LES DEBUTS DANS LA PRESSE
Mme de Rochefort avait de bonne heure inspiré à son fils, pour lequel elle nourrissait la plus grande tendresse, les idées généreuses et républicaines qu'elle-même tenait de ses parents. En général, les soins empressés et incessants qu'une mère prodigue à ses enfants font qu'elle exerce sur eux une influence plus décisive, plus directe que le père, dont les rapports sont de beaucoup plus fugitifs. Or, les impressions du jeune âge étant les plus puissantes et celles qui impriment presque toujours leur indélébile cachet, il n'est pas de
plaidoyer plus concluant en faveur des projets d'éducation tout'' laïque et toute libérale à donner
aux femmes, que cet exemple du résultat obtenu par cette mère républicaine, amenant au culte de la République tous les enfanta issus d'un hymen légitimo-républicain.
Si les conseils de Mme de Rochefort n'avaient pas réussi à atteindre complètement le but vers lequel tendaient tons ses efforts, d'autres motifs auraient fortement aidé à achever la victoire dans ce sens. Le salon de Claude-Louis-Marie était chaque soir ouvert à des royalistes visiteurs, qui, pour être réputés spirituels au point de vue littéraire, n'en étaient pas moins ridicules au point de vue politique. Le type le plus parfait de ces excentriques classes dirigeants était sans contredit la vieille comtesse de Blanche. Il ne se passait pas une semaine sans que cette apôtre enragée du droit divin ne se présentât avec des airs affolés ou mystérieux, et chaque fois ses récits se clôturaient par une confidence de cette nature. Elle l'avait aperçu dans un coupé. « il <• était rentré à Paris. « il » allait donner sûrement au moment propice le signal et marcher à la tête de ses partisans sur les Tuileries.
« il » c'était naturellement le Roy, et l'on sait ce qu'il y avait d'exact dans les prophéties de l'antique comtesse. Les revendications du royalisme et le royalisme lui-même apparurent donc
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bientôt à Henri Rochefort, à travers le prisme des extravagances inouïes do Mme de Blanche, et le jeune homme, ;ï force de rire du personnage, dont l'entrée dans L'arène gouvernementale était perpétuellement annoncée et non moins perpétuellement remise à huitaine, finit par se moquer des opinions que l'aspirant monarque représentait. Peut-être môme le discrédit dans lequel tomba en son esprit le comte de Chambord, grâce au jour grotesque dont on l'éelairait, fit-il germer, dans le cerveau du pamphlétaire en herbe, la pensée de se servir, à l'occasion, pour les besoins de sa cause, de l'armeterrible du ridicule dont on venait de lui démontrer involontairement l'énorme pouvoir.
Le choix d'une carrière s'imposait maintenant à l'adolescent. M. de Rochefort poussa son fils vers les études médicales. Victor-Henri ne manifesta aucune répugnance à embrasser cette profession et prit ses inscriptions premières.
Tant qu'il n'eut à s'occuper que de la théorie médecinale et chirurgicale, l'étudiant chemina le front sur les livres, sans encombre, mais lorsqu'il lui fallut aborder enfin la pratique de l'art, sa nature uerveuse lui réserva la plus complète des désillusions. A l'hospice de la Charité, il assista, pour ses débuts, en compagnie du docteur Tripier, l'un de ses amis de collège, homme d'un savoir considérable et d'un talent universellement re-
connu (1), à une opération aussi intéressante qu'affreuse. Un malheureux avait une lésion dans la bouche, on lui rapprochait le voile du palais. Le sang coulait à flot sous les doigts du chirurgien opérateur. Ce spectacle produisit sur l'organisme sensible à l'excès de l'élève une perturbation qui faillit provoquer un évanouissement. Il n'y avait pas à s'obstiner contre des dégoûts aussi manifestes, et Henri Rochefort dut renoncer à un état pour lequel il était si peu doué.
Ce fut à la suite de cette épreuve suivie de cette renonciation, — le 13 juillet 1830, — que le fils de Claude- Louis-Marie entra comme employé à l'Hôtel de Ville.
Les appointements étaient des plus modestes : cent francs par mois. Il est vrai que la besogne de l'enregistrement des brevets d'invention, — c'était en effet au bureau des brevets qu'avait été placé le nouveau titulaire, — marchait de pair avec la rétribution.
L'imagination humaine, quelle que soit son activité, ne comporte pas des trouvailles industrielles journalières, et nombre de jours se succédaient sans qu'il y eût aucune déclaration à consigner. M. Charles Merruau, secrétaire général de l'Hôtel de Ville, et frère de Paul, le rédacteur de la Revue
(t) Le docteur Tripier, qui fait aujourd'hui la Revue scientifique dans le xix* Siècle, est l'inventeur d'un système de traitement par l'électricité, très prisé.
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des Deux-Mondes, n'avait donc, le pins fréquemment, d'antre labeur à exiger des employés de cette section que l'acte de présence dans le local administratif de la ville.
Pour occuper les loisirs de ce doux far niente, Henri Rochefort se mit en quête d'une collaboration à un journal de Paris. Un organe des théâtres, la Revue t fini traie et musicale, accepta gratuitement les élucubrations hebdomadaires de l'employé. Le seul avantage que le jeune écrivain tirât chaque semaine de sa copie, était l'obtention de quelques fauteuils d'orchestre dont il faisait présent à ses chefs et à ses pairs qu'il s'attachait ainsi comme amis. Dans un bureau co.ntigu à celui des brevets d'invention flânait, en même temps que le fils de Claude-Louis-Marie, un spirituel co-bureaucrate Gabriel Guillemot, à qui Rochefort fit faire ses premiers pas dans le journalisme. Gabriel Guillemot brûlait du désir d'écrire et le rédacteur amateur de la. Presse théâtrale et musicale lui abandonna avec la moitié de son gain, c'est-â-dire de ses billets, la moitié aussi de sa tâche littéraire. Mais un incident vint briser, à courte échéance, la plume des deux associés chroniqueurs.
M. Scribe ayant fait jouer aux Français une comédie : les Doigts de Fées, Henri Rochefort rédigea pour la Presse théâtrale un article des plus élogieux. Scribe qui connaissait intimement M. de
LA JEUNESSE if>
Rochefort père vint remercier Victor-Henri du comple-rendu aimable qu'il avait bien voulu lui consacrer. Mais, au bout de ses remerciements,
l'auteur apportait un avertissement qui provoqua une stupéfaction et une révolte générale chez ses auditeurs.
Les directeurs du journal théâtral se livraient non-seulement à des théories sur la littérature et sur le chant, mais aussi à une pratique très approfondie du chantage. A l'insu des rédacteurs qui la leur fabriquaient, dès que l'appréciation favorable d'une pièce, d'un acteur ou d'une actrice s'étalait dans les colonnes de la petite feuille, immédiatement, auteurs et artistes recevaient le numéro contenant les gracieusetés les concernant, et le numéro était accompagné d'une quittance d'abonnement à ladite Presse. C'est ce qui était arrivé pour Scribe avec l'article sur les Doijts de Fées.
Henri Rochefort et Gabriel Guillemot indignés envoyèrent séance tenante leur démission.
Si l'adage « qui a bu boira » est d'une cruelle exactitude, cet autre « qui a écrit écrira » est non moins vrai que le précédent. En attendant que les colonnes des journaux politiques importants s'ouvrissent à lui, Henri Rochefort composa pendant quelque temps des revues bibliographiques pour le Dictionnaire de la Conversation, puis il fonda la Chronique Parisienne^ feuille autographiée, sorte de correspondance Asseline lit-
téraire, destinée aux journaux de province auxquels elle donnait des renseignements artistiques et bibliographiques. Il eut pour collaborateur à coite correspondance Jules Vallès qui efl était également à ses débuts, Mais la Chronique Parisienne ne vécut que quelques numéros. Ce fut sur ces entre Cai tes qu'une circonstance toute fortuile fit entrer le jeune employé de l'Hôtel de Vide au Charivari.
Les remarquables connaissances en peinture, acquises par Victor-Henri dans l'échope de M. de la Roserie, étaient fort souvent réclamées dans les expertises entre particuliers. Un ancien propriétaire du Charivari, M. Grégoire, ami intime d'Armand Garel, qui, lui aussi, on le sait, était co-actionnaire de cette feuille, ayant désiré vendre à un personnage étranger — un russe — une superbe galerie de tableaux qu'il possédait, le riche moscovite auquel on avait vanté la sûreté du jugement d'Henri Rochefort en pareille matière vint trouver celui-ci à l'Hôtel de ville et le pria de vouloir bien lui donner un avis sur la qualité et la valeur des toiles dont il allait, pour les transporter ensuite en Russie, se rendre acquéreur. Le jeune expert alla chez M. Grégoire et son opinion sur l'ensemble de la collection en détermina la vente séance tenante. C'est môme durant ces pourparlers dans cette maison, qu'entre autres curiosités, Rochefort put voir la chemise
ensanglantée portée par Carel le jour où il tomba mortellement frappé et conservée religieusement par M. Grégoire. Dans les conversations «'t les rapports qui s'établirent pendant ces transactions commerciales et artistiques, l'employé du bureau, des brevets ayant incidemment parlé du Charivari et de son envie énorme d'y entrer, M. Grégoire, par gratitude, s'engagea à parler à Lange-Lévy, — à cette époque propriétaire et imprimeur du Charivari, — en faveur de l'aspirant-rédacteur. M. Taxile Delord vint à l'appui de la démarche faite auprès de M. Louis Huart, alors rédacteur en chef. Henri Rochefort fut agréé et chargé d'écrire des articles de théâtre, qu'on regardait au lendemain de ses débuts à la Presse musicale, comme sa spécialité. Le matin, où parut sa première chronique théâtrale, Victor- Henri envoya un garçon de l'Hôtel de Ville, voir à un café voisin qui recevait le journal, si son travail était inséré. La réponse affirmative du garçon de bureau plongea le jeune employé dans une béatitude sans mélange. Après un mois de collaboration, M. Clément Caraguel frappé du talent tout-à-fait original d'Henri Kochofort, engagea fortement M. Louis Huart à faire à sa nouvelle recrue une part plus large. « Mais ce « ne fut que peu à peu, sans avoir jamais « coudées franches, dit un journaliste dan- « mémoires, que Rocheforl prit pieJ dans la
<( rédaction politique. Et à peine encore avait- « il chaussé cet étrier que les difficultés les plus « graves s'élèvent. Son existence matérielle te- « nait en somme aux cent francs dont il émar- « geait à la ville, or, M. Merruau voulut un jour « faire expulser de son administration l'écrivain « du Charivari. Il prétextait de sa mauvaise « écriture et de son peu d'assiduité. Mais le préfet « de la Seine, M. Haussmann, se refusa à prendre « cette mesure radicale. Il nomma, au contraire, « (1860) Rochcfort sous-inspecteur des beaux-arts « avec 3,000 francs par an d'appointements. »
« Cet âge d'or devait s'évanouir bientôt cepen- <■ tlant. Un journal ayant accusé celui par qui les « beaux arts étaient désormais sous-inspectés de « ménager dans ses articles une actrice qui comp- « lait au nombre de ses protecteurs le haut fonc- « tionnaire auquel Rochefort devait sa place, « Victor-Henry démissionna. Les motifs qu'il « donna pour expliquer cette résolution furent les « suivants : il ne se rendait jamais, prétendait-il, « à son bureau et grevait inutilement le budget « de la ville. »
« Rochefort continua à écrire au Charivari, où il ii»' comptait que des amis, dit M. Clément Caraguel. ; causeur brillant, railleur sans fiel, mystificateur sans malice, il était avec Cham l'àme des réunions quotidiennes où l'on riait volontiers de tout ce qui n'était pas sérieux. »
Cham était un puits d'anecdotes gaies et un héros d'aventures drolatiques. La manière même dont il avait embrassé la carrière artistique était le point de départ de ces fantaisies. Le comte de Noé avait rêvé pour son fils les douceurs et la régularité de la vie administrative. 11 l'avait casé au ministère des fmance afin d'y faire son surnumérariat. Cham avait d'abord concouru pour l'Ecole polytechnique ; il avait échoué, et son père, qui l'idolâtrait, avait trouvé moyen d'excuser ainsi sa non-réussite :
« C'est déjà un beau fleuron à ta couronne de t'être présenté. »
Le spirituel refusé à l'examen de mathématiques n'avait aucune raison pour piocher davantage les finances qu'il n'avait préalablement résolu les équations de second degré. Alors que le comte de Noé le croyait installé dans un bureau au ministère, celui-ci fréquentait simplement l'atelier de Paul Delaroche, dessinait et caricaturait à qui mieux mieux. Au bout de deux ans de ce manège, M. de Noé, pair de France, ayant été voir le ministre le pria de vouloir bien faire émarger enfin le surnuméraire ne fût-ce que d'une très-faible somme pour ses menues dépenses et ses menus plaisirs. Le ministre promit ce qui était très juste en somme et appela sur le champ le chef de la division à laquelle Amédée de Noé était attaché :
— Si vous êtes satisfait des services de M. de
Noé, monsieur, lui dit-il, je crois le moment venu, de mettre un terme au surnumérariat de ce jeune homme et de l'inscrire comme employé titulaire. Êtes- voua satisfait du service de M. Amédée de No
— M. de Noé? interrogea le chef de division. Pardon, M. le ministre, je n'ai personne dans mes bureaux du nom de M. de Noé.
Après de nombreuses investigations, on finit par reconnaître que le futur caricaturiste n'avait pas hanté une seule fois, depuis le jour de son inscription, le ministère des finances. Le soir, à la maison, le père intrigué adressa à son fils cette question :
— Dis donc, Amédée, depuis le temps que tu travailles dans les bureaux, est-on content de toi au ministère ?
— Mes chefs sont enchantés, jamais la plus petite observation, riposta sans se déconcerter le jeune artiste.
— Je suis charmé, répliqua le pair de France, une chose m'étonne pourtant en présence d'un si beau résultat, c'est que nul ne te connaisse dans les divers bureaux ou tu t'étioles ?
Amédée dut alors avouer que depuis vingtquatre mois, il fréquentait assidûment l'atelier de Paul de Delaroche, et que ses goûts étaient tout entiers acquis à l'étude du dessin et aux fantaisies de la « charge ». Dans les causeries à la rédac-
tion du Charivari, Cham en rappelant cette escapade disait à Henri Rochefort, son ami:
— Je n'étais pas né pour faire un administrateur, et il. ajoutait cette réflexion amusante en racontant son échec des examens de Polytechnique :
— Quel bonheur pour la France que je ne sois pas entré à cette école, j'aurais pu sortir dans les chemins de fer, c'est effrayant, alors, ce qu'il serait arrivé d'accidents !
Mais si M. Cham était distrait, Henri Rochefort ne l'était pas moins que son collaborateur, et ce trait qui nous a été conté par l'exilé à Genève édifiera à ce sujet le public. Ayant changé de logement, pendant huit jours consécutifs, Rochefort en causant, en devisant, reprenait le chemin de son ancien appartement Après avoir gravi les étages, il tirait une clef de sa poche, la mettait dans la serrure, et la clef qui était celle du nouveau local, refusait naturellement d'ouvrir la porte de l'ancien. Le locataire distrait s'acharnait, pestait, tapait de fureur sur les ais jusqu'à ce que ce bruit attirant dans l'entrebâillement les habitants récemment installés, l'étourdi s'aperçût de sa méprise et, tout penaud, s'excusât de son mieux et redescendît quatre à quatre les escaliers.
Les articles que Henri Rochefort écrivait dans le Charivari avaient été fort goûtés par les lecteurs. Une originalité surprenante, une tournure
preste et piquante, un entrais du diable, le mot de la fin, telles en étaient les qualités précieuses. En
ls<>;>, M. Auiviifii Seholl, rédacteur en chef du Nain Jaune, demanda au spirituel journaliste un compte-rendu du Salon. Cette collaboration nouvelle dura un an mais le chroniqueur ne put qu'avec une peine inouïe mettre en lumière le brio de son esprit. A cette époque, il existait une censure préventive sous les yeux de laquelle passaient toutes les productions littéraires avant leur insertion. Ce procédé césarien faillit, en ce temps déjà, faire mourir de fureur le lanternicr. Chaque fois qu'un de ses articles revenait tondu par les ciseaux autoritaires, sa figure pâle déjà se décomposait.
M. Thiers, dans son histoire grotesque de la Révolution Française, énonce quelque part en parlant de Louis XVI cette phrase amphigourique « Louis XVI commença alors la longue carrière de ses incertitudes. » En nous servant des mêmes expressions et aussi du même ampoulement, nous pourrions dire que ce fut au Nain Jaune que Victor-Henri commença la longue, l'interminable carrière de ses exaspérations contre l'Empire.
Ce fut à la feuille d'Aurélien Seholl également qu'il fut mêlé, soit comme adversaire direct, soit comme témoin à des polémiques violenlos, dont le dénouement fut le duel. A l'âge de 10 ans Henri Rocheforl avait bien eu déjà avec un officier italien une rencontre dans laquelle le capitaine avait
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été décousu, mais cette affaire n'avait aucun caractère politique.
Avant de mettre pour son propre compte d'homme de lettrée L'épée au poing, « le descendant des maréchaux de France pour la province d'Issoudun, des '•'•avers tranchants de François Ier, des panetiers du roi », avait, en deux occasions importantes, assisté son rédacteur en chef: 1° dans le duel Ostris-Iftlat, ce fut M. Ifflat qui fut blessé ; 2° dans l'affaire Paul de Cassagnac, où M. Auré- Uen ScholT fut assez sérieusement touché.
Le tour de Henri Rochefort était arrivé. Un jour Ponsard ayant fait représenter au théâtre du Vaudeville une pièce aux allures démocratiques, Victor-Henri vanta l'œuvre hardiment, décernant surtout les louanges aux tendances républicaines; soulignant avec témérité les allusions les moins transparentes. L'auteur lui adressa une chaude lettre de remerciements.
Henri Rochefort communiquait cette correspondance à M. Siraudin, quand M. Dell'brigt, directeur et propriétaire de l'ancien Gaulois, organe littéraire, lut la lettre par dessus l'épaule des deux amis. L'épître confidentielle de Ponsard parut le lendemain tout entière dans le Gaulois. MM. Pierre Véron et Louis Leroy, du Charivari, allèrent comme témoins demander raison de ce procédé par trop cavalier.
Rochefort ne savait pas alors tenir un fleuret.
Pour ne pas se produire sur le terrain sans pouvoir seulement se mettre en garde, il se rendit la veille au soir, afin de prendre une leçon de quelques heures, à une salle d'arme voisine de son habitation. Or nul n'ignore l'état épouvantable de fatigue qui résulte d'un semblable apprentissage. La gymnastique des « appels, des fendez-vous ! des en garde! des parades et des ripostes » fut pour l'organisme du débutant l'équivalent d'une solide rouée de coups de bâton. Harrassé, Rochefort se coucha, ronfla et bref se leva une heure trop tard.
Le rendez-vous était pour six heures, or, à sept heures le jeune champion était encore étendu inconsciemment sur sa couchette. Quand il s'aperçut de son involontaire temporisation, son effarement atteignit de telles dimensions que Mme de Rochefort se douta de l'aventure. De peur d'influencer son fils adoré, cependant, elle sut dissimuler ses rudes angoisses. Le retardataire courut aux bureaux du Charivari où MM. Pierre Véron et Louis Leroy inquiets étaient à guetter l'arrivée de leur client par la fenêtre. Rochefort reçut de M. Dell'bright un léger coup d'épée à la poitrine. De peur d'affliger sa tendre mère, il s'abstint de le lui conter. Celle-ci croyait donc s'être trompée puisque rien ne venait confirmer ses prévisions. Mais quatre jours après, en lisant un journal, la digne femme tomba sur le récit de l'odyssée. C'est alors
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qu'en grondant son en l'a ni du silence si énergiquement gardé, elle lui apprit quels avaient été ses doutes lorsqu'elle l'avait vu partir en cette matinée, et les larmes qu'elle avait répandues en préparant le lit sur lequel elle l'aurait étendu s'il était revenu dangereusement blessé.
Si les articles de l'écrivain étaient brillants, jusqu'à ce moment les appointements du ciseleur de phrases avaient été modestes. Dans le ciel littéraire de Victor-Henry, cependant, une étoile heureuse, mais de moyenne grandeur encore — 500 francs par mois, — venait de se lever. M. de Villemessant, frappé de la verdeur du style du publiciste, de son talent sarcastique tout spécial, de l'intérêt que le public commençait à attacher à la lecture de ses écrits, M. de Villemessant, rédacteur en chef du Figaro — alors hebdomadaire et non politique — engagea l'ex-chroniqueur du Charivari. C'était assurément une tâche difficile, celle que s'était imposée dans celte nouvelle collaboration l'ancien « jeune petit employé ». Sans jamais aborder les questions politiques, puisque le Figaro n'avait le droit de traiter ni de matière politique, ni d'économie sociale n'ayant pas fourni le cautionnement, le fantaisiste choisit chaque semaine les sujets d'actualité, développe son thème, en côtoyant avec une adresse infinie la plage défendue à laquelle il lui est interdit, sous peinr d'amende, d'aborder. Il arriva bien, par ci
par là, que, perfidement, le chasseur ù l'affût, fit feu sur le gibier gouvernemental qui gambadait à sa portée dans un terrain absolument mis en réserve ; mais, dans ce braconage, il sut éviter la surprise, échapper à la constatation du délit et aux suites de cette constatation, c'est-à-dire aux procès et à l'amende. La campagne fine et mordante, entreprise par Henri Rochefort au Figaro hebdomadaire, est trop importante et sert trop de point de départ à la mise en vedette définitive du journaliste, pour que nous la passions sous silence. Nous allons donc donner des extraits de ces chroniques célèbres, réunies plus tard en un volume, qui fut enlevé à un nombre considérable d'éditions : les Français de la Décadence.
La dédicace du livre publié en 1866, contient en trois lignes le secret de la rapide fortune politique de l'éminent littérateur :
« Je dédie ce livre à la commission du colportage qui, en refusant si souvent l'estampille à mes articles, a fait plus que moi pour leur succès. »
Ces persécutions administratives, en effet, ne feront que croître au fur et à mesure que s'affirmeront les faveurs de l'opinion. Et ce sont ces rigueurs injustes et bêtes, précisément, auxquelles tiendra énergiquement tète celui qui en sera l'objet, qui porteront, après des fluctuations capricieuses, Henri Rochefort de la roche Tarpéïenne
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au Capitule, de Bruxelles au Corps législatif, de Sainte-Pélagie au gouvernement de la Défense, el de Nouméa — nous pouvons engager ce pari — à L'Assemblée nationale, aux prochaines élections législatives.
Le 10 avril 18tio, Henri Rochcfort écrivait :
La semaine sainte et l.onehamps. — Suppression des Martyrs. — Le Théâtre impossible. — Les auteurs fonctionnaires.
L'amour et la. semaine sainte vivent de contrastes. Les dames, qui ont couru, le mardi, entendre un sermon de charité, se font une fête d'aller à Lonchamps, le mercredi, diffamer les toilettes nouvelles et les femmes qui les inaugurent.
Un habitant des îles de la Sonde qui débarquerait à Paris trouverait probablement assez singulier que, dans une ville dont les cloches sont parties, dont les tabernacles sont fermés, et sur laquelle plane un souvenir funèbre, le grand monde n'ait pas d'autre façon de témoigner sa douleur que d'aller voir un peu si cette année on portera des jupes qui dessinent les formes ou qui les laissent seulement deviner.
Au milieu du deuil général de la charité, les femmes conservent assez de présence d'esprit pour saupoudrer leurs chevelures avec des paillettes d'acier ; elles pleurent, elles prient, mais elles saupoudrent.
La semaine sainte, qui amène tant de résultats divers, sans compter la foire aux jambons, devrait être considérée comme un argument décisif en faveur de l'abolition de la peine de mort, dont il a été de nouveau question ces jours derniers. Il est évident que si la peine de mort n'avait jamais existé, le fondateur de
la religion catholique n'aurait pas été condamné à périr sur une croix, et qu'on ne transporterait pas les cloches à Rome pour réparer cette grande injustice.
11 est évident aussi que si, au lieu d'être envoyé au supplice, il avait été seulement condamné à une forte amende, le catholicisme se ressentirait de cette différence. Les fondateurs de religions sont malheureusement forcés de mourir jeunes et de façon violente. On se figure peu Mahomet, âgé de soixante-quinze ans, prenant du tabac, se faisant chauffer de la tisane pour son catharre et circulant dans les rues avec une "visière verte.
Le côté désagréable de ces sortes d'entreprises, c'est qu'il faut payer de sa personne. Si on fondait une religion comme une société pour l'exploitation du pétrole, tout le monde voudrait s'en mêler. On en serait quitte pour filer sur Bruxelles le jour où l'on verrait que ça ne prend pas.
L'abolition de la peine de mort aurait donc, entre autres avantages, celui de supprimer les martyrs ; mourir n'est rien, c'est notre dernière heure, a dit Sedaine dans un jour de tristesse ; ce qui est quelque chose, c'est de se faire verser du plomb fondu dans les veines pour le soutien d'une cause, de se laisser écorcher vif ou cuire au bain-marie dans une chaudière fraîchement étamée, et une fois qu'on est bien mort, qu'il n'y a plus à y revenir, de s'apercevoir qu'on a été trompé et que la cause pour laquelle on a fait de l'hydrothérapie à l'eau bouillante était tout simplement absurde.
Gomme on doit regretter alors de n'avoir pas prié le garçon chargé de verser le plomb fondu de remplacer cette consommation par un grog ordinaire, et comme du fond de la tombe on doit crier à ceux pour qui on a été écorché vif :
i Vous avez abusé de mon innocence, rendez-moi ma peau ou je vous fais un procès. >
Le Figaro, en 1865, on le voit par la citation précédente, é'ait bien éloigné de disputer la palme d'un aveugle dévouement aux institutions religieuses à son confrère Y Univers.
Les appréciations suivantes lancées contre certains personnages connus pour leurs attaches ministérielles et qui faisaient sous des pseudonymes quelques incursions dans le domaine littéraire, prouve à quel degré Rochefort avait entendu conserver ses allures franches et sa liberté :
J'ignore si l'Œillet blanc qui, me dit-on, a réussi au Théâtre-Français, peut lutter de mise en scène avec la Biche au bois, mais je n'ai pas lu sans surprise que l'affiche indiquait M. Manuel comme collaborateur de M. Alphonse Daudet, tandis que tous les journaux annonçaient que le collaborateur de M. Alphonse Daudet n'était autre que M. Ernest Lépine, l'ancien secrétaire de M. de Morny.
J'ai demandé dans quel dialecte le nom français Lépine se traduisait par le substantif Manuel, et il m'a été répondu que M. Lépine venait d'être référendaire à la cour des Comptes, et que s'il avait autrefois signé la Dernière idole, il croyait devoir à ses nouvelles fonctions de ne pas signer V Œillet blanc. Ainsi, voilà qui est convenu : quand un homme fait'jouer une comédie au Théâtre-Français, il commet une action tellement honteuse qu'il est obligé de prendre un pseudonyme pour échapper au déshonneur.
Je savais qu'en général nous étions assez mal vus, mais je ne croyais pas qu'une pièce jouée au Théâtre-
Français mît un auteur dans la nécessité de cacher son nom. Peut-être serait-il temps de s'expliquer une bonne fois sur l'opinion que les référendaires à la Cour des Comptes peuvent avoir de leur importance personnelle et de noire indignité.
Il faut vraiment que ces messieurs aient été gratifiés d'une intelligence bien supérieure pour jouer des pièces au Théâtre-Français. Je n'ai jamais entendu causer des référendaires, mais j'ai surpris l'autre jour au Corps législatif, dans une tribune mitoyenne de celle où j'étais placé, une conversation entre plusieurs auditeurs au Conseil d'Etat. Ces fils de famille qui étaient tous charmants et tous distingués ne m'ont pas semb'é avoir beaucoup plus d'esprit que moi. Pardonnez-moi cette fanfaronnade, j'ai cru même în'apercevoir qu'ils en avaient moins.
S'ils avaient moins d'esprit que moi, à plus forte raison en avaient-ils moins que MM. Labiche, Emile Augier, Octave Feuillet, Lambert Thiboust, qui n'ont jamais songé à employer des pseudonymes ; alors pourquoi les référendaires trouvent-ils mauvais, que le nom d'un de leurs collègues côtoie sur l'affiche ceux de Jules Sandeau et d'Alexandre Dumas.
Pourquoi ? Parce que chez certains individus gourmés, qu'on peut appeler les Jocrisses du pouvoir, il est convenu qu'un fonctionnaire s'encanaille dès qu'il franchit la barrière qui sépare l'administration de la littérature. Certes, je n'envie pas à M. Ernest Lépinesa position, je dirai plus, on m'offrirait de venir référender quelque part, que je refuserais probablement jusqu'au jour où je ne pourrais plus me servir du tout de cette plume dont je me sers déjà si mal.
Mais si les personnages administratifs considèrent les gens de lettres comme une compagnie si difficile à avouer, il y a pour eux un moyen bien simple de ne
pas se compromettre, c'est de rester à la Cour des Comptes au lieu de venir au Théâtre-Français.
C'est avec cette causticité constante et cette verve de gamin de Paris, dont le rire moqueur éclate et résonne, provoquant les applaudissements de la galerie,- que Henri Rochefort s'attaque aux événements important-;, aux grands et aux grandeurs du jour. Les traits sont dissimulés, et ce n'est pas une des moindres jouissances, à notre en relisant ces itiriques,-que de sentir
se hérisser à chaque mot, à chaque ligne, les pointes de la plus rude ironie, cachées sous des fioritures de contrebande et sous les plus perfides des Qeurs.
Et il n'est point, dans toute cette collection de chroniques rédigées avec un art adorable, une phrase qui ne puisse être hautement revendiquée aujourd'hui par son auteur. Ce qui ne cessera d'être stupéfiant, c'est que certains politiciens maussades aient pu faire un reproche au lanternier de son passage au F'tQ ir i. Ils n'ont assurément pas jeté les yeux sur la série de ses articles. Le Fijaro, à L'époque où Rochefort y écrivait, était chaque jour menacé de suppression '. La chose n'avait rien de surprenant, avec le système qui .'.ait alors lepayset avec des alinéas comme ceux qui suivent, où s'étalaient des idées aussi subversives et des allusions 4e cette transparence :
Les dissidences sur la question des salaires auront quelque peine à s'éteindre tanl que les ouvriers verront des promeneuses dépenser, sans avoir de métier avoué, douze mille francs par mois, et trouver encore le moyen de si' couvrir de dettes. En matière de luxe, l'insolence est à son apogée. L'heure de la vie régulière a évidemment sonné. Tout le monde parle de faire des économies et personne ne veut toucher moins décent mille francs par an. Je lisais dernièrement que le roi de Prusse a une liste civile de vingt-cinq millions. Le jour où on s'occupera sérieusement d'une réduction de dépenses, on trouvera cinquante individus qui rempliront cette place-là pour quinze mille francs. Moi, par exemple, je m'offre volontiers. Ce serait déjà une économie de plus de vingt-quatre millions.
Ecrire les passages que, nous allons citer sur Victor Hugo, l'immortel auteur des Chdtiments,\e poêle des poëtes, et cela à la l'ace de l'empereur que l'illustre proscrit de Jersey avait cloué au pilori, n'était-ce pas vouloir attirer sur soi les foudres impériales :
Ce que je remarque, en outre c'est que des écrivains, qui ont consacré aux glorieux vaudevilles de M. de Saint-Rémy des articles à triple colonne, font volontiers les difficiles devant des vers de cette trempe Chanson» (les rues cl des bois) et qu'ils perdent rarement l'occasion de s'écrier avec une indépendance que j'étais loin de leur soupçonner :
l'arce que Victor Hugo est hors de Fiance, il ne faut pas qu'il s'imagine que je n'oserai pas y toucher. »
Parce qu'un homme est hors de France, ce n'est
pas évidemment une raison pour que ses vers soient trouvés bons; mais ce n'en est pas une non pins pour qu'ils soient trouvés mauvais. Je tiens à constater que je ne suis pu du sarment dont on t'ait les fanatiques. J'ai beaucoup à travailler et je no pourrais guère être lanatique que de dix heures à midi, ce qui est insuffisant, un vi ai lanatique devant l'être depuis le matin jusqu'au soir. A mon avis, Victor Hugo est notre poète par excellence, et les Chansons des rues et des Dois sont pleines Je choses merveilleuses ; mais, si je le déclare ici, c'est beaucoup moins pour lui que pour moi. Je ne doute pas que, avant vingt ans, Victor Hugo, comme Corneille et Racine, ne soit mis par les proviseurs eux-mêmes dans les mains des enfants, at'endu que cet homme a écrit les plus beaux vers dont puisse s'honorer la langue lïanvaise. Or, en essayant de l'abattre aujourd'hui, je risquerais de passer plus tard pour un imbénie. GVst ce que je veux éviter à tout prix.
Aussi Victor Hugo, dans les douleurs et les amertumes de son exil, y gardait-il le souvenir reconnaissant de ces lignes, publiées si courageusement sur lui dans le plus lu des journaux de Paris. Plus tard, [uand Roehefort.
crit une première fois, vint chercher \m r< à Bruxelles, l'incomparable auteur de la Légende des Siècles lui rappela avec émotion cet article paru le 29 octobre l'en remercia chaleu-
reusement.
.Mais si les bannis que défendait l'écrivain éminemment parisien conservaient la mémoire
d'une cause si noblement plaidée, les hauts dignitaires de l'empire ne pouvaient tolérer les cuisantes blessures que leur faisait tout ce qui sortait de la plume vengeresse de cet émule des Paul- Louis Courrier et des Desmoulins. Un jour il advint qu'une catin fameuse, Mlle Cora Pearl, fit emplette d'une paire de chevaux au prix de 15,000 francs chez un maquignon du boulevard. 11 avaitété convenu entre la demoiselle et le marchand, qu'après un ou deux mois d'essai l'attelage pourrait être rendu à ce dernier avec paiement d'une indemnité. Les chevaux furent renvoyés effectivement par la fille, mais l'indemnité refusée par elle. Le négociant réclama. L'affaire, instruite, arriva devant le tribunal. Le maquignon perdit son procès et voici pour quel motif Mlle Cora le gagna. Elle avait pour amant, au moment où se produisit cet incident, le prince Achille Murât, officier dans un régiment de cavalerie, alors en garnison à Sedan. Quand l'affaire de la vente et de la reddition sans indemnité des poneys se déroula, on lut au cours des débats et des plaidoyers une lettre écrite en faveur de Cora Pearl, document destiné à influencer l'arrêt des juges impériaux, et signé de ce nom : prince Achille. Cette façon vraiment cavalière — elle émanait d'un cavalier — de résoudre les différends commerciaux fut en général sévèrement appréciée du public. Henri Rochefort se fit l'écho de cette rude appréciation. Dans sa
chronique hebdomadaire, il s'acharna unguibus et rostro sur le prince Murât. On jouait en ce temps la Belle Hélène aux Variétés et l'écrivain donna carrière à son imagination dans le rapprochement à établir entre le bouillant héros de MM. Meilhac et Halévy et le « prince Achille », le signataire de l'attestation lue devant le tribunal.
Au bout de dix jours, Rochefort fut assez surpris de recevoir, un matin, la visite de M. Jérôme Paltersonet Antonio de Espeletta, se présentant au .nom de M. le prince Achille Murât.
M. Jérôme Patterson était le fils du prince Jérôme Bonaparte et de l'américaine Mlle Patterson. Le mariage du prince Jérôme conclu, on le sait, sans l'assentiment de Napoléon Ier, qui, par un sénatus-consulte, s'était attribué le droit de diriger même les inclinations de sa famille, fut déclaré nul, et interdiction fut faite au descendant de cette union de porter le nom de Bonaparte. M. Patterson n'a pas eu depuis à le regretter. C'était un grand et beau jeune homme dont le masque rappelait les traits du père — ■ menton et nez proéminents — mais à la figure duquel aussi le sang américain avait donné une vivacité, une énergie, une mobilité, tout en y laissant une grande expression de douceur.
Avec une courtoisie peu commune, M. Patterson expliqua rapidement à M. Rochefort le motif de sa
visite et demanda à celui-ci de vouloir bien désigner à son tour deux de ses amis.
Dans toutes les affaires d'honneur dans lesquelles il se trouva directement engagé et qu'il eut personnellement à régler, Henri Rochel'ort mena toujours les choses tambour battant. Chez lui pas d'hésitation, ni d'arguties. Quiconque demande réparation par les armes d'une attaque faite est sûr de l'obtenir aussitôt. Le chroniqueur se rendit à la hâte chez M. Taxile Delord et chez M. Plunkett, le directeur du Palais-Royal, afin de les prier de lui servir de témoins. M. Plunkett est une nature pleine de sang-froid, d'urbanité et de courage. Déjà dans un duel il avait assisté le futur député de Bellcville, celui-ci avait été mis à même de juger le caractère de véritable gentilhomme de celui-là. De là une amitié dont les liens ne se sont jamais rompus, en dépit des exils, des déportations de l'un et de la vie calme de l'autre.
Qu'on nous permette d'insister. Le trait que nous allons enregistrer se rattache d'ailleurs à notre récit. Depuis longtemps, à la suite d'injustes articles agressifs publiés par un sous-ordre dans le Figaro contre M. Plunkett, le directeur du Palais-Royal avait fait défense à M. de Villcmcssant de jamais, sous peine de verte correction, parler soit du théâtre de la galerie Montpensier, soit de son directeur.
Au lendemain d'un duel, Rochefort blessé et,
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pour ne pas inquiéter sa famille s'étant fait condnire chez M. Plunkett ; dans la soirée M. do Yillemessant vint prendre des nouvelles de son rédacteur. Comme il essayait par l'entremise de Rochefort, d'opérer un racommodement entre l'administration du Palais Royal et celle du Figaro :
— Quelque amitié que j'aie pour vous, répondit M. Plunkett à son ami, priez M. de Villemessant de ne point m'adresser la parole, sans cela, je le fais immédiatement jeter à la porte.
Ce fut dans le manège de Saint-Germain que le duel Murat-Roehefort eut son dénouement. Le journaliste, après deux ou trois passes, fut atteint d'un coup d'épée au côté. Il semble déjà que la personnalité du pamphlétaire se dresse de toute sa hauteur contre l'empire, car l'intérêt que les bonapartistes portent à la connaissance de l'issue de cette rencontre prend des proportions inusitées.
Il est vrai que l'amitié que les impérialistes vouaient au prince Murât aidait aussi à cette manifestation.
Quoi qu'il en soit au moment même où les adversaires se mettaient en garde, le manège fut envahi par des officiers désireux, au mépris de toutes les habitudes reçues, en pareil cas, d'assister aux péripéties du combat. Les témoins durent se gendarmer pour les faire sortir. D'autre part, l'empereur prétextant une chasse dans la forêt de Saint-Germain, était à proximité du manège et attendait impatiemment
les nouvelles. Ce û'esl pas la dernière fois que l'auteur de la Lanterne jettera ainsi la perturbation dans te clan des impériaux et le trouble dans le cœur des hôtes augustes du palais des Tuileries.
Peu de temps avanl la rencontre de Saint-Germain Henri Rocheforl avait eu maillée partir avec un jeune Cubain dont les parents s'étaient ralliés à la cause de l'Espagne. Le chroniqueur, ayant pris à parti la reine d'Espagne, M. de Aldama s'était déclaré soudain le porte couleur, le chevalier vengeur de la reine Isabelle outragée.
Lorsque les témoins de M. de Aldama avaient proposé le cartel au nom de leur client, le journaliste leur avait adressé cette question :
— M. de Aldama est-il parent ou allié de la reine d'Espagne ?
— Aucunement, avaient répondu les envoyés.
— De quel droit alors, ce Cubain dont l'Espagnole asservit la patrie se fait-il le défenseur de la souveraine qui maintient sous le joug le plus odieux soi: pays? Si votre client n'a aucune raison valable de relever les attaques dirigées contre une personne qui lui est absolument étrangère, j'ai le devoir de considérer son attitude comme une provocation et je donnerai, moi provoqué, à cette affaire telle suite qu'il me conviendra. Rochefort exigea de son adversaire des excuses ou une rencontre au pistolet.
— J'ai le choix des armes, dit-il enfin aux par-
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Lementaires. La seule chose à laquelle je puisse
mé résoudre est celle-ci : que mon « ennemi » désigne le pistolet ou l'épée, je prendrai immédiatement, par contradiction, L'arme dont il n'aura pas voulu.
M. tle Aldama opta pour l'épée. Roehefort exigea donc le pistolet. Le Vésinet servit de théâtre aux duellistes qui ne furent ni l'un ni l'autre blessés.
On conçoit aisément cornbien ces éclats rendaient difficile la tâche du collaborateur du Figaro. L'administration impériale a désormais les yeux fixés sur lui et ses moindres incartades attirent à son directeur des avertissements qui sentent d'une lieue le fagot. Roehefort, dans un article du 15 octobre 1865 (Je fuis la politique) se lamenta ironiquement ainsi, sur la situation précaire que lui créaient les rigueurs et les susceptibilités ministérielles et policières :
Je me hâte de changer de conversation, pour rentrer dans le giron des faits divers ; car vous ne vous doutez guère qu'on m'a accusé la semaine passée de friser quelquefois la politique. Cette frisure m'a beaucoup surpris. Jusqu'ici, j'avais pensé avec Montesquieu que la politique reposait sur la discussion des affaires publiques d'un pays. 11 parait que c'est tout autre chose, et que Montesquieu a abusé de mon innocence. J'ai toujours eu l'idée qu'il fallait me méfier de cet homme-là.
Maintenant, en quoi consiste-t-elle, cette politique
qu'on me reproche de friser? Si je ne peux pas dire, sans saper la société par sa base, que le pape a excommunié les francs-maçons, je sape également la société en racontant que j'ai vu avant-hier un omnibus dont le cheval s'était abattu ; c'est faire, non-seulement de la politique, mais peut-être de l'opposition. Car personne n'ignore que la Compagnie des Omnibus est composée d'actionnaires très haut placés, et insinuer que ses chevaux manquent de solidité dans le jarret, c'est tout simplement porter contre le Conseil de surveillance une accusation d'incurie qui atteint plusieurs de nos hommes d'État.
Le traité qui liait Henri Rochefort au Figaro allait expirer. Sans aucun doute, malgré les dangers que faisait courir à son journal les .audaces continuelles et croissantes de son ténor littéraire, M. de Yillemessant songeait à passer avec lui un bail nouveau, lorsqu'une concurrence vint lui enlever cette collaboration, abhorée des hommes ministériels autant que goûtée du public. Un soir que le jeune écrivain dînait chez M. Ernest Blum, l'un de ses meilleurs amis, en compagnie du joyeux convive, M.Chavetto, ce dernier proposa à Henri Rochefort d'entrer, dès qu'il serait libre de tout autre engagement, au journal de M. Millaud, le Soleil. Les avantages pour une durée d'un an que le négociateur était chargé d'offrir à celui dont on sollicitait l'acquiescement immédiat étaient sérieux. M. Chavette avait mission de mettre ces clauses au marché s'il le concluait : 1,500 IV. par
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mois d'appointements et une prime/le 3,000 francs 1 tout de Mite et une fois pour tontes. L'offre
était alléchant.1, on en conviendra, et ftoehefcrt
entrevit aussitôt dans cette perspective dofée un avenir meilleur pour sa famille à laquelle il peu • sait toujours avant lui. Les cinq cents francs mensuels du Figaro avaient marqué déjà te commencement d'une ère de bien être relatif nouvelle;
unze cents francs du Soleil étaient la cessation detinitive de la •< période de?, dernières diffîcul- La prime de trois mille francs constituait une trouvaille inespérée.
hefort apposa donc sa signature au pacte que son vis-a-vis do table remit le lendemain à M. Millaud dûment paraphé. M. Chavette demeurait 53, rue des Petites-Ecuries, sur le même palier que M. Blum. Pour se rendre à la caisse —
-i-dire au secrétaire de M. Chavette, — ■ et toucher les émoluments promis, Victor-Henri n>ut qu'une, enjambée à faire et il la fit.
. Soleil comme au Figaro, il avait été bien convenu d'ailleurs que le chroniqueur aurait sa liberté d'action entière, et que sous aucun prétexte, il ne serait contraint à mettre une sourdine à ses vives critiques, à ses caustiques appréciation-. Et non seulement, durant l'année pendant laquelle Henri Koehefort collabora à ce j,.
e, ses diatribes ne perdirent rien de leur verdeur, mais elles s'accentuèrent dans de telles
proportions que La feuiUefmarcha de succès moral, en succès moral mais aussi de saisie en saisie.
l'n ami de l'incomparable vaudevilliste Labiche, M. Lefranc, rédacteur du Soleil, disait fréquemment à la lecture des épreuves d'articles rédigés par Victor-Henri : « Qui veut du Rochefort veut de la saisie ! »
A l'heure où la cour impériale affectait des airs de religion et de pudeur, fronçait les sourcils à l'apparition de la Vie de Jésus de Renan et taisait la moue en se rencontrant au pesage de Longchamp avec des demi-mondaines, voici les bandcrollcs que le toréador républicain, élégant et souple, piquait dans les ilancs du minotaure bonapartiste :
Les ./pâtres de M. Renan vont paraître. C'est vous dire que les gens qui aiment la tranquillité font leurs malles pour Versailles. On n'a pas oublié le tumulte produit par sa Fie de Jésus. Pendant trois mois il a neigé des réfutations. On en a compté jusqu'à douze cent quatre-vingt-seize. Je dis compté, car je ne crois pas qu'on en ait lu une seule. L'évêque de Marseille avait décidé qu'en expiation de ce volume, qui s'est d'ailleurs admirablement vendu, tous les vendredis les cloches de la cathédrale sonneraient le tocsin de une heure à trois.
Malheureusement cette mesure anti-contagieuse n'a pu s'exécuter longtemps, parce que les habitants Métrés croyaient constamment qu'il s'agissait d'un incendie et qu'au lieu de prier pour le réprouvé, ils se mettaient à courir dans les rues munis de sceaux pleins
LA JEUNESSE i t
d'eau et en criant : Au feu! ce qui jetait dans les affaires publiques une perturbation facile à concevoir.
Chaque ibis que l'auteur de la Fie de Jésus attrapait un enrouement pour être resté entre deux airs, ou se brûlait la langue en buvant du thé trop chaud, vingt-cinq journaux mentionnaient l'événement, en ajoutant que c'était un effet de la colère céleste. Jamais le doigt de la Providence n'avait eu autant d'occupation.
Il est clair que les grandes dames des tableaux
vivants do Compiègne ne pouvaient pardonner au rieur audacieux, qui les visait et plaçait leurs écarts sous les yeux de la foule en de tels termes :
De temps en temps, on s'écrie : sauvons la morale ! Alors on empêche les femmes seules d'entrer dans les cafés du boulevard et les femmes non honnêtes d'entrer dans l'enceinte du pesage. Après quoi, on se dit : maintenant que nous avons sauvé la morale, passons à autre chose !
Je suis heureux, je l'avoue, de ne pas remplir de fonctions publiques qui me forcent à opérer ce triage entre les femmes honnêtes et celles qui ne le sont pas. Je me suis promené dernièrement dans l'enceinte du pesage, et la main sur la conscience, devant Dieu et devant les hommes, je jure que je n'aurais pu les distinguer les unes des autres. D'une part, les toilettes étaient les mêmes, si ce n'est que celles des femmes honnêtes étaient un peu plus extravagantes. D'autre pari, où commence chez une femme l'honnêteté et surtout où finit- elle?
Je suppose qu'un commissaire de courses s'approche de mademoiselle Leonora, des Folies-Dramatiques, et la prie de vouloir bien se retirer, que répondrait-il si
l'interpellée lui demandait les motifs de cette exclusion arbitraire '.'
— Les motifs, répliquerait probablement le commissaire dos courses, c'est que vous n'êtes pas une femme honnête.
— Sur quoi basez-voas cette appréciation ?
— Sur ce que vous portez des robes de trois mille Crânes et des caehemires de sis mille, sans avoir d'autres moyens d'existence que soixante-deux francs d'appointements mensuels.
— C'est vrai, aussi, je lais des dettes absolument comme des femmes du monde qui ont trente mille livres de rente et qui en dépensent déjà par an soixante mille chez leurs couturières.
— Enfin, mademoiselle, nous avons décidé que l'enceinte du pesage serait interdite aux femmes de théâtre.
— Mais la profession d'actrice n'a rien d'immoral par elle-même, puisque ces mêmes dames du monde passent leur temps à donner dans leurs salons des représentations dont parlent les journaux et où elles enfdent, sans la moindre rougeur au front, des maillots non moins collants que les nôtres. La seule différence à constater, c'est que généralement, au point de vue de la beauté et du talent, nous leur sommes de beaucoup supérieures. Si vous vous décidez à fermer l'enceinte du pesage à toutes les femmes qui dépensent plus qu'elles ne possèdent, à toutes celles qui jouent la comédie et à toutes celles qui choquent le bon sens public par la démence de leurs toilettes, jfl consens à Bortir d'autant plus que votre pesage serait vide au bout de cinq minutes. Autrement on ne m'arrachera d ici ipie par la force des baïonnettes.
La guerre de tirailleur faite dans le Soleil au
irouvernement caduc de Napoléon 111 avait définitivement attiré contra le journaliste frondeur les haines bonapartistes les plus violentes, et Rochefort, B'enhardissant dans son opposition, voyait se dresser chaque jour en l'ace de lui des inimitiés grandissantes. Or, ce régime, que sa foi républicaine le poussait constamment à attaquer comptait, an nombre de ses principaux et plus ardents défenseurs le rédacteur en chef du Pays: M. Paul de Cassagnac. Une polémique devait inévitablement éclater entre le républicanisme convaincu de l'un et l'impérialisme véhément de l'autre. Elle éclata, en effet, et un duel s'en suivit.
A la fin de l'année 1866, M. Paul de Cassagnac ayant publié dans le Pays un article blessant pour Henri Rochefort, celui-ci lui envoya immédiatement "des témoins. Rochefort avait choisi, pour le représenter, d'abord deux officiers d'infanterie de ligne, dont l'un était M. Thierry, le frère de l'auteur des Canotiers de la Seine. M. Paul de tgnac Les mit en rapport avec deux de ses amis qui voulaient bien lui servir de second : M. Denfert-Rochereau, le cousin du sauveur de Belfort, et un officier de marine. Sur la demande de l'offensé, le duel devait avoir lieu au pistolet de tir rayé, à une distance de dix pas. En présence de conditions aussi graves, les témoins de M. de Cassagnac exigèrent — faisant de l'acceptation de co point une raison sinequanon — que la rencontre
B'opérftt en Belgique. Ils prétextaient des dangers qu'un combat aussi sérieux, pouvait à son issue, leur faire courir lors des poursuites devant les tribunaux. On se rendit à leur désir en ce qui concernait ce détail.
Le matin où ils devaient partir pour la Belgique, les deux officiers, ayant demandé à leur colonel l'autorisation indispensable à tout soldat quiA-eut sortir du territoire français, furent très surpris d'apprendre que celui-ci à qui ils n'avaient aucunement parlé du motif de leur absence, était au courant de l'affaire. Et leur surprise se changea en stupéfaction quand leur chef hiérarchique, sans leur permettre la moindre réplique, leur refusa net l'autorisation. Ils s'enfurent à la hâte informer de ce contre-temps leur client, lequel se trouva ainsi, au dernier moment, sans témoins. Il fallait, en l'espace de quelques minutes, triompher coule que coûte de cet embarras. Henri Hochefort se rendit chez M. Bochet, ami de la famille de Victor Hugo, et le pria de l'assister dans ce cas imprévu, ce à quoi M. Bochet consentit de grand cœur. Ce fut chez le restaurateur Brébant qu'on trouva le second témoin. .M. Henri Fouquier, aujourd'hui rédacteur du A7.V" Siècle, qui déjeunait là et que Rochefort connaissait à peine, offrit ses services, sur-le-champ comme on peut le penser — agréés.
On partit aussitôt pour la Belgique. Mais, sur