‹ Henri VIII et les monastères anglais (volume 2)Chapitre 184 sur 278 · Un fodder valait environ 19 quintaux et demi · texte numérisé non relu

Un fodder valait environ 19 quintaux et demi

C'est une chose étrange, si l'on y réfléchit, que ceux-là qui, la veille, tenaient cette maison pour la maison de Dieu, pussent la tenir, le lendemain, pour celle du diable ; car autrement ils n'eussent point montré lant d'ardeur à la piller...

« Pour être plus sûr de ces faits, je demandai, trente ans après la suppression, à mon père, qui avait acheté, de compte à demi avec d'autres personnes, une partie de la charpente de l'église avec toute la charpente du clocher et la monture des cloches (il y en avait huit, neuf même, dont la plus petite vaudrait aujourd'hui plus de 20 livres et que je vis toutes encore suspendues une année après la suppression), — s'il estimait les religieux et leur genre dévie : « Oui, dit-il^ car je n'ai rien vu qui pût me donner à penser autrement. » « Eh bien alors, reprisje, comment se fait-il que vous ayez été si empressé à détruire et piller ceux que vous estimiez tant?» « Ne pouvais je point, comme les autres, profiter des dépouilles de l'abbaye? dit-il, car je voyais que tout allait partir, et ainsi je fis comme les autres... »

« Sans nul doute, des milliers et des milliers se sont repentis de cela depuis, mais trop tard. Et voilà ce que je sais touchant la ruine de l'abbaye de Roche, qui existait depuis environ trois cents ans, car l'église avait été consacrée par un certain Ada, évêque de Coventry (1244 après Jésus-Chrisl). Par la destruction de cette abbaye, on pourra juger de la façon dont furent traitées toutes les autres (1). »

1. Brit. Muséum, Add. MS., 5813 (Cole, XII). Cette relation est, d'après Gole, la copie d'un vieux manuscrit, composé vers 1591, qui lui fut procurée par Thomas PorLeir, du Nottinghamshire. Ellis (Orig. Letiers, III, 3^ série, pp. 31-36) en a reproduit les passages les plus intéressants. « Ces extraits.

11 est, naturellement, assez difficile d'évaluer le nombre des monastères et des religieux que frappa la dissolution finale. Si l'on s'en rapporte à la liste des actes d'abandon^ aux pensions accordées et à d'autres sources d'information, les abbayes et les prieurés qui disparurent entre l'année 1538 et l'année 1540, — à l'exclusion des couvents de sœurs et de frères dont on a parlé dans les chapitres précédents, — atteignirent le chiffre d'à peu près deux cent deux. Sur la foi des mêmes documents, il semblerait qu'à l'époque de la suppression (1), ces établissements abritaient 3.221 moines et chanoines réguliers. Si à ceux-ci l'on ajoute 1.560, nombre approximatif des religieuses expulsées, et! .800^ chiffre qui représente le total des frères et autres religieux chassés de leurs demeures en vertu du premier acte qui dissolvait les monastères de second rans-, — à l'exclusion des sœurs au nombre d'environ 1.500, — on verra qu'il se trouvait en bloc dans les

fait observer l'éditeur, traduisent probablement l'impression sincère et générale des Anglais de l'époque. » Il sera encore parlé de ce document dans le chapitre qui termiue ce volume.

1. On obtient ainsi le nombre des monastères supprimés ou abandonnés entre 1538 et 1540 :

Bénédictins 54 maisons 1.300 moines

Cluniciens S — 108 —

Cisterciens (y compris

maisons frappées d'al-

tainder^, 40 — 596 —

Chartreux 9 — 134 —

Chanoines Augustins. . 5'J — 773 —

Prémonlpi''s 12 — 159 —

Gilberlins 20 — 151 —

Total . . . 202 Total 3.221 moines et chan.

Frères (nombre approximatif 1.800

Moines et chanoines des petits monast. 1.500

Religieuses (nombre approximalii) . . . 1.550

Total général 8jm

monastères à peu près 6.621 moines, chanoines réguliers et frères, et environ 1.560 religieuses de tous ordres à la date de la dissolution. En chiffres ronds, huit mille religieux furent alors expulsés, outre dix fois autant de personnes qui vivaient à leur service, ou qui desservaient les cures dont disposaient les monastères.

Il serait aisé de citer une foule d'incidents significatifs et touchants, épars à travers les lettres de cette époque et relatifs à la suppression de telle ou telle grande abbaye dont le nom est encore vénéré par les Anglais, — de conter comment le prieur Goldstone, de Christchurch, Cantorbéry, supplia qu'on le laissât finir ses jours en son vieux logis ; comment l'abbé Melford mourut de chagrin à voir la ruine de St-Edmundsbury , comment l'abbé Malvern, supérieur de St-Pierre, Gloucester, impuissant à détourner de sa maison le coup fatal, ne voulut jamais signer l'acte d'abandon. Qui pourra dire le chagrin dont fut oppressé le cœur de milliers et de milliers de laïques, devant le pillage, la destruction et la profanation des châsses qu'ils vénéraient et des temples saints qui étaient pour eux un lieu de repos et de délices?

Les paroles d'un homme qui ressentit vivement toute la tristesse de cette ruine et en comprit la portée termineront dignement ce chapitre consacré à une lamentable histoire. Ce qu'il dit de l'abbaye de Saint- Pierre, à Gloucester, est également vrai des autres asiles de la piété et de la religion anéantis par le tyran qui^ mieux que tout autre, mérite le surnom d'Impitoyable. « Après avoir subsisté pendant plus de huit siècles et traversé bien des vicissitudes, la misère et la richesse, la médiocrité et la splendeur, l'infortune et

la prospéiité, elle finit par succomber à la volonté royale. Le jour vint, — une morne journée d'hiver, — où fut chantée la dernière messe, où se balança le dernier encensoir, où la dernière assemblée de ses fidèles s'inclina dans une humble extase et adoration devant son autel. Sans nul doute, tandis que les derniers accents de cette hymne du soir allaient mourir sous la voûte élevée, beaucoup de ceuxqui s'attardaient dans la paix solennelle du vieil édifice massif sentirent, à mesure que s'éteignaient une à une les lumières^ que pour eux il y aurait désormais un vide impossible à combler, car leur antique abbaye, avec ses superbes offices et l'aide constante qu'elle offrait pour obtenir la grâce divine, avec son hospitalité envers les étrangers et sa tendre sollicitude pour les pauvres de Dieu, s'était évanouie comme un rêve du matin et s'en était allée pour toujours (1). »

i. « Hist. et Cart. Mon. S. Pétri Gloucestrise » (Chronicles and Mem.), édités par feu W. H. Hart, III, Introduction, XLIX.

Page 1