R. 0. — Papiers d'Étal, compartiment U
faire ma propre conscience, et aussi de détruire les scrupules de ceux qui hésitaient à obéir à l'Acte de Suppression. Je leur ai affirmé que le roi et son Conseil agissaient de la sorte pour le bien général, — quoique moi et d'autres hommes de vile condition nous ne vissions point tous les motifs qui les inspiraient, et que c'était le devoir des sujets d'obéir avec humilité à leurs maîtres et de les honorer en toute circonstance; que, de plus, les monastères ayant été fondés et dotés avec l'autorisation des princes, ceux-ci devaient être libres de les employer à un autre usage s'ils pensaient que cela dût profiter à l'Etat (1). »
On n'a pu, dans ce chapitre, qu'envisager certains côtés essentiels de l'œuvre de dissolution générale. Pour bien mettre en lumière les procédés qu'employèrent les agents du roi au cours de la suppression, il suffira de rapporter le récit que fait de la destruc-
i. R. 0. — Gorresp. de Crumwell, XLIX, I. Mountgrace tomba au pouvoir du roi le 18 décembre 1539. John Wibon fut le prieur qui livi-a ce monastère (Rot. CLaus., 31 H. VIII, pars IV, m. 3). Il obtint une pension de 60 livres, plus la maison et la chapelle appelées « Le Mounte ». Seize prêtres, quatre novices et six frères lais furent aussi pensionnés (Aug. Mise. Booli.,2-16, f. 13) Sur une liste des personnes exécutées sous ce règne fissure le nom de « Wilson, moine de la Chartreuse de Mountgrace ». (Brit. Muséum, Add. MS , 27402, f. 47.) Il ne peut s'agir ici du prieur, et il n'est guère probable qu'il soit question de son homonyme, Nicolas Wilson, qui, bien que ^ prisonnier à la Tour », n'était pas moine de Mountgrace. Le D"" Nicolas Wilson était originaire du Yorkhsi'-e, et il fit ses études à Cambridge. Ayant refusé de prêter le Serment de Succession, il fut enfermé à la Tour avec sir Thomas More. Il finit par prêter le serment requis et mourut le 8 juin 1548. Hall (838) dit que Wilson fut accusé, en même temps que révêque Sampson et un épicier de Londres, Ri 'hard Parmer, « d'avoir fourni assistance à certains traîtres qui niaient la suprématie du roi. » Richard Hilles (Ep. ïigur'nee, p. 140. — Orig. Letters, n» 10?S) dit ceci : « La trahison qu'Os avaient commise, à ce que j'ai appris, c'était d'avoir envoyé une aumône à ce papiste, Abel, alors tombé dans le plus extrême dénuement par sa longue détention en une prison infecte et, comme disent les papistes, presque dévoré des vers, vermibus fere necatus. » — Voy. Sander, « Schism », pp. 145-6, notes.
tion de « Roche Abbey » une personne qui en avait été témoin dans sa jeunesse : « Afin d'anéantir ces maisons, voici comme l'on s'arrangeait le plus souvent : les visiteurs tombaient sur chaque maison tout à coup et à rimproviste, — car les moines ne s'attendaient nullement à une visite du dehors, vu qu'ils avaient tant charmé le roi par l'argent comptant qu'ils lui avaient donné dans le bon espoir de continuer leur genre de vie, — et cela, pour les « prendre sans vert », selon le proverbe, — de peur que, s'ils avaient eu le moindre soupçon de leur arrivée, ils n'eussent soustrait quelque partie de leurs propres biens afin de n'être pas sans ressources le jour où ils seraient chassés de leurs maisons. Certes, et la raison et la nature eussent bien pu pousser les moines à agir de la sorte, quoique l'on puisse dire que tout appartenait déjà au roi par acte du parlement et que, dès lors, ils n'avaient plus ni biens, ni monastères, ni possessions (1). Et ainsi ils devaient grande reconnaissance au roi, — mieux encore, ils devaient prier pour lui avec leurs chapelets à grains noirs, — puisqu'il fut envers eux prince assez bienveillant pour les laisser jouir si longtemps de ce qui leur avait été enlevé. Et par conséquent, si les visiteurs, qui étaient les officiers et commissaires agissant au nom du roi, venaient dîner avec eux, puis les mettaient dehors dans la nuit ou, au plus tard, le lendemain matin, pour qu'ils allassent chercher un gîte où ils le pourraient trouver, — et cela se passait en réalité ainsi, — ils ne fai-
1. Il n'est certainement pas exact de dire quels parlement avait tout donné au roi, mais on ne peut g'ucre s'attendre à ce que l'auteur de la relation ci-dessus connaisse les ^subtiles modifications apportées à la loi suivant les circonstances.
saient point acte d'injustice ni, en vérité, de grande justice.
« En effet, dès que les visiteurs avaient passé le seuil de l'établissement, ils mandaient l'abbé et les autres dignitaires de la maison, et ils leur prenaient les clefs, et ils dressaient l'inventaire de tous leurs biens, ceux du dehors comme ceux du dedans. Car tous les animaux, chevaux, moutons et tels autres bestiaux qui étaient au pâturage ou dans les fermes devaient être amenés en la présence des visiteurs. Ensuite ceux-ci expulsaient l'abbé avec toute sa communauté et tout son domestique.
« Ce n'était pas une petite douleur pour la communauté et les serviteurs de la maison que de se quitter les uns les autres, et surtout pour ceux qui, en conscience, ne voulaient point rompre leurs vœux. Même un cœur de pierre eût fondu en larmes à voir la dispersion de la communauté, le triste départ des frères et le pillage subit de leur asile après qu'ils l'eurent abandonné. Et chacun se procurait de bonnes choses à bonmarché, sauf les pauvres moines, frères et religieuses qui n'avaient point d'argent pour acheter quoi que ce fût. Je vis ce spectacle lors de la suppression d'une abbaye, tout près de chez moi, appelée « Roche Abbey » (1), — maison de Moines Blancs (Cisterciens) très joliment bâtie, tout en pierre de taille, chaque corps de logis ayant une voûte en pierre de taille et une couverture de plomb (les abbayes d'Angleterre étaient
1. L'abbaye de Cisterciens de Roche fut livrée au roi, le 23 juin 1538, par l'abbé et dix-sept de ses moines. L'acte d'abandon n'a pas été consigné sur le Registre de Suppression. On accorda une pension de 50 marcs à l'abbé, Henry Crundall, et une annuité de 5 livres à presque tous les moines. Le « Monaaticon » (V, p. 506) donne un court inventaire des biens trouvés lors de la dissolution du prieuré.
construites comme le sont aujourd'hui les églises). Le jour de cette séparation^ un de mes oncles, qui connaissait certains moines de l'endroit, était présent. Et quand ils furent chassés de la maison, un des moines, son ami^ lui dit que chaque membre de la communauté lui avait donné la cellule où il vivait, et où il n'y avait rien ayant quelque prix, à part le lit et les couvertures, lesquels étaient simples et de peu de valeur. Ce moine demanda à mon oncle de lui acheter quelque chose ; mon oncle répondit : « Je ne vois rien qui puisse me servir et qui vaille de l'argent. » — « Eh bien, dit le moine^ donnez-moi deux shillings pour la porte de ma cellule, qui en a sûrement coûté cinq. » — « Non, reprit mon oncle, je ne saurais qu'en faire » (car il était jeune et célibataire, et il n'avait alors besoin ni de maisons ni de portes). Mais les personnes qui achetèrent le blé^ ou le foin, ou autre chose, trouvant toutes les portes ouvertes, les serrures et fermetures brisées, ou même les portes enlevées, entrèrent et dérobèrent ce qu'elles purent découvrir.
« Les uns s'emparèrent des livres d'offices qui étaient dans l'église et les mirent sur les bâches de leurs voitures pour les raccommoder; d'autres prirent les fenêtres du grenier à foin et les cachèrent dans le fourrage^ et ainsi lirent-ils de beaucoup d'autres choses. D'autres arrachèrent, sans les avoir achetés, les crochets de fer plantés dans les murs, alors que les fermiers ou les gentilshommes du comté achetèrent la charpente de l'église. Celle-ci fut la première que l'on pilla; puis l'on saccagea les chambres de l'abbé, le dortoir, le réfectoire, le cloître et tous les corps de logis renfermés entre les murs de l'abbaye. Rien ne fut épargné,
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sauf les écuries des vaches et les étables à porcs et telles autres dépendances, situées hors des murs, que Ton traita mieux que l'église elle-même, et cela sur le conseil de Crumwell, ainsi que le rapporte Fox en son Livre des Actes. 11 était pitoyable de voir comme on arrachait le plomb, comme on soulevait les planches, comme on démolissait les clochetons. Et le plomb, une fois arraché, fut jeté dans l'église et brisa toutes les pierres tombales^ ]car en la plupart des abbayes reposaient diverses personnes nobles, hommes ou femmes, — même, des rois dont les tombeaux ne furent pas plus respectés que les sépultures des gens de rang inférieur, — car pourquoi les laisser subsister, tandis qu'on n'épargnait point à cause d'eux l'église qui les abritait? — et tous les objets de prix furent ou pillés et emportés, ou entièrement mutilés.
« Les gens qui fondirent le plomb en fodders (1) arrachèrent tous les sièges du chœur, où s'asseyaient les moines quand ils chantaient l'office et qui ressemblaient aux sièges des cathédrales^ et ils les brûlèrent pour faire fondre le plomb, quoiqu'il y eût quantité de bois à une portée de flèche de là, car l'abbaye se dressait parmi des bois et des rochers. Dans ces rochers^ l'on trouva de la vaisselle d'étain,quiavaitété soustraite et cachée en ce lieu, de sorte que, semble-t-il, chacun s'acharnait à escamoter etdérober tout ce qu'il pouvait. Bien plus, ceux-là mêmes s'empressèrent de voler les moines qui, deux jours auparavant, paraissaient soutenir les religieux et assister avec grande dévotion et révérence à leurs matines, messes et autres offices.