‹ Henri RochefortChapitre 7 sur 60 · LA «UNI RI · texte numérisé non relu

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ce territoire étranger une nouvelle déconvenue était réservée aux duellistes. A peine avaient-ils franchi la frontière qu'ils virenl venir à eus des gendarmes lesquels arrêtèrent M. Hochet. Comment lés gendarmes délies avaient-ils donc été prévenus? Quoi qu'il en soit il n'était plus possible de se battre en cet endroit. On revint en France, mais on convint qu'on ne rentrerait pas B Paris sans que le duel, si fertile en incidents

et en empêchements imprévus, ait eu lieu. On résolut enfin de se rencontrer dans la plaine Saint- Denis où quatre balles seraient échangées. La distance fut fixée à vingt pas pour les motifs émis des les premiers pourparlers parles représentants de M. de Cassagnac. C'était le lor janvier lsiiT que les adversaires étaient mis face à face. Il faisait un froid très vif, la neige tombait à gros flocons. Dans le tirage des positions respectives, la chance ne favorisa pas Henri Rochefort. 11 fut place de telle sorte que la neige en tombant lui arrivait en plein dans les yeux. Il lit feu et manqua son adversaire qui, lui, visa à son tour et le blessa d'une balle au côté.

.M. Paul de Cassagnac s'étant alors avancé pour offrir la main à Henri Rochefort, celui-ci répondit simplement :

— Je ne vous connaissais pas avant, monsieur, ce n'est pas pour vous connaître après.

Plus tard le point obscur de cette aventure, —

L'apparition subite des gendarmes,- - futexpliquée, Le Lendemain de la révolution pacifique du ' septembre Rochefort, sorti de Sainte-Pélagie et Dommé membre du gouvernement alla à ta Préfecture de police, afin de consulter son dossier. En feuilletant l'énorme liasse composée des rapports abracadabrants des agents, dans ce déluge de choses étonnantes, une pièce signée I Lranier de Cassagnac attira spécialement son attention.! l'était une dépêche adressée au préfet de police par le vieux député du Gers dans laquelle L'historien du second empire suppliait M. Pietri d'empêcher le duel de sou fils avec Rocliefort à tout prix.

Un dernier fait intéressant se rattache à la collaboration d'Henri Rochefort au Soleil ou, pour mieux dire, à la réédition des articles parus dans ce journal et publiés en 1867 par l'aideur, en un volume qui prit ce titre : la Grande Bohême. Ce fait, le voici : Ayant le droit, dans un livre, d'aborder plus franchement la politique et ne risquant là, au point de vue des dommages matériels que la confiscation de son propre bien, Rochefort écrivit pour son ouvrage une amère et sanglante préface, qui restera célèbre el que nous reproduisons ici en entier. C'est le document le plus vrai, le plus admirablement ciselé qui ait jamais vu le jour sous l'empire :

J'ai longtemps creusé le plan d'une comédie en cinq

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que j'aurais Intitulée la Grande Bohême. Ah! ce

n'eût pas été une œuvre ordinaire ! Quoique les per- Bonnagea de la pièce affichassent des collections de titres et de particules ; en réalité tous étaient de parents

inconnus, quoique soupçonnés. H eûl été impossible il.' trouver dans la maison un père légitime, et si Hugues Capel eût adressé à un de mes héros la question célèbre :

— Qui t'a fait comte ?

Celui-ci eût été obligé d'avouer' qu'il ne savait même pas qui l'avait fait homme.

Le public pourrait croire qu'en vertu de la loi sur les usurpations de titres, ces Gusman d'Alfache qui signaient des actes publics de titres qui ne leur appartenaient pas, allaient passer en police correctionnelle. Pas du tout, et c'est là précisément qu'était l'imprévu : quand on les retrouvait au troisième acte, les faux comtes étaient devenus de vrais ducs, absolument comme le Jean Yaljean de Victor Hugo qui commençait par prendre des couverts et à qui on donnait des chandeliers.

L'amour jouait un rôle très-restreint dans ma pièce, quoique les femmes eussent une grande importance pécuniaire dans la vie de ces gentilshommes sousmarins. Après les avoir admirés dans leurs mansardes où, comme le mauvais exemple, le jour venait d'en haut, on les retrouvait à la tête des affaires dans des palais bâtis non sur leurs économies, mais sur celles des autres, et ils formaient l'état-major d'un de ces gouvernements fantasmagoriques, imaginés par les poètes, qui ont des conseils privés et qui devraient n'avoir que des conseils judiciaires.

J'aurais pu tuer de mon idée une excellente féerie sans autres décorations que celles dont étaient couverts mes personnages, qui unissaient par monter des

galeries de tableaux et fondaient du même coup des dynasties et des entreprises industrielles. Personne, ne savait combien duraient les dynasties, mais les entreprises industrielles faisaient faillite d'un entr'acte à l'autre. Cet- état de choses donnait même lieu à une situation que je crois assez nouvelle au théâtre : un riche étranger chargé d'acheter un de ces messieurs, qui devraient attacher un bouchon de paille à leur conscience pour indiquer qu'elle est toujours à vendre, lui demanda un engagement écrit en échange de cinq cent mille francs, ce qui, à la Bourse des consciences, est déjà une jolie cote.

Le monsieur signe avec empressement et tend la main pour saisir le magot, mais le riche étranger serrant tout-à-coup dans sa poche l'argent et le papier, lui dit ces paroles mémorables :

— Vous n'avez pas oublié votre dernière société pour 1 "exploitation du sucre de bâtons de chaises. Comme vous avez eu l'extrême gracieuseté de vouloir bien me mettre dedans pour un million, je garde comme actionnaire les cinq cent mille francs que je vous offrais comme acheteur de consciences.

11 faut toutefois leur rendre cette justice : ils déployaient un flair exquis dans la découverte des malhonnêtes gens. Dès qu'un homme s'était signalé par quelque infamie, acte de banditisme quelconque, assassinat de chefs arabes ou même simple enlèvement de grenouille, mes grands bohémiens le couvraient, l'attiraient à eux avec toutes sortes de tendresses et finissaient toujours par l'installer au milieu de leur estimable famille.

J'avais mis en scène devant le public des interrogatoires comme ceux-ci :

— Avez-vous été condamné ?

— Trois fois : la première pour vente illégale d'ef-

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fets militaires; la Beoonde pour avoir retourné trop obstinément le roi dans les osrcles ; la troisième pour iau\ en écritures tant privées que publiques.

— Trèa-bien. Veuilles nous ,iir,- maintenant quelle

est votre Opinion sur cette classe de la société qu'on appelle les honnêtes -eus?

— Je les considère comme les ennemis les plus dangereux de tout ordre social, en ce qu'ils provoquent ches la foule ignorante des comparaisons fâcheuses pour nous.

Parfait. Un dernier mot : Ètes-vous un homme I a palile?

— Je suis un homme capable de tout.

— Dans mes bras ! nou» t'enrégimentons. L'avenir est à toi.

Les lettrés de la bande étaient chargés d'adresser aux peuples environnants des proclamations annexionistes.

— Venez avec nous, disaient-ils, vous n'aurez pas de liberté, vous serez écrasés d'impôts. La banqueroute sera éternellement suspendue, sur vos portemonnaie et vous serez probablement enveloppés dans la culbute finale ; mais venez avec nous tout de même... Non, vous ne voulez pas venir et vous aimez mieux rester ce que vous êtes'.'... Diable ! vous êtes bien difficiles... Qu'est-ce qu'il vous faut donc?

Et ils déblatéraient dans leurs journaux contre les nations assez aveugles pour ne pas préférer au bonheur dont elles jouissaient la plus désastreuse des servitudes.

Ma comédie, qui présentait cette avantageuse particularité qu'on pouvait y ajouter de nouveaux tableaux à chaque représentation, offrait en outre une singularité toute spéciale : elle n'avait pas de dénouement. LU régisseur vêtu de l'habit noir et de la cravate blanche qui constituent à la fois le costume de noce et d'en-

tellement, serait venu tous les soirs faire cette annonce au public :

— Messieurs, personne ne pouvant dire comment tout cela finira, nous prenons le parti de baisser le ndcau, quitte à le relever s'il y a lieu.

Après une série de réflexions contraires, je craignis que la censure ne fit quelques difficultés pour laisser représenter ce fruit de mes veilles, et je me décidai à donner à ce livre le titre que je n'aurais jamais pu laisser à ma comédie. J'aurais souhaité qu'il fût plus justifié, mais ceux des lecteurs qui ont bien voulu suivre mes chroniques dans le Soleil savent que si mes meubles n'ont pas encore été saisis par les huissiers, mes articles le sont souvent par les sergents de ville, et que môme quand mes expressions sont vagues, mes intentions ne le sontpas. D'adleurs est-ce qu'entre bons parisiens, on ne s'entend pas à demi-mot ?

Les parisiens etlcs habitants de toutes les autres parties de la France « entendaient », en effet, si bien, que l'administration impériale s'émut du scandale qu'allaient provoquer ces pages superbes livrées à la publicité. C'était en cent trente lignes l'histoire de toutes les hontes gouvernementales et la prédiction trop vraie, malheureusement pour la patrie, de la chute, de la culbute finale. Le volume était à peine mis en vente que Henri Roche- Fort rencontrant sur le boulevard M. Prévost- Paradol, lequel connaissait beaucoup sa famille (1),

(1) C'était par sa femme Mlle Thérèse Morinn, suédoise, femme d'un esprit extraordinaire et d'une beauté rare (on ne saurait mieux la comparer qu'à Mlle >iilson), que

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fui accueilli par cette apostrophe glaciale : — If on char Henri, vous an avez, avec votre préface de la Grande Bohême, pour trois ans de pi ison au moins.

Une circonstance vint entraver, par bonheur, l'action que le ministère de l'intérieur s'était décidé à intenter. L'éditeur de la Grande Bohême était M. Julien Lemerre, qui, n'ayant point de typographie à sa disposition pour la composition du volume, chargea de L'impression et du tu M. Paul Dupont imprimeur, mais aussi candidat officiel et député acquis au gouvernement. Or, la loi était formelle dans la procédure à suivre pour la poursuite et la saisie d'un livre. 11 fallait en- !• dans les menées judiciaires, l'auteur de l'ouvrage et l'imprimeur. Avec le caractère conservateur et impérialiste de M. Paul Dupont, la chose devenait impraticable et le ministère à son grand regret fut cependant contraint d'y renoncer.

L'apparition de la Grande Bohême et la lecture de la préface produisirent reflet redoutable que le pouvoir en attendait. Comme l'a fort bien dit .M. Jouvin, à ce sujet : « En un temps où les liar- « diessea parlementaires, lea sous-entendus diplo- ■• matiques, les ironies à fleur do lèvres <!<■ Préci vost-Paradol paraissaient à tous le comble do

M. PiL'VGit-Paradol s'était lié avec M. et Mme de Rochefort- Loçay.

• L'audace opposante cl D'ôlail pas Loin d'être, « pour les enragés serviteurs de la servitude, l'aci bomination de la désolation, Rochefôrt se fit p L'écho imprévu et sonore d'une réaction nécesr« saire contre Les Lâches silences. Le langage « hardi jusqu'à L'imprudence du jeune écrivain

répondait à un besoin île la conscience pu- « blique. »

Oui, c'était bien a un besoin de la conscience publique méconnue depuis tant d'années que répondaient les défis et Les cruelles vérités jetées chaque jour par Victor-Henri à la face des hauts dignitaires attérés. Au lendemain de la mise en circulation de la Grande Bohême, dont la première édition s'enleva en quelques heures, les joutes inoffensives de M. Paradol, qui avaient semblé le point culminant de la témérité, tombèrent soudain, dans l'esprit public, au dernier degré de la mièvrerie. Ce pas de géant de l'opinion, que l'émioent rédacteur des Débats ne put se décider à faire, surprit ce modéré et le lit en quelques jours !■ de l'avant-garde opposant'' dans Le gros de cette même cohorte. Il manifesta son étonnement et son mécontentement de cette situation nouvelle dans une Lettre pleine d'amertume, dont le fond était celui-ci : « Des temps nouveaux au point de vue politique se préparent : jadis, le public se contentait d'attaques non exemptes de certaine mesure, aujourd'hui, pour arriver, il faut frapper

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