‹ Henri RochefortChapitre 8 sur 60 · I.A J1UK1 S · texte numérisé non relu

I.A J1UK1 S

l'arbre brutalement, à grands coupa de cognée. Les pointes d'aiguille ne suffisent ] >I us. il est Délire d'employer contre cel ennemi, l'Empire, irmes que Rochefort manie avec beaucoup d'adresse el de courage, nous le reconnaissons, mais dont, nous, nous ne saurions oser : la mas- Bue "u le stylet. »

qui est indéniable, c'est que Prévost-Para<l'>l fut très troublé du succès prodigieux d'Henri Rochefort et l<' dépit qu'il en laissa percer vint de ce qu'il comprit, < 1 < - s le premier jour, qu'il oe pourrait jamais, lui, y prétendre. Un abîme existait, en effet, entre les convictions des deux journalistes. L'un, dans la lutte contre l'Empereur, observait toujours les ménagements, 1rs réticen :es que lui imposaient ses respects pour la forme monarchique constitutionnelle ; Prévost-Paradol était orléaniste. L'autre, Henri Rochefort, sapait virilement les bases de cet édifice de despotisme et de privilèges, mais aussi il n'était retenu pur aucune sorte de considération anti-démocratique, il était sincèrement républicain.

Aux élections de 18G3, Prévost-Paradol avait obtenu dans le quartier de Saint-Sulpice deux mille voix, comme candidat à la députation, et Henri Rochefort lui avait dit à cette époque cette chose qui l'avait énormément frappé :

« C'est tout ce que peuvent donner les orléanistes

En 1869, l'académicien se présenta de rechef au suffrage des électeurs, cette fois à Nantes, i! récolta le môme nombre de voix qu'en 1863, c'està-dire, deux mille suffrages. Cela décida probablement, de sa volte-face future, que quelques actes précédents assez équivoques eteelui que nous allons signaler entr'autres avaient déjà fait pressentir.

En avril 1865, l'Académie avait dévolu le fauteuil d'Ampère au chroniqueur du Courrier du Dimanche, et Rochefort, lors de la réception, le 15 mars 1866, commençait en ces termes son article dans le Soleil :

« En appelant à elle M. Prévost-Paradol qui est jeune, qui est indépendant et qui a beaucoup de talent, l'Académie française a expié bien des élections coupables. »

Quelle ne fut pas la stupéfaction générale, quand on apprit que l'homme qui, dans le Courrier du Dimanche., insérait des pamphlets de cette violence, venait de se laisser présenter à Napoléon III :

« La France est une-dame de la cour, très belle, aimée par les plus galants hommes, qui s'enfuit pour aller vivre avec un palfrenier. Elle est dépouillée, battue, abêtie un peu plus tous les jours ; mais c'en est fait, elle y a pris goût et ne peut être arrachée à cet indigne amant! »

A un dîner où il se trouva à côté de M. Paradol, Henri Rochefort ne put s'empêcher de faire à son

la JBUtri 91

voisin, relativement à la dite présentation, la réflexion suivante :

— Vous avez pu voir ce misérable ?. . .

— Eli bien, je vous assure, répondit L'auteur inciens Partis, ]e ne l'aurais pas cru aussi

séduisant.

A dater de ce moment, dans l'esprit de Rochefort, s'établit la ferme conviction que Prévosl- Paradol avait l'intention de se rallier.

La société financière à laquelle appartenait le journal le Soleil avait également alors la propriété du Petit Journal. La cariatide principale de >ond organe était Thimothée Trim (Léo Lcs- Le désordre administratif au siège de la société directrice était incomparable, paraît-il. Les avances pécuniaires aux rédacteurs s'opéraient sur une échelle phénoménale. Un collaborateur de ces journaux avait-il besoin d'argent, aussitôt il apportait un bon, signé de lui, au guichet de la caisse, et sans contrôle, sur le simple vu du billet, les rouleaux d'or s'alignaient sur la tablette et passaient dans le gousset du littérateur émerveillé. Les caissiers et les employés qui se succédaient avaient un tel souci du rangement des bons et de l'enregistrement des sommes versées, que si leur conscience et leur honnêteté n'eussent point été là pour un coup, les rédacteurs eussent pu émarger du triple et du quadruple des appointements qui leur étaient respectivement affectés.

Une après-midi, que Henri Rochcfort apportai! au guichet fameux un reçu de 500 IV. à valoir sur

ses quinze cents francs mensuels et en échange duquel il se disposait à mettre en poche les vingtcinq louis, Léo Lespès Be présenta, « guidé, dit-il, par le même motif. » C'était un joyeux et franc compagnon que Thimotée Trim ! Uni; fantaisie étourdissante, une bonne humeur endiablée, un espril merveilleux et étincelant ! D'amicales relations s'établirent entre le rédacteur en vogue du Soleil et le rédacteur à la mode du Petit Journal. Une chose que ne pouvait comprendre Hochcfort et qui l'amusait chez son gros et luron compagnon, ("était la peur invincible dont était, sans ■ et sans raison aucune, travaillé le cœur de celui-ci. Les frayeurs de Léo Lespès tenaient du domaine de l'incroyable. Que l'on ne nous accuse pas d'exagération, — ces détails nous sont fournis par l'auteur de la Lanterne — A maintes reprises le futur député de Belleville fut prié par Thimothée, qui demeurait à cette époque nie Laffîtte, de l'accompagner ù sept heures du soir, par crainte des attaques nocturnes, jusqu'à la porte • le sou immeuble. Dans les courses plus éloignées, le ténor du Petit Journal avouait ne pas oser risquer la course à pied et prenait un fiacre, en inspectant bien les figures des cochers et n'arrêtant son choix que sur celui à qui il trouvait l'air le plus placide.

Henri Rochefort Ayant invité un jour Léo Lee i venir déjeuner à Créteil où l' ex-employé du bureau des brevets avait loué un petil pavillon, le peureux convive s'y rendit stipulant qu'un lui ferait « pour lui » un choux farci.

L'amphitrioD avait envoyé dans la campagne réquisitionner en l'honneur de ton hùte, tontes les victuailles et la bonne, lancée à la recherche des approvisionnements, afin d'arracher aux paysans le oec plus ultra de leurs denrées, avait, comme le chat butte du ronU' (le l'erault, proclamé qui

achats étaient destines au rédacteur en chef du Petit Journal. Les paysans ainsi avertis ne crurent pouvoir se dispenser d'une manifestation spontanée et sympathique. Ils se groupèrent, élevèrent un arc de triomphe, s'avancèrent en bandes jusque sous les fenêtres des festoyeurs et à un signal donné, sans avertissement préalable, se mirent à tirer des coups de fusils, au cri de vive M. Timulhee Trim?

A ce bruit inattendu, Léo Lespès fut [tris d'une telle frayeur qu'il sursauta, puis, furieux invectiva épouvantablement ceux qui étaient accourus pour l'acclamer, et bref faillit mourir d'une indigestion.

L'année pour laquelle Henri Rcw hefort était attaché a la rédaction du Soleil touchait à sa fin. Le

retentissement provoqué dans la France par l'au-

dacieuse campagne du vaillant champion des idées libérales avait montre clairement à M. de Ville-

!M LA .ikcnessi;

messanl la lourde faute qu'il avait commise, en se laissant enlever ce rédacteur. Ses efforts s'appliquèrent à le ressaisir. Le jour même ot expirait son engagement avec M. Millaud, Victor-Henri reçut la visite du directeur du Figaro, lui offrant deux mille francs par mois pour prix de sa rentrée au journal. Ces propositions furent acceptées et le brillant polémiste descendit de nouveau dans l'arme où l'avaient accueilli une première fois de si chauds et de si frénétiques bravos. La façon dont les impressari littéraires se disputaient son concours constituait l'irréfutable preuve que le publie encourageait le vaillant combat livré incessamment par l'énergique écrivain. Pour qu'un « entrepreneur » de journalisme comme M. de Villemessant allouât à une plume indépendante fût-elle de la valeur de celle d'Henri Rochefort, une rétribution de cette envergure, il fallait — vu le scepticisme absolu du personnage mort à Monte-Carlo — que le sacrifice qu'il s'imposait fût bien largement compensé. 11 fallait que la balance s'établît d'une part entre les pertes causées par les saisies, les procès et les amendes, et de l'autre entre les recel 1rs que los éclatantes chroniques faisaient pleuvoir à l'administration du F garo.

.Niiri-si'ulemonl l'équilibre fut obtenu, mais un gain considérable en résulta, et l'on peut dire, sans crainte de démenti, que le succès de bon aloi de organe, devenu si malsain depuis, data en

L\ JBUNESSK

réalité de l'époque où le républicanisme — banni a jamais de la feuille de la rue Drouot — piquait,

l'impulsion d'Henri Rochefort, sa nui.

gante et vive, chaque semaine, en tête dee colonnes forme de Premier-Pari».

Les poursuites exercées contre un journal par un goQYefnement despotique oe serrent jamais qu'a exeiler la curiosité publique en faveur de ne victime des rigueurs répn qu'à

souligner les sous-entendus des élucubralions incriminées; qu'à fixer l'attention et attirer la sympathie sur le folliculaire condamne. Le Figaro n'échappa point à cette règle. Il vit successivement grandir le chiffre de ses acheteurs, de ses abonnes en même temps aussi que le montant de iinendes.

La première partie de ce programme satisfaisait M. de Villemessant, mais il chercha un expédient pour remédier à la seconde. Le moyen qu'il trouva fut de déposer un cautionnement qui permit de traiter de matières politiques dans sa feuille, et, tirant de cette innovation toutes les déductions qu'elle pouvait donner, il transforma le journal hebdomadaire ou bihebdomadaire en journal quotidien.

Le palliatif avait du faon. Il était insuffisant, cependant. -Horhefort. à qui les COnââ dorénavant laissées plus franches, accentua, dans ^portions de la liberté octroyée, ses muti-

neries aggressives et ses littéraires ébats. Le ministère, affolé de ces assauts manifestes, maintenant livrés chaque matin aux institutions impériales ; de ces flèches du Parthe décochées journellement à la dynastie, interdit d'abord la vente sur la voie publique au Figaro. Les avertissements et les communiqués se succédèrent. Enfin, le ministre de l'intérieur manda M. de Yillemessant, lui fit entendre que de pareilles attaques ne pouvaient être tolérées davantage, et le mit en demeure, sur-le-champ, d'opter entre le renvoi de son rédacteur et la suppression définitive.

M. de Villemessant se décida pour la cessation de la collaboration. Gill, le spirituel caricaturiste, inspira de cette aventure son mordant crayon. Dans le numéro de la Lune qui parut au lendemain de cette scandaleuse injonction, il représenta le directeur du Figaro, costumé en bonne d'enfant tenant d'une main Henri Rochefort et de l'autre M. Albert Wolf — quantum mutatus ab illo ! M. Wolf qui faisait alors une opposition acharnée était compris, lui aussi, dans cet arrêté d'expulsion ! — Rochefort était vêtu en collégien, Albert Wolf avait une tenue toute prussienne, et la légende au-dessous de ce trio portait ces mots :

— Je les emmène à la campagne, le propriétaire se plaint qu'ils font trop de bruit dans la maison.

Peu de temps avant sa sortie du Figaro, Victor-

Henri avait failli aller pour la sixième fois sur le terrain.

A propos d'un article sur le maréchal Ney, le prince delaMoskowa lui avait envoyé des témoins. C'était une prétention vraiment prodigieuse que celle aflichée par le descendant du fusillé de l'avenue de l'Observatoire, et qui ne tendait à rien moins que d'empêcher de juger les actes publics d'un homme acquis à l'histoire comme le maréchal.

De toutes parts s'éleyèrent des récriminations, et Rochefort, invoquant avec justesse en cette circonstance, son droit absolu d'écrivain ne voulut pas se prêter à créer un tel précédent :

Accepter ce système que je n'ai pas la faculté de juger les actes des hommes qui ont joué un rôle aussi considérable, c'est simplement admettre que quelqu'un peut fermer les portes de l'histoire et mettre les clefs dans sa poche. Il y a là une question de principes avec laquelle je ne puis transiger.

Le prince de la Moskowa avait tort. Rochefort avait pleinement raison. Il fit bien de refuser en ces excellents termes de répondre à une incroyable provocation.

Nous en sommes arrivés dans notre travail au point de vue politique à l'historique de la création du pamphlet fameux qui marque l'ère de la « dégringolade » du second Empire. En quelque endroit qu'elle se rende, sur quelque point du territoire non-seulement français mais étranger qu'elle mette le pied, la bête fauve impériale, voit les lecteurs de la Lanterne agiter devant ses yeux, telle la cape rouge secouée par les picadors dans les courses d'Espagne, la couverture écarlate du courageux et vengeur livret. Vainement la brute écumante creusera de son sabot inquiet l'arène, vainement elle fondra, les cornes basses, portant fichées dans ses flancs ensanglantés les banderillas, sur les rubans desquelles sont inscrits les titres des œuvres des écrivains républicains. La lutte qui dure depuis longtemps s'achève.

Les toréadors, vigoureux et souples, au style élégant et sublime, se nomment Victor Hugo, Félix Piat, Rogeard, Henri Rochefort, prestes dans ce combat que doit couronner la victoire, les javelots qu'ils lancent ont nom: Napoléon le Petit , les Châtiments, Toast à une balle, les Propos de Labienus, les Français de la décadence, la Grande Bohême, les Signes dit temps...

La dernière production, la Lanterne, pose Henri Rochefort face à face avec le puissant animal exaspéré. La Lanterne est la Spada. La France entière sent que la fin du régime tyranesque et fou furieux est proche, la joie est universelle. Quand, le 30 mai 1868, paraît le premier numéro du pamphlet, les gradins regorgent de spectateurs. La lame est aiguisée et fine, et le bras qui la tient inflexible. L'empire, qui hésite onze semaines, finalement se précipite sur elle et y trouve la mort.

Avant de relater les intéressants détails qui président à l'apparition de la Lanterne, nous allons faire en arrière une enjambée de quelques années et aborder le côté intime de la vie de Rochefort, nous allons échapper un instant au bruit des acclamations populaires enthousiastes ou des clameurs réactionnaires furibondes qui accompagnent désormais l'homme public et suivre celui-ci, ù principio, dans la vie privée, laisser un moment à l'écart le journaliste puis le député, pour ne

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nous occuper que du père ; ca n'esl pas -- sans compter, d'ailleurs, la nécessité qui s'impose, puisque uous avons entrepris de raconter l'histoire complète de la vie de Victor-Henri — le chapitre le moins attrayant.

Depuis douze ans, les événements, les condamnations, les incarcérations, les déportations et les exils nous ont fait le compagnon de l'éminent condamné, incarcéré, déport/', et exilé. Il nous a été donné de l'observer attentivement dans sa conduite intime à l'égard des siens, et ce sont ces observations sincères, vraies, qui formeront la matière de cette étude. Il existe peu d'hommes aussi connus, politiquement parlant, que Henri Rochefort, et peu d'hommes aussi ignorés que lui sous le rapport privé.

La légende créée par la police bonapartiste a répandu tant d'ineptes idées sur l'auteur de la Lanterne, que c'est un devoir de s'appliquer à renverser ce stupide échafiaudage de billevesées. Dans le dossier d'Henri Rochefort, à la préfecture de police, en première ligne figure le rapport d'un agent déclarant textuellement que l'ex-député de Bslleville : « ne fume que des cigares à 3 fr. 50 et qu'en compagnie de Charles Hugo, on le ramasse constamment à, Bruxelles, ivre-mort dans les ruisseaux. »

Or, Henri Rochefort n'a jamais fumé. L'odeur

LA vu: DI FAMILLE KM

du tabac l'incommode à ce point, que noua L'avons vu, lors d'un récent voyage, pris de vomissements, obligé de s'arrêter «-n chemin, à Luxembourg — il allait de Genève à Londres, — et cela parce que, durant ce trajet, très court, un voyageur fumait dans le compartiment.

Jusqu'à l'âge de vingt-huit ans, le lanternier n'avait jamais mis le pied dans un café. 11 est d'une sobriété extraordinaire, ne boit jamais de vin pur, professe à l'égard de tout excès gastronomique une répulsion que certains de nos conservateurs feraient bien de méditer.

Quelques années avant son entrée à L'Hôtel de Ville, Victor-Henri habitait, avec la jeune et digne femme qui fut la compagne dévouée de toute sa vu-, un petit appartement, sis rue des Beaux-Arts, n" 10. Il était voisin de palier du peintre Français, l'auteur de paysages historiques si remarquables. — Orphée pleurant Eurydice que l'on admire au musée du Luxembourg, entr'autres. — Dans le même immeuble, demeurait à l'étage supérieur -M. le docteur Tripier, le distingué spécialiste dont nous avons eu déjà à parler.

Corot ayant remplacé son collègue Français dans la maison, Rochefort se lia vite d'amitié avec le locataire nouveau et la façon dont les prem relations Be nouèrent est assez gaie pour mériter d'être «it'

M"" Rochefort possédait un écureuil auquel rlle

tenait beaucoup. Un jour que la fenêtre était cntr'ouverte, la bestiole sortie une minute de sa cage prit la poudre d'escampette, sautilla sur la saillie delà croisée et, sans plus de gène, d'un bond, gagna l'atelier de Corol dan? lequel elle s'engouffra. Le peintre était absent et l'écureuil se promena en liberté parmi les riants paysages, étonnéet ravi sans doute' de cette admirable nature en chambre. L'amas de forêts, de fontaines qui sourdent, de saules, de futaies et de noisetiers était alléchant, en vérité. Corot, à cette époque, travaillait énormément et vendait peu. Et pourtant comme elles étaient pleines de poésie ces toiles adorables et merveilleuses ! Quelle finesse de ton ! Quelle immense fantaisie et quelle grande sincérité à la fois !

Lorsque le voisin Corot rentra on réclama de lui l'extradition du délinquant.

Le rongeur fut trouvé blotti dans un coin de l'atelier en train de grignoter l'angle d'un tableau.

— Il en a mangé pour quinze mille francs, dit en riant Corot, après s'être saisi du gracieux animal et en le rendant à M. Rochefort. Et Corol ne croyait pas dire si juste! Pour le moment ses toiles :ient aucune valeur quoique admirablesi il fil don de nombre d'entre elles au docteur Tripier el à son vis à vis de palier. Henri Rochefort avait bien prédit le succès et l'o sait s'd fut

i.a vu: db FAMILLE 10 ;

bon prophète. Un jour M. Albert Wolf lui ayant demandé:

— si vous iriez de l'argent à mettre à l'achat de tableaux, à quel jeune peintre donneriez-vouâ actuellement la préférence?

ihefort répondit sans hésiter :

— « Croyez-moi, achetez tirs Corot. »

M. Albert Wolf suivit le conseil, il n'eut pas certes à s'en plaindre !

Henri Rochefort eut sans doute risqué, pouf propre compte, l'opération, mais il ne poss> pas précisément alors de quoi se passer le caprice d'une galerie, si bon marché que fussent lea échantillons. Les appointements de l'Hôtel de Ville avaient à subvenir à la vie matérielle et ne pouvaient glisser en fantaisies. Ce n'était point non plus sur les économies du temps de son prol rat, qu'il avait à compter pour assumer les responsabilités d'un semblable luxe et peupler de splendeurs sa modeste chambre d'employé à cent francs par mois.

Rochefort avait donc été professeur ?

Oui quelques semaines seulement : Mais l'aventure est originale, les allures du maître drolatiques, doua ouvrons ici une parenthèse que noua allons d'ailleurs rapidement fermer.

La eomtesse de M... qui logeait rue de Varennes, avait trois enfants, deux fila et une fille auxquels elle désirerait faire donner des leçons de latin.

101 LA vu: DE FAMILLE

Victor-Henri avait été choisi à cel effet. Les lundis, mercredis, vendredis, il partait, un Deviris illus- Iribus soixs le bras à celleépoquc, ilélail homme, mais n'était pas encore illustre), pour l'hôtel de la rur de Varennes où restaient eo compagnie de leur mère les deux jeunes garçons. La» petite mademoiselle », elle, étail au couvent des Dames anglaises rue Saint-Victor el c'était les mardis, jeudis et samedis que Henri Rocheforl lui rendait visite.

Mme d.' M... assistait aux leçons de ses (ils. Elle se piquait d'être une femme de lettres. A K)ute minute faisant montre de savoir, tenant à stupéfier \f répétiteur, elle poussait jusqu'à $es dernières limites le droit de formuler des barbarismes. Rochefort, par politesse, n'osait les rectifier et les choses allaient, allaient... les enfants consignant des monstruosités à mettre en déband ide les plus indulgents universitaires.

Pénétrons maintenant chez les Dames anglaises au couvent. La leçon de latin se donnait dans un parloir coupé en deux par une grande grille. Le

p!-nffssiMir s asseyait d'un <■>'» I • ■. l'élève de l'autre

Une sœur tourière, Installée Bur une chaise, auprès de la jeune fille, tricotait durant les thèmes et les versions. Rochefort, à maintes reprises, avait remarqué l'horreur invincible que la fillette, de douze ans, semblait avoir pour le latin. Un jour que le cerbère femelle s'était absenté l'espace d'une seconde | r aller chercher june pelote de

i \ vu; DB PAMILLB 105

laine, l«i colloque Buivanl s'établit entre le répétiteur et la pauvre innocente qui paraissait fort peu reuse de répéter :

— Est-ce que ca voua intéresse le latin, mademoiselle î

— oli! non, monsieur, si vous saviez comme ça m'ennuie !

Et voici ce que Victor-Henri imagina pour ne attrister la petite cloîtrée. Il pencha dorénavant A chaque leçon l<i livre de manière à ce que l'élève pût lire ce qu'-elle devait réciter, moyen facile et qui la dispensait d'apprendre. Le même devoir, trois fois par semaine, fut t-'opié, coj recopié. L'enfant enchantée vouait un culto extraordinaire à sou professeur, elle le remercia môme avec une effusion naïve, un jour qu'elle le vit seul avec ses frères à la maison maternelle, rue d4) Varennes, pendant une sortie du couvent.

Quand la fillette avait été sage toute la semaine «•lu-/. 1rs fameuses « Dames anglaises », la Bœur tourière priait Henri Rochefort d'avertir Mme de M... d'apporter — c'était l'habitude — ilix bous le dimanche à sa fille. Oui, dix sous pour - i un-nus plaisirs; j'ai «lit dix sous! Victor- Henri était révolté la comtesse de M*., était très-riche) d'une si atroce parcimonie. Un samedi, la jeune élève avait démérité : en dépit de l'avis coût de la tourière, le répétiteur vanta s. m élève. La maman vint et, suffoquée du faux rapport du jeune

professeur, refusa de donner les cinquante centimes, à l'audition de la vérité.

Comme le lendemain elle gourmandait en termes un peu âpres Victor-Henri de sa bonté coupable, Rochefort ne put y résister. Il révéla les leçons lues, le même devoir fait et refait vingt fois, tonna contre les dix sous hebdomadaires, conseillant en définitive à Mme de M... de ne point faire de sa fille un bas bleu et de ses fils des fabricants de barbarismes.

Ce fut drapé dans sa démission qu'il sortit. Cette scène, dont il faillit être malade, écarta à jamais de ses lèvres la coupe amère du professorat !

A l'âge de vingt-quatre ans, Henri Rochefort était père d'une ravissante fillette aux yeux bleus et aux cheveux blonds. Dès que l'enfant avait jeté son premier vagissement dans la chambrette, Victor-Henri s'était mis à la recherche d'une nourrice qui habitât Paris, afin de lui confier la bambine et aussi afin de pouvoir surveiller les soins que la bonne femme était appelée à prodiguer au chérubin. Malgré les précautions prisés, la petite fille fut mal en nourrice. A un mois de là, le père étant allé la voir, la trouva dans un état de maigreur horrible, et malade à bientôt mourir. Rochefort exaspéré emporta séance tenante, dans ses bras, sa fille chérie. Il fut décidé qu'on placerait l'enfant à la campagne,

mais entre les mains de quelqu'un de sûr et dont on n'eût pas à redouter la négligence. En attendant, on garda la petite Nini (Noémi) pendant plusieurs mois à la maison. Les privations qu'elle avait endurées chez sa nourrice l'avaient rendue souffreteuse et partant criarde. La nuit, lorsqu'elle se mettait à pleurer, Rochefort se levait, essayait, en chantant, de la calmer, et comme ses chansons demeuraient le plus fréquemment sans effet, — pour ne point incommoder les voisins, — il prenait sa résolution en brave et descendait avec elle dans la rue qu'il arpentait de long en large, et de large en long. Quoi de plus charmant, de plus saisissant, de plus humain, que le spectacle offert par cet homme de bien — contre lequel la réaction déchaînera demain ses fureurs, — berçant, avec une tendresse infinie et touchante, sa fille, sur les lèvres enfanlines de laquelle il dépose de bons gros baisers ! Le matin, c'était au Jardin des Plantes qu'ils allaient faire ensemble leur promenade. L'enfant savait si bien que son père cédait à tous ses vouloirs qu'elle avait fini par ne plus consentir à le quitter. Dans l'après-midi, quand il travaillait à ses vaudevilles : Un monsieur bien mis et Je suis mon fils, élaborés afin d'augmenter les ressources, il écrivait d'une main, soutenant et amusant de l'autre la petite qui ne lui laissait pas de répit. Rochefort avait une telle habitude de porter sans cesse sa fille sur son bras, qu'alors

même qu'il ne la portail plus, le bras conservait sa position horizontale particulière, comme si toujours le doux fardeau s'y fût trouvé placé.

Jules Vallès avait caractérisé d'une façon pittoresque l'allure imprimée au bras de Victor-Henri.

— Voilà Rochefort qui porte l'enfant ! disait-il de sa voix tonnante du plus loin qu'il apercevait le futur député de Belleville sur le boulevard.

Ce fut à Thyais près de Choisy-le-Roy, qu'on parvint enfin à découvrir une excellente paysanne, la mère Stains qui se chargea d'élever la gamine. Encore Mme Rochefort s'imposa-t-elle pendant longtemps de rester à la campagne, de déserter Paris, pour veiller plus assidument sur sa fille, tant elle avait peur que l'abandon coupable dont celle-ci avait été victime une fois ne vînt à se renouveler. Victor-Henri, prit dès lors, trois et quatre fois par semaine, le chemin de Thyais et, faute d'argent, c'était à pied le plus souvent qu'il faisait cette longue et fatiguante route.

Quand elle eut atteint sa deuxième année, l'enfant fut ramenée et séjourna près d'un an et demi aux Ternes. Rochefort collaborait à cette époque au Charivari. C'était avec M. Clément Caragucl, qu'il allait presque toujours la voir. 11 lui fallait, à dater de ce moment, diviser en deux parts égales sa tendresse de père. La petite Noémie venait d'avoir un frère, auquel on donna le prénom de Henri. La fillette avait été bien soignée, et sa

santé s'était rétablie hors de Paris, à l'air pur des champs, les parents résolurent donc d'envoyer immédiatement leur fils en nourrice en province, dans un village. Sur la recommandation d'un ami, ils le confièrent à une brave Normande de Condésur-Huines, dans le département de l'Orne. Quoique la bonté dont était empreinte la physionomie de la digne femme présentât de sérieuses garanties, et que les assurances fournies sur elle ne permissent pas de douter de ses qualités, quelque excellentes que fussent encore les nouvelles expédiées de la bourgade sur la santé exubérante du cher « p'tiot », Rochefort s'embarqua un beau matin dans le train à destination de Mortagne et débarqua à Condé-sur-Huines sans être attendu. On lui désigna la maison de la nourrice, laquelle était allée faire des commissions pour le moment. Il entra dans la maisonnette, et, ayant aperçu deux berceaux, il regarda les deux enfants qui paisiblement y dormaient. L'un des petits gars était rose et gras, l'autre pâle et maigre. Le chroniqueur n'hésita pas une minute à croire que l'être chélif était son descendant. Déjà il se disposait, exaspéré, à prendre l'enfant et à l'emporter comme il l'avait fait jadis, de sa fille, en pareille circonstance, quand la nourrice apparut et mit aux bras du père le jeune « Ifenriot », hurlant d'être ainsi réveillé, mais potelé comme une blanche poularde ; le petit étique était le fils de la campagnarde.

Henri ftochefofl possède un troisième enfant qu'il adore ù l'égal de ÉS68 aînés. Ce dernier est bien connu. MWé Edmond Adam — Juliette Lambert — l'a présenté au public dans une œuvre remarquante que chacun a lue, le Siégé de Paris, jcivrnul d'ime Parisienne. Tout Paris artistique et Littéraire se souvient de la figure originale et fine de ce spirituel et PUÏÏé bambin. iNé dans des temps prospères, élevé, à la maison paternelle, Octave, — on l'appela Bibi jusqu'à l'âge de huit ou neuf ans. — suivait, dès la plus tendre enfance, son père, dont il ne pouvait se séparer. A quatre ans. il hantait les bureaux de rédaction, se prélassait au spectacle, dans les loges.

Après la condamnation à la déportation d'Henri RochcforL et son départ pour la Nouvelle-Calédonie. M. Edmond Adam, tuteur des enfants de r ex-membre du gouvernement de la Défense nationale, prit Octave avec lui, à sa propriété du golfe Juan. Mme Adam fut à même dé jtiger l'esprit de l'espiègle durant les trois années qu'eïlé le vit se dernier carrière et sYbattre à l'hospitalière villa-Bruyère. L'éminente femme de lettres dont là publication d'un récent volume, (jrcct/itr, roman d'un charme poétique indicible, nous a révélé la bOUVelle manière, un peu mystique, comme Laide et ses ouvres devancières avaient affirmé Érôn talent primesautier, l'éminente femme de lettfôs, dM-fo a cité à plusieurs reprises les

LA VU 1>K KAkHI.LK iil

traits, les mots du petit Octave dans le récit du Siégé <te Paris.

Noua nous bornerons à en rééditer un seul, il pose notre minuscule personnage. Octave, au temps de l'exil de son père en Belgique, avait visite fréquemment les boutiques des antiquaires et pris goût aux curiosités antiques et aux tableaux. Il n'attribuait désormais de valeurs aux objets qu'en raison directe de leur vétusté. Un jour, une dame de Nice, lui ayant montre nu magnifique prie-dieu, surmonté d'un Christ ancien, en ivoire, d'un travail exquis, l'enfant se pencha pour examiner de près l'antiquité.

— Regarde-le bien, mon petit ami, lui dit la dévote, c'est le sauveur des hommes, le rédempteur du monde !

L'enfant, qui n'est point baptisé et à l'oreille duquel n'a jamais bruit un mot de religion répondit à la vieille dame bouleversée :

— Oh ! madame, c'est un joli bibelot!

Aujourd'hui, la "petite Noémie est devenue la

charmante femme d'un peintre-sculpteur de mérite, M. Dufaux. Henri a dix-huit ans et achève tudes à Paris. Octave, si frêle autrefois, est maintenant un grand jeune homme qui remporte tous les prix au lycée d'Alger.

Aux vacances, les deux fils accourent embrasser

leur père, proscrit et résidant à Genève. Hochefort

raud-père et passe six mois île l'année en

112 LA VIE Ulù FAMILLE

compagnie de son gendre, de sa fille et de sa petite fillette âgée d'un an : mademoiselle Lili.

Ce qu'il faisait i! y a vingt années révolues pour sa fille, il le réédite pour sa petite-fille à présent. Il écrit souvent ses articles en dorlottant sur ses genoux la « demoiselle », comme il appelle la petite Lilette. Rochefort, bien que jeune encore, il n'a que 48 ans, après avoir été un père incomparable, possède au plus haut degré « l'art admirable d'être grand-père. »

Rochefort avait quitté le Figaro sur l'ordre de l'administration, nous l'avons dit. M. de Villemessant, pour éviter la suppression, avait écarté de sa rédaction le gênant journaliste. L'écrivain résolut de fonder une feuille pour la rédiger à sa guise. Mais, à cette époque, il était nécessaire avant de créer un organe d'obtenir l'autorisation du ministre de l'intérieur, et M. Pinard n'était pas précisément disposé à favoriser l'épanouissement d'un journal de la teinte de celui que rêvait son adversaire. Le ministre refusa l'autorisation, mais, par une chance extraordinaire pour le pamphlétaire, une loi sur la presse que le Corps législatif vota à quelques jours de là, supprima l'autorisation préalable.

Le chroniqueur pouvait donc mettre désormais sans encombre son projet à exécution.

Le premier numéro de la Lanterne donne à cet égard les explications suivantes :

La France contient, dit YJlmanack impérial, trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. Avant d'essayer devant nos confrères en sujétion une sorte de cavalier seul dans le cotillon politique, je dois au public, qui m'a montré souvent tant de sympathies, le diable m'emporte si je sais pourquoi! je lui dois, dis-je, quelques explications sur les différentes particularités qui ont présidé à l'élaboration de la Lanterne.

Par une froide matinée d'hiver, je me suis vu tout à coup sans un journal à qui confier mes petites idées sur nos grands hommes. J'avais encore le droit de discuter l'organisation du cercle des patineurs ou d'additionner la moyenne des voitures suspendues qui, de quatre à six heures, remontent tous les jours les Champs-Elysées ; mais étant donnée la violence inouïe de ma politique, il m'était défendu désormais de faire allusion à M. Rouher, si ce n'est pour exalter son désintéressement et de nommer M. Pinard, à moins que je ne consentisse à vanter sa haute taille.

Des correspondances étrangères avaient même prétendu que le ministre de l'intérieur avait fait entrevoir à M. de Villemessant, son rédacteur en chef, que s'il continuait à me laisser circuler sans muselière, le Figaro payerait de sa vie cette imprudence. Jamais je n'ai cru un traître mot de ces prétendues injonctions, dont les conséquences pouvaient être fort dangereuses pour celui qui se les serait permises. En effet, je suppose que demain j'écrive ceci à M. de Rothschild :

« Monsieur le baron,

s Si ce soir, entre huit et neuf, vous n'avez pas déposé, rue Laffitte, sous le onzième pavé à gauche (en venant par le boulevard), la somme de cinquantecinq mille francs en billets ayant cours, avant la fin de la semaine, votre hôtel, vos bureaux, votre caisse et vous-même, tout cela ne sera plus qu'un cadavre. »

Il est clair que je serais poursuivi comme prévenu de menaces sous condition, délit prévu par les articles 305 à 308 du code pénal. Or, imaginez un ministre appelant en consultation un rédacteur en chef pour lui dire :

« Vous avez un écrivain qui ne me va pas. J'admets qu'il n'ait jamais attaqué les vélocipèdes sur les grandes routes, mais il ne me va pas. S'il continue à politiquer chez vous, ne soyez pas surpris de voir votre journal mourir prochainement de mort subite. »

On ne peut nier que la menace sous condition prévue et punie par les articles 305 à 308 du code pénal ne soit tout aussi caractérisée dans le second cas que dans le premier. M. Pinard a été trop procureur général pour l'ignorer. Ces rumeurs, dont l'agence Havas ne s'est jamais occupée, il faut lui rendre cette justice, ne reposaient donc absolument sur rien de sérieux; d'autant plus que, si j'avais eu des preuves qu'elles étaient fondées, j'aurais cru manquer à tous mes devoirs de citoyen en n'actionnant pas le ministre, conformément aux lois. J'eusse été, il est vrai, obligé d'adresser au Conseil d'État une demande en autorisation de poursuites, et l'unanimité touchante avec laquelle elle m'eût été refusée me rend les yeux humides d'attendrissement.

C'est alors que, poussé par l'esprit de vertige, Dieu me pardonnera-t-il? je ne le crois pas, — je me rendis coupable d'une affreuse plaisanterie. J'envoyai cher-

cher une feuille de papier ministre et j'écrivis à celui de l'intérieur pour lui demander la permission de fonder un journal politique. J'avais accumulé dans ma pétition les formules les plus louangeuses : <r Respectueux dévouement », « l'honneur de votre réponse », tout y était. Il me semble même avoir tracé sur mon papier stupéfait le mot « Excellence ». Je n'oserais l'affirmer, mais je le crois. Mon calcul, qui était odieux, était en même temps bien simple.

— On va, me disais-je, me refuser d'emblée. Je raconterai ma mésaventure à mes camarades, qui la répéteront dans leurs journaux, et ma position de victime m'attirera, pour celui que je veux fonder après le vote de la loi sur la presse, une quantité de lecteurs que je n'aurais jamais eus sans cette machination.

Le ministre de l'intérieur avait pour me couler à tout jamais, un moyen bien facile : c'était de m'accorder immédiatement ce que je lui demandais. En effet, si quelques journalistes ont pu se déclarer surpris de me voir solliciter une faveur de cette nature, ils l'eussent été bien davantage en apprenant que je l'avais obtenue par le retour du courrier.

— Ah ! ça, n'eussent-ils pas manqué de se dire, comme c'était leur droit, M. Rochefort qui pose pour l'indépendant et même l'intraitable, il paraît qu'il n'est pas avec le pouvoir aussi en froid qu'il voudrait le faire supposer, puisqu'il obtient au premier mot des autorisations qu'on refuse à tant d'autres.

De là à être appelé mouchard, il n'y a qu'un tout petit pas. Et vous savez qu'une fois appelé mouchard, un homme, montât-il sur l'échafaud pour ses opinions, ne parviendrait pas à reconquérir la confiance publique. Il se trouverait des gens pour déclarer qu'ils ont vu le bourreau, tout en le hissant sur la planche

fatale, lui glisser dans la main ses appointements du dernier trimestre.

Aussi, une fois ma lettre mise à la poste je l'avoue, j'eus peur. Je me réveillais quelquefois la nuit, pour me faire ces réflexions :

Si le ministre est -aussi intelligent que le prétendent ses amis je suis perdu. Il va me répondre par un « oui » charmant, et pour peu qu'il donne à la Lanterne le privilège des annonces judiciaires, il ne me restera plus qu'à me brûler la cervelle. Plusieurs camarades, à qui j'avais fait part de mes inquiétudes, m'assuraient d'autre part que M. Pinard était bien trop fin pour donner dans le piège.

Heureusement, ils se trompaient : M. Pinard est peut-être fin, mais à coup sûr il ne l'est pas trop ; car après quelques jours d'intolérable attente, je reçus signée de lui, une lettre où il me refusait sans commentaires. J'étais sauvé.

C'est M. Pierre Véron qui, à une première représentation du Gymnase, donna à Henri Rochefort l'idée de faire un journal hebdomadaire format brochure dont il serait seul rédacteur. Le conseil parut bon à l'auteur de la Grande Bohême. Il en parla à ÏJl. de Villemessant, ayant rencontré celui-ci.

— Je crois, en effet, l'idée heureuse, dit le rédacteur en chef du Figaro, avez-vous un titre ? J'ai fait autrefois une feuille dans ce genre, le Lampion, vous pouvez reprendre ce titre.

Le titre du Lampion ne plut pas à Rochefort. M. de Villemessant en proposa d'autres et parmi

ceux qu'il citait se trouva celui de la Lanterne.

' — Tiens, j'aimerais assez appeler ma brochure de ce nom, dit Rochcfort.

Le format, le mode de publication et le titre du journal étaient dès lors arrêtés. Quelques jours avant que Victor-Henri ne sortît du Figaro, un entrefilet avait annoncé sa retraite et aussi le projet de fondation de la Lanterne. Pour les motifs que nous avons ci-dessus énoncés, un intervalle de trois mois sépara l'annonce parue une première fois dans l'organe dirigé par M. de Villemessant et l'apparition du pamphlet fameux. Ce qu'il y a de plus curieux dans toute l'histoire du journalisme, c'est le succès qui accueillit et dont jouit même avant sa publication le brûlot que devait lancer contre les flancs du navire impérial Henri Rochefort.

Un soir, à l'Odéon, on jouait Kcan. Au moment où Frédéric Lemaître débitait la magnifique tirade où il est parlé des journalistes qui préfèrent tout subir plutôt que de mentir à leur conscience et de répudier leurs opinions, les étudiants des fauteuils d'orchestre, du parterre, des galeries se mirent à crier : « C'est Rochefort ! c'est Rochefort ! » Par un hasard extraordinaire, \ela7itern/L'r, qui s'était attardé dans les couloirs, faisait son entrée à l'instant précis où éclataient ces cris. Son apparition les fit redoubler d'intensité. « Vive Rochefort ! vive la Lanterne/ hurla le parterre, et cela trois

mois avant la mise en vente ilu premier numéro

de la brochure hebdomadaire célèbre,

Noua avons expliqué comment, au lendemain de la lettre du 19 janvier, le pamphlet, dégaf

tous les embarras administratifs, do tous les empêchements ministériels, avait pu être mis .sous . . Quinze jours avant la composition, cepen-* liant, Rochefort n'avait pas un sou do l'argent indispensable au versement du cautionnement, à la garantie à offrir à l'imprimeur, à l'achat du papier, pas plus qu'au paiement des premiers frais d'affichage et de la location du bureau.

M. Dumont, l'associé de M. de Villemessant, administrateur du Figaro en 1867, et aujourd'hui propriétaire du Télégraphe, avait offert les fonds de compte à demi avec l'ex « patron » de M, Magnard. M. Siraudin étant venu rendre visite au tils de Claude-Louis-Marie, celui-ci l'entretint des projets à l'ordre du jour.

m Je vous eusse vu avec plus de plaisir organiser votre journal, sans secours étranger, riposta M. Siraudin. J'aurais été enchanté d'être votre administrateur, sûr que j'aurais été de notre bonne et cordiale entente. »

Les choses en étaient restées là, lorsque, dans la même journée, M. Siraudin revint chez M. Rochefort et le pria de vouloir bien L'accompaj chez M. Bâcher, le chargé d'affaire des d'Or! il s'agissait de donner un avis sur l'acquisition

faite par L'intendant de deux superbes tableaux pour le compte du duc d'Aumalè. Les toiles en question provenaient de la Galerie San Donato, appartenant au prince Dcmidoff, le mari de la princesse MaThilde. Elles représentaient : l'une, la Plage dé Schcvcningw, de Ruysdaël, achetée au prix de 93,000 francs ; l'autre, V Entrée de Dordrecht, par Albert Cuyp.

MM. Rochefort et Siraudin avaient pénétré dans le salon de M. Bocher et examinaient les chefs-d'œuvre récemment achetés, quand celuici. absent au moment de leur arrivée, vint enfin saluer les visiteurs. A cette époque les d'Orléans étaient sans influence aucune, ils étaient proscrits, M. Bocher qui était leur homme-lige n'apparut aux yeux du pamphlétaire que comme le mandataire de gens victimes. Quoique Rochefort fût républicain avancé et que l'intendant de la branche cadette fût monarchiste-constitutionnel, il y avait entre eux un point de repère, c'était la haine commune vouée à l'Empire. Ce n'est donc qu'à cette situation toute spéciale, que les rapports momentanés durent une urbanité d"ailleurs banale.

Après s'être entretenu d'art et de littérature et aussi un peu de politique, on en arriva fatalement à parler de la question de la création de la Lanterne. Ce fut M. Siraudin qui attacha le grelot, Rochefort crut comprendre au cours de la conversation que M. Bocher ne serait pas éloigné de

LA LANTKRNK I i 1

commanditer La reuille foncièrement anti-bonapartiste. Mais derrière l'acquéreur des Ruysdai des Albert Cuyp se dressaient les d'Orléans, et le lanternier, pour- éviîer tout espèce de nouveau

rapport avec l'intendant, courut chez M. bumont avec lequel il traita séance tenante.

La convention stipula que MM. Dumont et de Villemessant fourniraient: 1" le cautionnement,

goit trente mille francs ; 2° une somme de vingt mille francs pour parer aux dépenses nécessitées par les annonces, les réclames, la composition et le tirage jusqu'à ce que l'extension de la vente du journal couvrit les frais généraux de publication. Les commanditaires obtenaient en retour de leurs apports la moitié des bénéfices.

Mais le succès dispensa les capitalistes de la seconde stipulation. Le don des vingt mille francs fut illusoire, car le premier numéro de la Lanterne rapporta 1-4,000 francs de bénéfices nets.

Rochefort avait exprimé, au début, le désir que le journal fût vendu très bon marché, vingt centimes l'exemplaire. Ce fut M. Emile de Girardin qui lui conseilla dans un dîner d'hommes de lettres, de porter de vingt à quaranie centimes le prix du numéro.

— Vous aurez toujours une clientèle de 4 à 5,000 lecteurs, appuya le célèbre polémiste. En vendant quarante centimes vous pouvez vivre, et conséqueuiinent inquiéter fortement le gouverne-

ment. Si vous réduisez à vingt centimes le coût de chaque Lanterne-, vous ne disposerez que du même chiffre de lecteurs, vous n'attirerez pas plus le public et vous disparaîtrez infailliblement, ee qui constituera pour l'administration impériale un triomphe dont vous aurez le tort immense de lui avoir fourni, vous son ennemi, tous les éléments.

Ce raisonnement convainquit le jeune journaliste qui se rendit à la démonstration d'un faiseur de journaux dont de tout temps il avait entendu vanter l'expérience.

Bientôt les murs de Paris se couvrirent d'immenses affiches portant ces indications : Pour paraître le 30 mai prochain, la Lanterne, journal politique hebdomadaire, par Henri Rochefort. Et ce fut le 30 mai 1868, en effet, au jour dit, que la feuille fut mise en vente. L'apparition du premier numéro faillit être retardée, de par la volonté de l'auteur, dans les circonstances suivantes. Une fois son manuscrit achevé, Rochefort l'avait donné à l'impression chez M. Dubuisson. Etant venu la veille du tirage corriger les épreuves à l'imprimerie, en relisant ce qu'il avait écrit, le futur député, qui doutait constamment de sa verve, se figura avoir fait un numéro si détestable que courant immédiatement vers l'administrateur, il le pria d'ajourner la mise sous presse. Ce qui confirmait aussi les craintes du pamphlétaire, c'était

l'avis émis par plusieurs de ses ex-collahoratours et par M. Albert Wolf, entre autres, au sujet de ce tant et tant lu premier numéro. Victor-Henri ne s'imaginait pas que la jalousie en tout ceci pût montrer l'oreille, et cette phrase de M. Wolf l'avait quelque peu désarçonné :

— Mon cher Rochefort, je viens de lire ce soir votre Lanterne, ]e dois vous déclarer que je trouve bien mauvais votre premier numéro.

Mais M. Dubuisson s'insurgea, se .démena comme un beau diable, affirma que la feuille était attendue avec une vive impatience et avec une grande curiosité ; qu'elle aurait un très grand succès, très grand, très grand, assurait-il. Il se récria si bel et si bien qu'il finit par faire passer au cœur de l'auteur une partie de la confiance qu'il avait sincèrement dans l'œuvre nouvelle, et ce fut à ses instances que le terrible organe dut de voir le jour.

A combien allait-on tirer? Telle était la question primordiale. L'un disait cinq mille, l'autre plus, Rochefort était très hésitant.

M. de Villemessant résolut la difficulté par cette déclaration qui ne manquait pas de justesse :

Faites un tirage de dix mille exemplaires, c'est énorme, je le sais bien, vous aurez à coup sûr des « bouillons » (le bouillon en termes d'imprimerie est ce qui reste de numéros invendus d'un journal, d'une brochure ou d'un livre), mais moins peut-

être que vous ue pensez, le premier numéro d'une feuille se vend toujours.

Le premier tirage se fit donc au chiffre de dix mille. Le matin de l'apparition, attristé encore de ce que lui avait dit Albert Wolf, Henri Rochefort, qui habitait, rue Montmartre, s'était levé trèstard. La tentative, risquée par lui, lui inspait une si prodigieuse inquiétude, le doute à l'égard du succès s'était tellement emparé de son esprit qu'il flânait après s'être levé, cherchant des prétextes pour éloigner l'instant suprême de la constatation finale. Enfin, vers onze heures et demie, il sortit.

En traversant la place de la Bourse, il aperçut un rassemblement devant le théâtre du Vaudeville. 11 s'approcha, et voilà le tableau qu'il eut sous les yeux : une femme qui était accroupie sur le trottoir avait à ses côtés une hotte pleine de Lanternes. Le rassemblement auquel Rochefort s'était mêlé, — croyant peut-être à un accident, — était composé presque uniquement d'acheteurs de son journal. Les passants, attroupés, puisaient dans la hotte «■t. après s'être saisis d'un exemplaire longtemps disputé, jetaient à la vieille marchande, qui dix sous, qui une pièce d'un franc, que celle-ci ramassait sur les dalles, sans que la plupart de ceux qui la gratifiaient de celte aubaine voulussent ou pussent attendre et recevoir le change de leur monnaie.

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La stupéfaction du lanteraier atteignit des hauteurs incalculables. Tout d'abord il eut cette idée

que le numéro était saisi. 11 se rendit en toute bâte à la rédaction du Figaro, afin d'apprendre quelques détails. Bon nombre de ses ex-collaborateurs étaient présents, et, chose bizarre, pas un d'eux ne lui adressa, relativement à la Lanterne, un traître mot ! Ce ne fut que par M. Dumont qu'il eut connaissance de son succès foudroyant de sa bonne fortune inespérée. Les dix mille exemplaires tirés avaient été enlevés en un instant. La cour de l'imprimerie de la rue Coq -Héron avait littéralement été envahie. Des légions de marchands s'y entassaient et, ne pouvant y trouver place, peuplaient le trottoir le long de la porte-cochère, assez loin encore des abords. Ce n'était plus vingt, quarante, ni soixante mille que les vendeurs en gros de la rue du Croissant, réunis aux petits crieurs, réclamaient, c'était le chitl're colossal de 90,000. Durant toute la semaine, la réimpression s'opéra, le total de 100,000 exemplaires fut atteint. Le samedi suivant, il y eut 110,000 lecteurs ! Et ce fut une augmentation incroyable, persistante. Le numéro -4, du 20 juin, s'éleva au tirage fabuleux de 125,000. Et le .prix de l'exemplaire, il ne faut pas perdre de vue ce point important, était de quarante centimes !

— 11 n'y a jamais eu dans les annales de la

presse, répétait à cette époque M. do Villcmessant, d'exemplo d'un succès si formidable.

Il faut l'avouer, le rédacteur en chef du Figaro, feuille qui comptait alors 3b, 000 lecteurs, n'avait pas fait preuve, en cette circonstance, du flair si fameux qu'on se plaît à lui attribuer en matière de « lancement ». Il nous semble, d'ailleurs, que cette réputation de M. de Villemessant a été singulièrement exagérée — nous regrettons d'avoir à lui contester ce mérite, surtout parce que c'est le seul généralement qu'on lui accorde, — mais, avant d'arriver à faire prendre définitivement l'organe de la rue Drouot, combien l'inventeur des petites annonces n'eut-il pas de feuilles tuées sous lui ?

En présence de l'étourdissante vogue du brûlot, l'administration impériale et M. Pinard, le général de l'armée des fonctionnaires, furent aux abois. Depuis les massacres de Décembre, le coupable silence qui s'était établi se rompait. On sentait immédiatement au palais à quel rude adversaire on avait affaire. L'audace était inouïe et tenait du prodige. C'était la première fois qu'on avait à contempler un combat pareil. Il fut immense et profond, l'effet que produisit ce hardi corps-à-corps !

La France avait raison de s'étonner et d'admirer. Il y avait bien eu, depuis 1851, au parlement, quelques simulacres d'opposition, quelques

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semblants de vigueur et de résistance, mais eela avait plutôt servi a la consolidation de L'édifice qu'à son renversement, '■' c'était toujours par une

sourdine sage mise aux récriminations que tout ce beau tapago avait fini.

La Lanterne, « ce mémorial des malprop: de l'Empire », comme l'appela lui-même d'une, manière si pittnivsque Henri ftQChefort, était la 9ape destinée à ruiner de fond en comble la tradition bonapartiste.

Nous ne saurions mieux faire que d'enregistrer iei l'appréciation à laquelle un auteur impartial et remarquable 9'est livré, en donnant un résumé général du fameux pamphlet :

Ce pamphlet célèbre est une œuvre à part, une des productions les plus curieuses et les plus originales de notre littérature politique. Ce fut, sous une apparence légère, une formidable machine de guerre. Rochefort a l'insigne honneur d'avoir été, grâce à sa verve caustique et à son mode de plaisanterie froidement implacable, l'homme de France qui a le plus fait pour le renversement de * cette aventure de grande route qui s'est appelée l'Empire d, qui lui a porté les coups les plus décisifs. Comme écrivain, l'auteur de la Lanterne ne ressemble à personne. Il ne s'inquiète pas de paraître un délicat, un lettré, un raffiné. Par une inclination naturelle, il donne à sa pensée un tour familier et burlesque, afin de la mieux mettre en relief. Il saisit le lecteur précisément par cette étrangetéde la forme, par ce soubresaut continuel de la pensée, par cet accouplement des idées les plus opposées, qui semblent

s'étonner de se trouver comprises dans le môme alinéa. 11 a une façon à lui de voir et d'exprimer les choses, dont surgissent des effets surprenants et inattendus, une ironie Froide, cruelle, brutale, dont la brutalité même est saijvée par la désinvolture et le décousu de la forme. Huns les mains d'un homme ordinaire, le procédé de Elochefort ne serait qu'un procédé ; dans les siennes, d devient un art. Il use et abuse de l'antithèse, des rapprochements imprévus, il cite un fait et en tire une conclusion originale, comique, qui frappe assez par son étrangeté même. D'autres fois, c'est un simple bon mot qui éclate comme une fusée.

Les bons mots, les mots sanglants pullulent en effet dans l'œuvre en'.ière de Henri Kochefort. Mais c'est surtout dans la Lanterne que son esprit paraît s'être livré à la dépense la plus prodigue. Le journal est trop connu (il a été réédité en fascicule sous le siège, en 1870, et, on 1879, en feuilleton dans la Marseillaise), pour que nous on donnions les nombreux extraits que sa valeur comporterait. En dépit des dix années écoulées et dos assertions du XIXe Siècle, qui prétendait dernièrement que ce chef-d'œuvre de littérature politique « avait considérablement vieilli », la Lanterne est aussi vive, aussi alerte qu'au jour de son apparition. Les sarcasmes pétillants qui l'animent pourraient domain rentrer dans les articles de polémique et servir contre nombre de personnages d'ailleurs aussi puissants qu'ils l'étaient à l'heure où ces épigrammes leur furent

pour la première fins décochés. Est ce que lea diatribes écrites contre les impériaux De Beraieot pas de circonstance, aujourd'hui encore, quand, après la honte de Sedan, il se trouve des quartiers réactionnaires de Paris capables d'élire des députés bonapartistes? L'opposition qu'on reprochait à Rochefort en 1869 est maintenant toute de saison et comme autrefois il pourrait de rechef écrire :

Mon opposition e>t Bybtématique, je le reconnais, mais il faut être juste, l'admiration du Constitutionnel ne l'est pas moins. Tant que plusieurs de nos dignitaires toucheront £0,000 à 300,000 francs par an, tant que M. Etonner soutiendra systématiquement qu<' Pexpédition do Mexique est la plus grande pensée du (pas du règne de Maximilien, bien entendu); tant que les choses, enfin, me paraîtront inarcher systématiquement mal, je répéterai systématiquement qu'elles ne vont pas bien.

L'apparition de chaque numéro apportait aux Tuileries son ample continrent de plaint.'.- des dignitaires. Un jour c'est Houher, le lendemain c'est M. Pinard, puis les de Ifaupas, les Canrobert et les Persigny, qui font retentir les échos du palais de leurs lamentations. Ce fut le duc Fialin qui attacha le grelot des récriminations amèi

Henri Rochefort avait insère l'épisode suivant

dans la Lanterne .

Les dames de la- halle ayanl à se plaindre 'le nombreux abus commis par l'administration de la ville de

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Paris, dont elles dépondent, se sont rendues à Gompiègrae, afin de présenter elles-mêmes leur requête à l'Empereur. On leur a répondu qu'elles pouvaient retourner a Taris, l'étiquette supposant à ce qu'elles fussent reçues. Comprenez-vous cette étiquette qui permet de conduire des cotillons et qui détend de re* dresser des abus ? Peut-être aussi a-t-on craint que Ja noblesse du nouvel Empire ne retrouvât fortuitement quelques-unes de ses parentes parmi les marchandes de légumes du carreau des Innocents. Tout le sang des Persigny n'eût probablement fait qu'un tour, si, en voyant passer, plaqué de tous ses crachats, le héros pour qui les préfets font aujourd'hui évacuer les musées, une débitante de harangs saurs s'était écriée : « Dieu me pardonne ! c'est le petit Fialitt ! »

Le duc de Persigny, dans une entrevue avec Napoléon 111, supplia l'empereur d'user de sa toute-puissance pour mettre (in à de pareils écarts. Mais M. Fialin tombait mal, le même numéro contenait ce paragraphe empreint d'une certaine verdeur :

Le tribunal correctionnel de Toulon vient de con* damner plusieurs jeunes gens pour avoir réclamé d'abord des artistes et chanté ensuite eux-mêmes, dans un café, le chant du Vengeur qui se termine ainsi :

Au cri de : Vive la République !

Sombra le vaisseau le Vengeur.

Ces jeunes gens sont très coupables. Il n'est pas permis d'ignorer que le glorieux combat du Vengeur s'est passé sous le premier Empire, et que le chant

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patriotique qui a précédé son engloutissement finit sur ces deux vers :

Au cri île : Vive la reine Hortense ! Sombra le vaisseau le Vengeur.

Je saisis même cette occasion de signaler une injustice dont l'histoire s'étonnera. Il est perpétuellement question de la reine Hortense dans les sphères officielles, et jamais je n'ai trouvé, même dans la bouche des dévouements les pins payés, un mot gentil pour le roi Louis de Hollande, son époux.

Je suis d'autant plus surpris de ce peu d'empressement à rendre hommage au père du souverain que d'ordinaire la platitude ne connaît pas ces nuances. Elle s'incline sur un signe, avec cet empressement que Tacite appelle le « libertinage de la servilité. »

D'où vient que nos honorables génuflecteurs n'ont jamais eu à l'adresse du roi de Hollande de ces enthousiasmes, de ces épanouissements et de ces prosternations dont ils sont si prodigues à l'égard de la reine?

On joue sur les orgues depuis terriblement longtemps déjà : *

Partant pour la Syrie...

Je ne sais à quel point les électeurs s'intéressent au beau Dunois et sont heureux de savoir au moment où ils se préparent à la lutte, qu'il allait prier Marie de bénir ses exploits ; mais enfin, s'il y a quelque part des romances du roi Louis, qui, je le sais, en a composé plusieurs, pourquoi ne leur rend-on pas les honneurs civds et militaires?

Il n'y a pas une exposition de peinture san6 plusieurs reine Hortense en pied ou à mi-corps. Le roi

de Hollande n'y a jamais eu seulement l'ombre d'un médaillon en stéarine. J'admets que la mère laisse dans le cœur de ses enfants des souvenirs plus tendres que le père, quoique, dans ma conviction, l'homme ait pour ses rejetons une tendresse au moins égale à celle de la femme. Je suis même convaincu que si nous étions nou-smêmes chargés de les mettre au monde, il y aurait moins de nourrissons aux Enfants trouvés.

Mais la question n'est pas là : il est certain que, pour les esprits dynastiques, un roi a une toute autre importance que la reine avec laquelle il partage le trône. Que penseriez-vous des Russes, si pour célébrer la gloire du czar Pierre-le-Grand, ils avaient fait élever sur la plus belle place de Saint-Pétersbourg la statue équestre de sa femme?

Il y a dans cette sorte d'abandon du roi Louis, comparé au culte dont la reine Hortense est l'objet dans les hautes sphères quelque chose qui échappe à ma pénétration et qui appelle évidemment un communiqué.

Bonaparte, faisant allusion à cel article sinistre pour la 'dynastie napoléonienne, répliqua, lui, dont on mettait en doute et avec raison, la légitimité de la naissance, à M. Fialin dont Rochefort contestait la noblesse :

« Il vous insulte, monsieur, eh bien ! quoi d'étonnant? Il a bien insulté ma mère ! »

Et ces deux grands débris se consolaient entre eux !

On avait in'erdit, cela va sans dire, àla Lanterne, la vente sur la voie publique. Mais l'affollement courtisanesque exigeait encore de plus grandes

rigueurs. On se disposait à les exercer contre le pamphlet et le pamphlétaire, quand des conseillers officieux, par le raisonnement qu'on va méditer, vinrent y mettre momentanément le •holà.

— Jamais les actions dirigées contre un journaliste soutenu par l'opinion n'ont servi à rien. Rochefort ne pouvait, au diapason de ses débuts, fournir une bien longue carrière. Sans s'inquiéter, qu'on le laissât donc s'époumoner.

Séduite par ces arguments, la cour affecta, à dater de ce moment, des allures indifférentes adorables.

Le mot d'ordre adopté fut l'étalage public d'un suprême dédain. Malgré la rage qui torturait le chet de l'Etat, sa famille et ses pauvres preux, malgré les angoisses éprouvées par tout Te clan impérialiste à la constatation des frémissements du peuple secoué peu à peu de sa torpeur, réveillé par le rire sardonique du lanternier, preux, famille et chef de l'Etat donnèrent le signal du mépris le plus souverain pour les attaques violentes du pamphlétaire.

C'était la réédition du reste du système employé quelques années auparavant pour l'œuvre amère de Victor Hugo, Napoléon le Petit. Bonaparte avait montré un jour le volume du proscrit de Jersey et le sourire ironique aux lèvres avait dit à ses courlisâns (Je l'Elysée :

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— Voici, messieurs, Napoléon le Petit, par Victor Hugo-le-Grand !

On ne rencontra plus désormais l'empereur qu'avec une Lanterne entr'ouverte à la main. Sa Majesté semblait être un simple curieux lisant des drôleries sans importance. C'était là la mise en scène extérieure avec laquelle on espérait, en attendant l'épuisement du chroniqueur qui ne pouvait tarder, enlever à sa personnalité et à ses sarcasmes la valeur réelle que la foule leur attribuait.

On garda jusqu'au dizième numéro cette tenue toute d'affectation. On sourit publiquement dix semaines entières. Durant deux mois et demi on réserva pour l'intimité les colères, les évanouissements, que provoquaient les algarades hebdomadaires.

Dans le duel engagé entre le monarque et le journaliste, ce fut le monarque qui lâcha prise et qui faiblit. Le sourire hollandais et jaune succomba sous l'éclat persistant du rire parisien et gouailleur 1

Dès lors, comme un ressort longtemps comprimé, la rigueur, avec plus de violence, surgit. Le préjudice moral causé par la publication de la brochure célèbre , dont le succès ne fait que croître et dont l'auteur n'acquiert que plus de brio, atteint de telles proportions que les autoritaires félons, tremblant pour leur chancelante au-

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torité, recourent enfin aux mesures sommaires.

Lé onzième numéro de la Lonteme est saisi. La veille de la mise en venta de la 9e Lanterne, alors que toute la composition était achevée, le tirage préparé, les formes serrées, le ministère avait adressé à Henri Roehefort, relativement à l'affaire Sandon, un énorme communiqué. A moins de retarder d'un jour l'apparition du journal, la « copie » ministérielle n'avait pu être imprimée et M. Pinard, qui ne cherchait qu'un motif de poursuites, intenta un procès pour refus d'insertion du dit communiqué.

Le samedi, 1er août 1868, le journaliste débutait dans son travail par cette déclaration précise :

Averti, trop tard pour en aviser le public, que le gouvernement se croyait le droit de saisir la Lanterne dans les bureaux et à la porte, tant qu'elle ne contiendrait pas le communiqué qui m'a été adressé jeudi passé, je me vois forcé, en attendant la solution du procès, de publier ce document.

Mais l'action judiciaire ne suffisait pas aux impérialistes exaspérés. Aux accusations vraies et qui ne prenaient de poids qu'à cause même du caractère de véracité dont elles étaient revêtues, les ministres répondirent par une avalanche de turpitudes imputées faussement et bassement au pamphlétaire. Le courageux et digne écrivain se vit en butte aux plus odieuses diffamations. Un affreux coquin,

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Stamirowki, qui se faisait appeler de Stamir, l'accusait, dans Y Inflexible, d'avoir subi deux condamnations pour escroquerie. Quelques jours après, un autre bandit, du nom de Marchall et du surnom de Bussy, publia une opuscule, le Cas de M. Roche fort, dans lequel il déversait, à plume et à encrier que veux-tu, sur la famille de l'ex-employé de l'Hôtel de Ville les plus sales outrages. Odieusement atteint dans ce qu'il avait de plus cher et de plus sacré, ses sentiments de fils et de père, Rochefort ne se borne pas à poursuivre devant les tribunaux ses diffamateurs. Ne pouvant croiser le fer avec des agents de police notoires, tels que les deux personnages sus-mentionnés, il va trouver l'éditeur de Stamir et Marchai et lui demande raison des injures inqualifiables qu'il se prête sciemment à propager. M. Rochette s'y refusa en des termes qui amenèrent le réclamant, insulté, à se porter à des voies de fait. Henri Rochefort souffletta M. Rochette.

Le onzième numéro de la Lanterne donne les explications suivantes à ce sujet:

Je ne fais aucune difficulté d'avouer que je suis un parfait imbécile. On m'a tendu un piège et j'y ai donné en plein. Je savais cependant mieux que personne à quel point ce gouvernement est peu difficile sur le choix des moyens. Mais on doit rendre justice même à ceux qui la rendent si mal, et il faut reconnaître que le coup est vraiment réussi.

En effet, on donne mission à deux agents de police

d'imprimer que je vis aux crochets d'une femme perdue.

Non-seulement je ne bouge pas, mais j'ai peine à réprimer une forte envie de rire.

Les deux agents racontent alors que je suis bien et dûment bâtard et que le nom que je porte ne m'a jamais appartenu.

Même silence, suivi d'un haussement d'épaules.

Naturellement l'autorité s'impatiente et se demande d'où vient que ce calomnié, sur l'exaspération duquel on comptait ne donne pas signe d'existence.

Les deux agents déclarent alors, avec l'autorité que donne une carte ornée d'un œil au milieu que j'ai été condamné pour escroquerie, et cela à deux reprises différentes.

Je continue à ne pas m'émouvoir et à promener sur la police intriguée un regard tranquille.

Alors que fait-on? On va exhumer ma mère, qui est morte sans se douter qu'en haine de son fils sa mémoire serait, sous la protection manifeste de l'autorité, contaminée par des ivrognes en délire.

Gomme manœuvre illicite, voilà déjà qui étonnerait, n'est-ce pas, dans les mémoires de Vidocq? Eh bien la fabrique de mensonges encouragée par le gouvernement et par les tribunaux a mis en vente des produits d'une qualité plus rare encore.

Ma fille, qui a à peine douze ans et que je suis enfin parvenu à élever, à travers les premières misères de la vie d'étudiant et d'artiste, j'apprends que ces deux scorpions tiennent tout prêt un libelle destiné à troubler son repos et que ces infamies, qui iront la trouver jusque dans sa pension, dont ils connaissent l'adresse, vont paraître d'un jour à l'autre.

Voilà où mon rôle d'imbécile commence. Je veux arrêter à tout prix ce scandale. Je cours chez l'impri-

meur qui le détient sous presse. J'essaie de lui faire comprendre que puisqu'il s'est fait sciemment et volontairement le complice des vomisseurs d'injures, il me doit une réparation. Il me la refuse en me riant au nez. Je lui donne un soufflet, de sorte que moi, le diffamé dans mon honneur, dans mon nom, dans ma mère, dans ma fille, je suis condamné à trois mois de prison et le tour est joué.

En outre de ces quatre mois de prison que l'administration, par une pression évidente exercée sur l'imprimeur Rochette d'abord et sur les juges impériaux ensuite, venait d'obtenir contre Victor- Henri, M. Pinard recherchait dans le procès intenté au rédacteur de la Lanterne une condamnation à l'amende et à la prison qui plaçât le terrible adversaire de l'Empire dans l'impossibilité matérielle de continuer sa lutte.

Rochefort était assez tenace pour ne point donner aussi bénévolement gain de cause à ses ennemis. Le silence que voulait lui imposer le ministère en le traquaûl, en l'incarcérant, il était peu disposé, lui, à s'y soumettre.

L'action intentée aux policiers Stamir et Marchai de Bussy, pour les diffamations publiées dans Y Inflexible et dans les « placards » : le Cas de M. Rochefort ; Roc/iefort l'assommeur, avait abouti à la condamnation à un franc d'amende des diffamateurs. Les poursuites dirigées contre le futur membre du gouvernement de la Défense, pour ses assertions pleines de justesse au cours de sa cam-

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pagne anti-bonapartiste, avaient eu pour résultat uq jugement scandaleux prononcé le 13 août et frappant Henri Rochefort dune peine d'un an d'emprisonnement et d'une amende de 10,000 francs, le tout couronné de la privation do ses droits civils et politiques durant une année.

Le pamphlétaire, afin de se mettre à l'abri d'une arrestation depuis longtemps résolue dans les conseils de l'administration avait cherché un refuge en Belgique. C'est à Bruxelles que la nouvelle de sa condamnation vint le trouver.

Le système adopté par Henri Rochefort de diviser son travail littéraire en autant de parties qu'il y a de jours dans la semaine, c'est-à-dire de faire, en d'autres termes, de la Lanterne une revue hebdomadaire, lui facilitait la besogne en lui permettant de classer les choses importantes arrivées d'un samedi au samedi suivant, et de traiter ainsi avec une plus grande fantaisie les sujets les plus disparates, sans avoir à les relier entre eux par d'accablantes et difficiles transitions.

Au début, au temps de la publication à Paris, ce fut M. Francis Magnard, — aujourd'hui rédacteur en chef du Figaro et à cette époque modeste coupeur de faits-divers à la feuille de M. do Villemessant, qui fut chargé par le lanternier de lire tous les journaux de Paris, des départements et de l'étranger et de noter, au jour le jour, les nou-

velles saillantes, dont il y avait à tirer parti. Henri Rochefort donnait pour ses recherches préparatoires cinq cents francs par mois à M. Magnard.

Le succès formidable de la Lanterne avait troublé profondément M. de Villemessant. En dépit des efforts de son directeur, la vente du Figaro restait stationnaire. Quand il connut les jugements rendus contro le pamphlet et la proscription dont cette iniquité frappait son vaillant auteur, lé directeur de l'organe de la rue Drouot crut le moment venu de tenter une de ces spéculations après lesquelles il était sans cesse à l'affût. Persuadé qu'une fois qu'elle s'imprimerait à Bruxelles, l'œuvre de Henri Rochefort ne pourrait franchir la frontière, ni trouver le chemin de Paris, il rêva de substituer à la Lanterne un nouveau journal de même format, de mêmes tendances et de même esprit. Les deux premiers points étaient aisés à obtenir, le troisième était plus délicat. Néanmoins la création du Diable à quatre fut décidée. La stupéfaction de Rochefort fut grande en apprenant cette résolution.

M. de Villemessant, commanditaire platonique de la Lanterne, émargeait depuis longtemps à la caisse de ce journal des sommes assez rondes; sa conduite, en se faisant l'âme d'une concurrence, était quelque peu étrange. Les collaborateurs étaient déjà choisis, lorsque l'étonnement du lanternier, exprimé avec violence dans une lettre par-

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ticulière, mais qui pouvait, du jour au lendemain, devenir publique, retarda de quelques semaines l'éclosion du Diable à Quatre, dont un seul numéro, disons-le tout de suite pour n'y plus revenir, fut remarquable, rédigé qu'il était par l'un des plus spirituels chroniqueurs de la capitale, M. Edouard Loekroy.

Avant de passer la frontière et de suivre en Belgique l'illustre écrivain auquel les fureurs bonapartistes ferment désormais les portes de la France, avant d'entreprendre le récit des péripéties de ce premier exil, terminons ce récit par l'énoncé d'un rapport de police, une merveille, qui donnera la note exacte de la perturbation causée chez les gens de l'Empire et par la publication de cette fertile Lanterne que nous allons voir continuer sa carrière et, longtemps encore, projeter au loin ses rayons francs, gais et révélateurs.

« Il est urgent, écrivait de Bruxelles un com- « missaire de police, aux opinions prisées en haut « lieu, de chercher à acheter Rochefort. La sym- « patine et l'estime dont il jouit à l'étranger « comme en France rendent absolument vaines « les mesures répressives adoptées à son égard. « Acheter Rochefort, te* est le but vers lequel les « efforts du ministère doivent tendre. Mais dans « l'état actuel des choses, ce n'est pas par offres « mesquines qu'il faut procéder. Ce n'est pas un « appât de 200,000 ou 300,000 fr. qu'il est néces-

« saire de faire scintiller aux yeux de l'homme de « lettres pour le capter, c'est 1,500,000 francs ou « deux millions, d'ailleurs, il y aura économie « encore pour l'Empire à consommer ce sacrifice ; « depuis qu'il s'occupe de politique et que les poli- « ticiens le font surveiller, ce journaliste coûte plus « cher que çà à la police. »

Rochefort, à sa gloire et pour le bonheur de la cause républicaine, était incorruptible, et ce fut sa Lanterne vengeresse qui continua à scintiller.

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