‹ Henri RochefortChapitre 5 sur 60 · L ENFANCE · texte numérisé non relu

L ENFANCE

improvisé « de bandés armées ! » On devine sa consternation.

EUes'en fui en toule halo prévenir Mme Rocheforl de l'attitude de son fils. Quand elle se présenta au domicile île cette dernière, la mère «lu jeune « réformiste » achevait la lecture d'une longue lettre du proviseur.

En parlant de l'échauffourée, M. de Bossay, le remplaçant de M. Lorrain, le prenait sur le même ton que le maréchal Bugeaud parlant de « faire avaler aux Parisiens rebelles le sabre d'Isly jusqu'à la garde. » Il avertissait par lettres autographes les familles qu'après une semblable fugue Fontrée du collège était interdite aux meneurs de la rébellion.

Par bonheur, pour les jeunes soldats de l'école ignorant le premier mot de l'école dite du soldat, 1 e sang ne coula point place du Panthéon. La troupe et la garde nationale fraternisèrent.

Le roi avait pris la fuite vers Saint-Cloud. La lution triomphait.

Le lendemain, dans la matinée, le proviseur de Saint-Louis adressait de rechef à toutes les familles une lettre patriotiqùement émue, formant une antithèse frappante avec les récriminations rognes de la veille. A défaut du texte, en voici le sens. L'officier académique, approximativement, y disait :

« Que vous 'les heureuses, mesdames,

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d'avoir de pareils enfants, qui sautent par-dessus [es mura et hurlent dans les rues la Marseillaiêêi Vous êtes de françaises Cornélies... Qu'ils reviennent donc dans mon collège au plus vite tous ces Bers élèves, qui n'ont pas craint notre feint courroux pour affirmer les droits du peuple... »

Rochefort embrassa sa mère, qui, devant cette épitre inouïe, avait souri.

Les délinquants réintégrèrent la geôle classique. Mais de cette fugue à travers Paris houleux, de ce spectacle des tribuns- haranguant la foule, de ces cris d'ouvriers honnêtes, furieux ou désespérés, de ce cliquetis de fusils et de piques, devait rester au cœur des natures droites et humanitaires un ferment d'esprit d'examen, un besoin de comparaison et de déduction, une volonté toujours prête à se rebeller contre l'arbitraire, une soif inextinguible de justice.

Les professeurs n'avaient pas songé sans doute à ces dispositions nouvelles. Ils étaient appelés à compter avec elles à courte échéance'. Rochefort pensait bien souvent, entre ses thèmes et ses versions latines, que ces ressouvenirs interrompaient, aux scènes émouvantes dont il avait été l'acteur où le témoin. Que de fois ne chercha-t-il pas sous les faits relatés avec partialité par l'histoire qui se taxe d'être impartiale les causes réelles de tels actes, dont auparavant il ne s'était que peu ou point inquit-l

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De la Pénètre de sa maison qui donnait sur la cour de l'imprimerie du journal la Réforme^ il avait entendu, le ii février, Ledru Rollin, monté sur un escabeau, lancer aux délégués de sortions ouvrières, que les peureux de ces temps s'efforçaient d'amener à mettre lias les armes cl de mater, ces paroles pleines de justesse et de prévoyance :

« Peuple, ne t'arrête point dans tes revendi- « cations, poursuis inflexiblement la carrière. « Méprise les conseils de ceux qui veulent s'op- « poser à tes saines et hautes conquêtes, à ta « marche irrésistible vers le progrès !

N'attends rien que de tes propres forces. « Peuple , sois souverain ; sans cela , on t'a « trompé, on te trompe, on le trompera ! »

Et il semblait dès lors au jeune rhétoricien que tout ne dût être accepté ici-bas que sous bénéfice dfi scrupuleux inventaire.

Dans une circonstance solennelle, // inventoria si bel et si bien, que voici ce qui en résulta.

L'insurrection de juin 1848 venait d'être noyée • dans le sang. La répression avait été horrible, impitoyable. Les cadavre-; t]r plusieurs milliers de socialistes jonchaient le sol de Paris. Au plus furt <lc la bataille <\r< rues, un misérable, le général Bréa, avait promis à un groupe considérable d'insurgés embusqués derrière les barricades la vie sauve s'ils jetaient incontinent et leurs car-

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Louchea et leurs fusils. Los insurgés s'étaient rendus, le général parjure et infâme les avait tous, sans exception, fait fusiller. Une trahison aussi lâche appelait une vengeance terrible. Le châtiment oc tarda pas à arriver. .Nourrit, le pompier Lan- et quelques autres firent tomber, sous une grêle de balles, le perfide officier, au moment où, sur un autre point de la résistance épique, il essayait de rééditer son traître et meurtrier procédé.

Au lendemain de là victoire de l'ordre, Nourrit fut envoyé au bagne, le pompier Larr fut exécuté. Larr laissait des enfants. Monseigneur Sibour, l'ami des proscripteurs et des exécuteurs, ne craignit pas de les adopter. Or, l'archevêque ayant, à quelques jours de là, fait une visite au collège Saint-Louis, « Rochefort, dont les compositions « rimées avaient, à diverses reprises, conquis les « palmes, fut désigné pour souhaiter en vers la « bienvenue à l'onctueux prélat. 11 accepta, mais « il refusa jusqu'au dernier moment de soumettre « sa pièce à ses maîtres. Lorsque devant TÉrni- « nence, le proviseur demanda la parole pour son « jeune poète, celui-ci s'avança et lut une cantate « toute républicaine dans laquelle il félicitait « M. Sibour d'avoir adopté les pauvres innocents « petits de l'exécuté. On juge de l'impression que « produisit cette lecture. L'aumônier, présent au « dîner, indigné, supplia l'archevêque qui s'effor-

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o rail de faire bonne contenance, de vouloir bien « excuser l'effervescence, la folie de la jeunesse.

« Quant au proviseur, plus bouleversé encore, « il disaii peu de temps après à madame de Roche-

« fort av.o un Ion toujours troublé :

« — Madame j'observe beaucoup votre fils « depuis plusieurs mois. Eli bien ! je vous donne « ma parole que je ne sais encore si c'est un imbé- . v, elle ou un grand caractère. »

Plus heureux que le proviseur, le public aujourd'hui est renseigné.

Parmi les amis de collège qui sortirent de Saint- Louis et qui passèrent leur baccalauréat dans la même journée que le pamphlétaire, nous avons à citer les noms de MM. Floquet et Hérisson, tous les deux actuellement députés, et celui de M. Anatole Coulombel. Charles Floquet comme Coulombs! était un élève remarquable et montrait déjà à cette époque les qualités plus brillantes. Le représentant du sixième arrondissement de Paris, lui, qui se métamorphosa dans la suite et devint un lauréat de l'école de Droit, était à la fin de l'an 48 le garçon le plus paresseux de France, de Navare et de Clamecy. Ce fut grâce à Henri Rochefort, son voisin de table à l'examen écrit du baccalauréat, qu'il obtint du premier coup h; diplôme de bachelier. Il luttait avec péril et se disposait à éohouer avec honte, quand l'auteur de la Larcter/ze en lui communiquant la tradiuc-

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tion de la version latine. Le jeune Hérisson, pressé par rii.'uic, copia avec si peu de modifications, qu'il faillit entraîner celte association illicite dans un désastre heureusement et comme par miracle évité. Henri Rochefort avait également connu au collège, M. Challcmel Lacour, le sénateur. Lorscpie venait la distribution des prix, celui qui fut préfet de Lyon pendant la guerre franco-prussienne remportait, paraît-il, les succès les plus éclatants.

C'était au point que les lauriers de M. Challemel, élève de philosophie, empêchèrent maintes fois Rochefort, élève de cinquième, de dormir.

A trente années de distance, les deux collègues étaient appelés à se rencontrer en Suisse, l'un au poste d'ambassadeur à Berne, l'autre réfugié à Genève comme proscrit. On ne pourrait pas jurer que les rôles ne fussent intervertis alors et que les diatribes dirigées contre le gouvernement par l'exilé dont l'opinion réclame le retour, ne tinssent pas quelquefois l'ambassadeur gambettiste éveillé.

Nous ne saurions terminer ce chapitre sans présenter au lecteur un personnage dont les fréquentes relations avec l'enfant exercèrent sur les goûts et les connaissances artistiques si profondes de celui-ci une influence caractéristique.

Dans une modeste boutique de la rue Jean- Jacques-Rousseau, au rez-de-chaussée de l'immeuble habité par Claude-Louis-Marie de Roche-

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fort, vivait un vieux royaliste ruiné, qui, pour disputer sod existence misérable, s'était mis à restaurer el à rentoiler les tableaux. Les jours de sortie hebdomadaire et durant les grandes vacances, Victor-Henri ne manquait jamais de faire une visite à la mince échoppe. Le travail du vieillard l'intéressait. Avec une bonhomie surprenante, avec une patience à toute épreuve, le barbon mettait l'enfant au courant des moindres détails de son métier. 11 lui expliquait la façon de noircir les repeints, de dérouler les toiles au doigt, de reconnaître, à telle touche, à telle donnée, tel ou ■ tel maître. Les démonstrations coupées d'anecdotes sur les débuts pauvres des peintres célèbres retenaient le jeune auditeur, cloué là, attentif, bouche béante. L'art avec lequel le vieux monarchiste opérait ses « restaurations » faisait affluer chez lui une clientèle nombreuse. C'était donc un défilé d'oeuvres antiques de toutes provenances. Et bientôt, de même qu'il triomphait dans sa classe, lorsqu'il récitait, sans faute aucune, une leçon, l'éiève-omateur exulta quand, à une demande de l'antiquaire sur l'authenticité d'une nature morte, d'un paysage ou d'un portrait, il pouvait fournir une réponse satisfaisante. Le tableau remplissait les fonctions d'un rébus dont il fallait trouver le mol, c'est-à-dire le nom de l'auteur.

Henri Rochefort acquit à cet exercice une

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BÛreté* de coup d'œil merveilleux. 11 ne se doutait pas qu'un jour la pratique de cette perspicacité remarquable Ferait de lui l'un des plus assidus chercheurs de L'hôtel des ventes et l'un des plus fins connaisseurs.

C'est chez le vieux restaurateur de tableaux, M. de la Roserie. que Henri Rochefort rencontra pour la première fois Amédée de Noé (le caricaturiste Chain), dont le père possédait une galerie de toiles spendides et pour le compte duquel l'antiquaire avait fréquemment à travailler.

Ce qu'il nous faut aussi signaler comme trait dominant du caractère du futur élu de Paris, c'est une timidité enfantine extraordinaire, invincible.

Henri Rochefort ayant un jour exprimé devant l'auteur Ferdinand Langlé son admiration sans réserves pour la tragédienne Rachel, celui-ci proposa au collégien de le conduire un matin déjeuner chez l'actrice. Pendant tout le temps que dura le repas, le jeune invité fut sur les ronces, ne sachant quelle contenance tenir, annihilé, déconcerté. Très gai, très causeur dans l'intimité, il n'avait pu parvenir, si à l'aise qu'on le mît par une affabilité charmante, à vaincre son insurmontable embarras. Il sortit de l'hôtel de la rue Tronchet navré du silence obstiné qu'il avait gardé, de la gaucherie qu'il avait étalée, et de l'opinion désespérante que la plupart des convives et son amphitrion surtout

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allaient concevoir et emporter de son intelligence.

On peut juger, par cet incident, du courage que dut déployer, dans les circontanccs que nous allons relater, Victor-Henri, afin de triompher de sa timidité native. En 1819, il avait écrit sur les bancs de Saint-Louis un vaudeville qui avait pour titre : la Champenoise en loterie. Son manuscrit sous le bras, vêtu de sa tunique et coiffé de son képi, il s'était rendu, une aprèsmidi de sortie du collège, au théâtre des Délassements-Comiques, dirigé alors par M. Emile Taigny, ancien jeune premier du Vaudeville. Après bien des hésitations et des défaillances dans les escaliers de la direction, il se décida finalement à déposer entre les mains de l'autorité compétente son œuvre élaborée en cachette et dérobée à l'œil des professeurs rébarbatifs. La Champenoise en loterie fut reçue et son auteur, à l'époque des vacances, assista aux répétitions. Je laisse à penser si. les artistes furent stupéfiés lors de l'exhibition du littérateur-collégien. Henri Rochefort s'acquitta cependant à son éloge de l'exercice de son sacerdoce. Mademoiselle Cuinet, — la jolie mademoiselle Cuinet, — qui remplissait le rôle principal dans le lever du rideau, conquit dès son entrée en scène le cœur du vaudevilliste mineur, mais celui-ci n'osa jamais lui avouer son pudique amour. Plus tard, quand le lanternier

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retrouva l'objet de son adoration secrète, — la passante de sa jeunesse disparue, perdue dans le tourbillon mondain depuis vingt années, — la comédienne jouait une duègne dans YQEil crevé du musicien Hervé. Rochcfort n'avait plus rien à révéler de son ancienne passion platonique, passée à l'état de fossile désormais.

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