I- l'étriquement que If. I >au
•:i remarquai Voltaire a fait place à un embonpoint relatif. La
pose habituelle des mains n'a point changé et lorsque le proscrit parle ou se promène, il met familèrement tout en causant, en allant et venant ses mains, bien campées, dans ses poches.
L'attitude de la tête est également celle d'autrefois : une légère inclinaison moqueuse.
On a pu juger, d'ailleurs, des changements survenus par l'exhibition du remarquable portrait exposé au Salon en juin 1879 et œuvre d'un peintre genevois d'un grand talent, M. Baud- Bovy. Les mesquineries administratives empêchaient d'apposer le nom du modèle en toutes lettres, on dut se résoudre à ne le désigner que par une initiale : portrait de M. R..., mais le public ne s'y trompa pas et reconnut immédiatement cette tête si caractéristique, si reconnaissante-
— Tiens ! le portrait de Rochefort! entendait-on répéter à tout instant par les visiteurs qui s'arrêtaient alors, et stationnaient devant le tableau.
Ce qui n'a aucunement vieilli chez l'éminent journaliste, c'est son énergie et son esprit. L'injustice a le don de le faire bondir avec la même vivacité qu'il y a dix ans et la verdeur qu'il met à flageller dans ses articles ceux qui se rendent coupables d'abus d'autorité en est la preuve.
On aurait pu croire que les tourments auxquels il a été soumis durant huit années affaibliraient ses facultés mentales si merveilleuses. L'esprit de Rochefort a résisté à tout, à la prison, à la dépor-
ROCHKFORT CHU LUI
tation, au claquemurement Mans 1rs casemal l'incarcération dans les entrepôts des oavii la maladie qui, pendant 1 : «. traversée, lit fréquemment sua apparition.
A son arrivée à Genève l'auteur de la Lanterne
l à l'hôtel du Lac, un mois OU un m demi environ, puis il loua dans la plaine de Plainpalaia un appartement où il s'installa avec ses deux lils et sa fille.
Aujourd'hui, le pamphlétaire habite une maison Bise en race du nouveau théâtre. En pénétrant dans le local de l'exilé, on est immédiatement frappé pair lu manière artistique dont il est meublé. I ne des horreurs de Rochefort, ce sont les choses vulgaires et modernes. Il a conservé un culte pour les antiquités et les bibelots. Lorsque ses articles sont achevés, i! rôde dans L'après-midi chez les marchands de curiosités et parfois jusque chez les particuliers, dans ses promenades a Ye-
vey, à Morges, à Lausanne. Très connaisseur, il
extraordinaire qu'en furetant, il n'arrive pas à la découverte de quelque étoffe précieuse, de quelque vieil assortiment de fauteuils Louis \Y ou Louis XVI. dont il l'ail ses déliées et l'ornementation de son appartement. Les bijoux curieux quand il en rencontre — et <
lit parfois encore — il les destin'- à sa fille, l'enfant choyée de la maison.
llenn Kochefort -•■/ bon matin. Les
nouvelles lui sont apportées parle Journal de Genève, imprimé dans la nuit et paraissant à la première heure. Taillé sur le patron de Y Indépendance belge, les renseignements précis et les télégrammes bien faits, rendent compte de ce qui s'est passé la veille à Paris, à Versailles, aux Assemblées délibérantes.
Le Journal de Genève reçoit des dépêches jusqu'à minuit et demi. En cas d'événements importants, il lance même dans la matinée une feuille supplémentaire. Il fut un temps où ce genre d'informations était d'autant plus précieux que les journaux de la capitale n'arrivaient en Suisse que le lendemain. L'administration P. L. M. a organisé un service qui permet aux administrations de mettre au chemin de fer les exemplaires des divers organes le matin avant huit heures, et le soir du même jour, à huit heures également, ils sont en vente chez les principaux dépositaires de la Suisse.
L'auteur de la Lanterne travaille ordinairement le matin, et c'est avec une facilité extrême qu'il travaille. Ses articles naissent presque toujours de ses conversations. Lorsque ses amis viennent le visiter il leur cite les faits importants de la veille, les commente, s'échauffe tout en fournissant les arguments qui feront l'objet de ses attaques et de ses ripostes. C'est avec une lucidité prodigieuse qu'il tire d'une question toutes ses déduc-
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saillie faisait à Versailles son apparition, M. Du-
faure — ignorant la juste fantaisie qui le visait —
à la tribune et à son banc mi:
ri'.-l aux rires unanimes de l'Asseml
A midi — l'heure du déjeuner — le facteur apporte les lettres venant de F '
pond use à celles-ci partent de Suisse
en même temps que les articles par le courrier de trois heures. C'est à midi précis aussi que di quent les journaux-'! le Lyon, le
/. fl lin, pleins de do-
- 'tcnso, dont le journal de la localité
nnait qu'un aperçu succinct. Si tel ou tel
point méritr un entrefilet, on a le temps encore
-• à la hftl jeter à '. i
ièrement aux excursions proches eu lointain
Kochefort lit ou écrit un chapitre de roman.
Les visites que reçoit l'exclu sont incessantes. Il n'est pas un républicain français se rendant en Italie, en Allemagne, en Suisse, et de passage à Genève qui ne vienne serrer la main de l'exmembre du gouvernement du Quatre-Septembre. C'est même grâce à ce va et vient constant que l'homme de lettres est tenu au courant des moindres histoires de son pays.
Les jours d'élections l'appartement du boulevard du Théâtre prend une animation très-accentuée. C'est là que nombre de proscrits viennent chercher communication des résultats expédiés télégraphiquement soit de Paris, soit directement de la province, selon que c'est à Paris ou dans les départements qu'a lieu le vote de la journée.
L'estime, dont les exilés en général, et Rochefort en particulier, jouissent dans le pays qui leur a donné l'hospitalité ne laisse pas que d'exaspérer le gouvernement français. Il ne se passe pas de semaine, en effet, où le pamphlétaire ne soit invité à quelque repas donné par les conseillers d'État ou par les députés cantonaux de la République helvétique, et ces relations amicales, l'exilé a eu, en plusieurs circonstances, l'occasion de s'assurer de leur fermeté.
L'exemple que nous allons produire est une démonstration sans réplique. En décembre 1877, Olivier Pain, l'un des amis du Lanternier, et correspondant du Bien Public, et de la Lanterne,
fut fait prisonnier par Les Russes avec L'armée d'i tsmau-Pacha, lors de la chute de Plewna.
Tout d'abord le bruit courut qu'Olivier Pain, tombé aux mains de l'ennemi sur le champ de bataille, avait été sommairement fusillé. Puis
bientôt on apprit que le correspondant, conduit au quartier général de Bogot, avait été au contraire fort bien traité, mais qu'il était, jusqu'à la fin de la campagne, envoyé en captivité sur les bords du Volga, à deux jours de route de la mer Caspienne, dans la petite ville de Sizran.
Olivier Pain habitait depuis cinq années la Suisse, et son aventure ayant ému ceux qui le connaissaient et dont il avait su gagner les sympathies, Henri Rochefort profita de cette excellente situation pour faire auprès des autorités une démarche dont le succès fut éclatant.
Le gouvernement de Genève adressa séance tenante une note au Conseil fédéral de Berne, insistant pour que le représentant de la Suis Pétersbourg réclamât au tzar l'élargissement du proscrit prisonnier.
Les dites négociations diplomatiques aboutirent, et Olivier Pain fut rendu à la liberté.
Il n'est pas de marque d'estime plus manifeste et qui plaide plus en faveur de l'amnistie pleinière que celte main tendue noblement par les représentants d'une nation amie, à un prisonnier et privé, dans un pays perdu, de l'appui
même des consuls de la nation que l'a banni !
C'est à ce titre seulement que nous avons" enregistré le fait ici.
Dans une circonstance également critique le gouvernement suisse se distingua de nouveau d'ailleurs. Ce fut, en ce qui concerne l'héroïne grâce à laquelle les horreurs du despotisme russe ont été révélées au monde entier.
Apprenant un jour que le cruel et sanguinaire général Trépofî avait fait battre un détenu politique auquel il n'avait pu arracher ni aveux ni même un salut, une jeune fille de Pétersbourg, Mlle Vera Zassoulitch, jura de venger sur la personne du lâche tortionnaire, les quarante coups de nerf de bœuf infligés au tortionné.
Elle ne se faisait aucune illusion sur le caractère de l'acte qu'elle allait commettre, mais elle croyait fermement que la délivrauce du peuple de Russie en dépendait, et elle l'accomplit.
Après avoir acheté chez un armurier de la capitale russe un revolver, elle se rendit chez le préfet de police, près duquel elle demanda à être introduite.
A peine eut-elle pénétré chez le puissant fonctionnaire, qu'elle lui tira à bout portant une balle qui atteignit celui-ci dans les flancs.
Arrêtée presque aussitôt ■ — elle ne cherchait pas à fuir, du reste — elle fut jetée en prison et traduite devant les tribunaux