‹ Henri VIII et les monastères anglais (volume 2)Chapitre 132 sur 278 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Chute des Frères Mendiants.

L'automne de 1538 vit s'accomplir la destruction des couvents de Frères anglais. Dès le treizième siècle, les divers ordres quêteurs avaient joué un rôle important dans la vie religieuse du pays, ils s'inspiraient d'un principe essentiellement contraire à celui qui formait le pivot du régime monastique. Ce dernier, quelle que fût la tâche que les membres des grandes communautés religieuses étaient parfois appelés à entreprendre, reposait sur la vie conventuelle et le dépouillement de tous soucis, même relatifs aux affaires de paroisse : il fallait que l'existence du moine fût vouée au service plus paisible du cloître. Le principe qui guidait les Frères était tout différent : ils se dévouaient aux besoins extérieurs de l'Église. L'idéal des Ordres mendiants était, dans sa conception primitive, l'accomplissement de devoirs religieux actifs parmi le peuple. Sans être entravés, d'un côté, par les traditions plus rigoureuses de la vieille observance monastique, et, de l'autre, par les exigences astrei-

gnantes de la direction des paroisses, ils pouvaient se consacrer tout entiers aux devoirs indispensables de la prédication et de l'enseignement. Leurs couvents étaient bâtis au centre des grandes villes ou à une faible distance de celles-ci ; mais le couvent n'était pas du tout pour le Frère ce qu'il était pour le moine. Pour ce dernier, du jour où il prononçait ses vœux, le monastère devenait sa demeure fixe et les religieux qui l'habitaient, sa famille. Au premier, la cellule n'offrait qu'un asile temporaire où il réparait ses forces, physiques et intellectuelles, en vue de nouveaux travaux à remplir pour la cause sainte : il n'avait pas, à proprement parler, de demeure fixe et nul point du territoire ne pouvait exiger ses services d'une façon spéciale. Ses vœux l'enchaînaient au corps entier de son Ordre, non à une classe particulière. Le Frère était le prédicateur ambulant, qui vivait presque toujours au milieu du peuple et s'efforçait d'agir sur ses opinions et ses pratiques religieuses par tous les moyens en son pouvoir. Dans les premiers jours de leur mission, les Frères mendiants remportèrent de considérables et étonnants succès. L'histoire entière de l'Église ne présente rien de comparable à l'accueil enthousiaste que trouvèrent chez le peuple les réformes prêchées par eux, et les nombreuses donations et dispositions testamentaires faites en leur faveur témoignent de la popularité dont ils jouirent en Angleterre presque jusqu'au jour de leur suppression.

Au seizième siècle, les couvents de Frères épars sur toute l'étendue du pays étaient au nombre d'à peu près deux cents. Les disciples de saint François en possédaient soixante, les Dominicains environ cinquante-trois, les Frères Augustins quarante-deux et

les Carmes trente-six. Les autres appartenaient aux Trinitaires et à d'autres communautés moins importantes. Sur les quatre grands ordres de Frères mendiants, envisagés au point de vue de l'Angleterre seule, celui des Dominicains, malgré l'exiguïté de certaines de leurs églises dans les villes de province, conserva toujours un caractère de fierté et, pour ainsi dire, des dehors aristocratiques. Il semblerait que, sous l'habit de chanoine revêtu primitivement par saint Dominique à la cathédrale d'Osma, ils gardaient une partie de la supériorité qui est le privilège naturel du clergé. Les Franciscains étaient de tous les plus populaires, dans l'acception la plus large de ce mot, auprès des puissants et des humbles. Les Carmes étaient simples et sans façon, et, répandus à travers tout le pays, ils paraissaient être un ordre indigène.

Les deux ou trois plus grandes maisons de Franciscains, comme celles de Londres ou d'York, pouvaient presque rivaliser par leurs dimensions, par la quantité de leurs trésors et par la richesse des vêtements sacerdotaux, avec une abbaye de Bénédictins du premier rang. Les monastères des Carmes forment avec leurs églises un contraste frappant. L'église d'un couvent aussi considérable que celui de Cambridge était garnie avec une pauvreté conforme aux vœux des Frères, mais dont la plus petite église de paroisse aurait eu honte. Il est bon de remarquer combien l'ordre des Carmes anglais fut fertile en écrivains : peut-être les Franciscains et les Dominicains en eurent-ils tout autant, mais il leur manqua un Baie ; car Baie lui-même, au cours de sa carrière littéraire, eut un bon mouvement. Avec un soin scrupuleux il recueillit, tandis qu'il était encore temps, les souve-

nirs de son ordre en Angleterre^ et il montra ainsi que^ malgré les violences et la virulence de sa parole et de sa plume, il gardait au fond du cœur une certaine tendresse pour ceux qui portaient l'habit qu'il avait porté (1).

Il est assez difficile d'évaluer le nombre total des Frères, eton ne peut le fixer que d'une manière approximative. D'après la liste des « actes d'abandon » et autres documents, il semblerait que la moyenne des membres de chaque couvent de Dominicains ait été de neuf, celle de chaque couvent franciscain de onze, celle de chaque couvent d'Augustins de huit, et celle de chaque couvent de Carmes de neuf environ. Si nous regardons ces moyennes comme à peu près exactes^ nous trouvons que le nombre total des Frères en Angleterre était, à l'époque de leur dispersion, d'environ dix-huit cents (2). Richard Ingworth, l'évêque suffragant de Douvres, écrivant à Grumwell le 1" avril 1539, dit que, dans le nord du royaume, il a reçu pour le roi vingt-six maisons. Celles-ci renfermaient « neuf vingtaines de Frères ». Mais il ajoute que c'étaient « les plus pauvres maisons » où il fût jamais entré, et que d'autres visiteurs s'étaient chargés des monastères plus riches (3). x'^.insi donc la moyenne de sept membres pour les petits couvents livrés à cet évêque tendrait à prouver que le chiffre de dix-huit cents n'est pas excessif.

1. Il est regrettable que les « Carmélite Collections » de Baie, qui se trouvent au British Muséum (Harleian Mauuscripts, n^^ 3838,7031, etc.), n'aient pas été imprimés.

2. Pendant les quelques années qui précédèrent leur suppression définitive, une foule de Frères avaient mieux aimé quitter le pays que de se conformer aux ordonnances d'Henri VIII.

Page 1