenez absolument à m'envoyer quelque chose, faites-moi passer une lettre ou une pièce devers que je mettrai en tête de mon livre pour lui servir de préface. »

Henri Rochefort répondit qu'elle aurait de lui toutes les préfaces imaginables avec cette réserve qu'elle s'engagerait à ne plus monter sur le pont sans les bas et les chaussons, offerts uniquement parce qu'ils étaient trop petits.

Louise Michel s'exécuta, et le pamphlétaire dut s'exécuter à son tour. Les Océaniennes paraîtront sans doute quelque jour. En voici toujours la préface :

J'ai dit à Louise Michel Nous traversons pluie et dégel Sous le Cap de Bonne-Espérance.

Nous serons bientôt tout là-bas.

lii bien, ji' ne m'aperçois pas Que nom ayons quitté la Pru

Avant d'entrer an gouffre amer Arions*nous moins Le mal «le mer?

Même* >us 'I antres eau

Quand mon cœur sente, à chaque bond J'entends !<• pays qui répond : Et moi, suis-je donc sur des roses ?

N 'il loin du pôle où nous passons Nous dérivons sur des glaçons Poussés par la vitesse acquise, dors à dos vainqueurs,

Quand nous mm- heurtions i des eœurs

Cent fois plus durs que la banquise.

Ce -phoque entrevu le matin M'a rappelé dans le lointain Le chaîne Iluuher aux mains gra.- Et ces requins qu'on a péchés Semblaient des membres détachés De la Commission des grâces.

Le jour, jour de grandes chaleurs

Où l'on déploya les couleurs

De l'artimon à la misaine

.le a as, dois-je m'en ezea

\ oir Versailles se pavo

Pour l'acquittement de Baaaiae.

Nous allons voir sur d'autres :

Les laible.s niaisféa par les 1 01

Tout comme le prêchent nos Codes.

Le cri, c'est : malheur aux vaincus !

N'en étions-nous pas convaincus Avant d'aller aux antipodes?

Un coup de flèche, un coup de dent N'est plus pour nous qu'un incident, Car ceux dont la main s'est rougie Dans les massacres de Karnak Donneraient au plus vieux Kanak Des leçons d'anthropophagie.

Ira-t-on comparer jamais

L'humble noir qui se fait des mets

D'un corps mort, trouvé dans les havres

A ces amis de feu César

Qui, pour le moindre Baltazar,

S'offrent trente mille cadavres ?

Le noir, on ne peut le nier, Assouvit sur son prisonnier Des fringales souvent fort vives.

Mais, avant de nous cuire à point, Il nous procure un embonpoint Qui fait honneur à ses convives.

Je connais un Pantagruel

Non moins avide et plus cruel.

Ces enfants, ces vieillards, ces femmes

Qu'on prépare pour ton dîner,

Avant de les assassiner,

0 Mac-Mahon ! tu les affames !

Puisque le vaisseau de l'État Houle de crime en attentat

I \ DÉPORTAI

Dana une mer d ignominie, Paisqae, i 6*1 Là l'ordi e moral,

ni >in 1.1 f irginie.

Il y l'ait trop chaud eu trop 1:

le tu- prétend* pti qu'elle

l'i écisement hospitalièi >•.

Quand nom marchons dam le greail,

l'un snl.lat dont 1'' fusil

Menace l'avant et l'an

Ce mât qu'un grain fait incliner Le vent peut le déraciner ;

Le Ilot peut envahir la cale Mais ces doca éteinte et pâlis, Croie-tn qu'ils n'aient aucun roulis Sur leurs trônes de chryaOCaU?

Que nous soyons rêveurs ou fous, Noue allons tout droit devant nous; Tandis, et c'est ce qui console, Qu'à les regarder s'agiter,

On devine a n'en pas douUr Qu'île ont détraqué leur boussole.

N NU | obrer en chemin,

je prévois qu'avant demain, Sans me donner pour un onde, Leur aort aère peu différent :

Qui veut défier le courant • iii| Olté par la débâcle.

La Virginie avait levé L'ancre le i" août is~ ;.

le 10 décembre, c'est-à-dire après quatre mois de voyage, elle entrait en rade de Nouméa. Durant cette longue période, Louise Michel, nous l'avons dit, et nous voulons insister, avait supporté sans se plaindre les plus terribles privations. Elle avait souffert cet odieux supplice de se coucher dans un dur hamac sans jamais ôter ses vêtements, et quand un mot de désespoir venait à la bouche d'une de ses co-déportées, elle savait encore puiser dans son amour pour la République, son unique, son ardente religion, des paroles pour relever le courage de celles à qui les tortures morales et physiques arrachaient un moment de défaillance.

Il était aussi un devoir qu'elle s'était imposé et auquel elle ne manqua jamais, et dont Rochefort nous a longuement entretenu.

Le 28 novembre 1871, c'est-à-dire six mois après la lutte et la répression la plus terrible qu'on ait eu à enregistrer, après la fusillade sommaire de trente mille hommes, le gouvernement avait cru que ce n'était pas suffisamment de sang versé quand de tous les points du globe, de New-York, de Londres, d'Italie, de Belgique, de Suisse, les voix les plus autorisées demandaient que l'on épargnât enfin les vaincus. M. Thiers,- inflexible dans sa vengeance — et la commission des grâces plus impitoyable encore — faisait adosser les trois jeunes condamnés à mort, Rossel, Ferré et Bourgeois aux poteaux sinistres de Satory. Louise

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