Loc. cit., f. 446 a
vie et des biens, il fallait le mettre à mort, si l'on en croit sir John Russell, pour basse félonie, — le « pillage de l'église de Glastonbury ». 11 est difficile de prendre, jusqu'à nouvel ordre, un pareil prétexte au sérieux.
Nous devons maintenant raconter le retour de Whiting, qui regagnait ses pénates pour la dernière fois. Il est impossible, en face de certains documents d'une authenticité indiscutable, d'ajouter foi à la relation si souvent répétée que donnent la seconde édition et les éditions postérieures du « Schisme » de Sander (1). Elle semble avoir pris le caractère d'une tradition et résumer les racontars villageois qui couraient un demi-siècle plus tard. Sur quelques points, elle approche assez de la vérité. Sur d'autres, elle participe de la légende : ainsi, la scène à sensation qui se passe dans la salle du palais, au moment où l'abbé arrive à Wells, et qui manque et de raison et de vraisemblance : l'assemblée se préparant à l'accueillir, Whiting se disposant à prendre la place d'honneur, l'ordre inattendu qu'il reçoit de se lever et de répondre à l'accusation de trahison, l'étonnement avec lequel le vieillard demande ce que cela signifie, l'assurance donnée à voix basse qu'il n'y a là qu'une simple formalité destinée à créer l'épouvante^ — chez qui et pourquoi, l'histoire ne le dit pas.
Nous avons peine à croire qu'Henri et Crumwell aient pu s'amuser à faire jouer une comédie sem-
1. L'édition originale de Sander dit simplement, à propos des trois abbés et des deux prêtres Rug-g et Onion:« ob negatam Henrici pontificiam potestatem, martyrii coronam adepti sunt. » La seconde édition et les suivantes suppriment cette phrase et assignent une autre cause à leur mort; de plus, le texte contient des détails manifestement fabuleux sur le compte de Whiting.
blable, et encore plus que Whiting en ait été naïvement victime. Comme nous l'avons vu par les notes de Crumwell, le sort de l'abbé était déjà fixé avant qu'il quittât la Tour. Au cours des interrogatoires préliminaires, mais décisifs, qu'il y avait subis, il avait fini par se trouver face à face avec le seul devoir que lui imposât sa conscience. Il devait savoir où le chemin passant par la Tour avait, depuis l'époque de More et de Fisher, mené ceux qui n'avaient d'autre satisfaction à donner au roi que celle qu'il pouvait lui-même offrir. 11 n'est pas impossible, cependant, qu'on lui ait laissé entendre que, si vieux et si débile, il dépendait de lui de se voir épargner les dernières extrémités. Cette supposition semble assez justifiée par le récit qui va suivre. Faut-il écarter l'abominable soupçon qui vient à l'esprit, si l'on songe qu'Henri VIII se rappela peut-être la fin de Wolsey (1) et réfléchit que la mort de l'abbé^ dans des circonstances analogues et avant l'exécution par le châtiment suprême, lui éviterait la peine de faire un terrible exemple? Le passage suivant^ emprunté à un auteur contemporain, mais inconnu, a, selon toute apparence, passé inaperçu jusqu'ici : il offre probablement une peinture beaucoup plus exacte de la réalité que la description dramatique de l'éditeur de Sander :
« La mort de l'abbé de Glastonbury, qui s'appelait Whiting, fut fort triste. Mandé à Londres pour y répondre à des calomnies dites contre lui, il se disculpa si bien de toute offense, qu'il pensait avoir con-
1. Wolsey mourut de frayeur. Le D"" Brewer dit : « Son abattement et sa santé chancelante prévinrent le sabre du bourreau et trompèrent la méchanceté de ses ennemis. » (Introd. du « Galendar », Lettres et Documents, tome IV, p. 613.)
vaincu ses juges et avoir été acquitté. Lors de son retour à Glastonbury, on lui donna, pour l'accompagner, un certain Pollard, qui était entièrement dévoué à Crumwell. Or, l'abbé ni ne désirait cette société, ni n'osa la refuser. A la première halte qu'ils firent pour se restaurer, l'abbé alla se laver les mains, et il exprima le désir que M. Pollard vînt se laver avec lui; mais celui-ci, malgré toutes les prières, n'y voulut point consentir. L'abbé, voyant que sa civilité excitait la méfiance et soupçonnant en la courtoisie de M. Pollard une intention artificieuse, lui dit: «Monsieur Pollard,si vous êtes mon compagnon, je vous prie de vous asseoir à table avec moi ; mais, si vous êtes mon gardien et moi votre prisonnier^ dites-le-moi franchement, afin que je m'apprête à me rendre dans une autre salle qui convienne mieux à ma fortune. Et si vous n'êtes ni l'un ni l'autre, je me contenterai de voyager sans votre escorte. » Sur quoi, M. Pollard protesta, déclarant qu'il ne s'abstenait de céder au désir de l'abbé que par respect pour son âge et ses vertus, qu'il avait été désigné par les autorités pour lui tenir compagnie en tout bien tout honneur, et que, par conséquent, il ne pouvait l'abandonner avant de le voir rendu sain et sauf à Glastonbury.
« Malgré toutcela, l'abbé conservait quelques doutes, et il dit à un certain Thomas Horne, qu'il avait élevé dès sa première jeunesse, qu'il le suspectait un peu, Judas ayant trahi son maître. Mais, quoique Horne fût dans le secret et eût tramé la ruine de son maître, cependant il jura avec de terribles imprécations qu'il nesavaitpointqu'onluivoulûtaucunmal,et qu'il n'avait rien à craindre tant qu'il resterait avec lui, ajoutant qu'il se donnait volontiers au diable s'il ne disait pas
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vrai. Mais avant d'arriver à Glastonbury, Horne le livra et se joignit à ses ennemis (1). »
Environ deux mois après avoir été amené à Londres, l'abbé reprit sous escorte le chemin du retour. Le 14novembre,il atteignit Wells, où l'attendait,, — Russell nous garantit le l'ait, — « le jury le plus honorable qui eCii été harangué ici depuis de longues années. Et jamais on ne vit, dans ce pays, comparaître tant de personnes mieux disposées à servir le roi qu'en cette occasion (2).» ISon seulement les actes d'accusation avaient été dressés avec soin, mais on avait évidemment pris des mesures pour assurer le dénouement immédiat du procès. Le juge, dans son allocution aux jurés^ leur traça leur devoir : s'ils refusaient de jouer le rôle qui leur était assigné, c'était à leurs risques et périls. Point de paroles gaspillées à propos de la sentence : Russell, qui envoya son rapport à Crumwell, n'en parle même pas : — « L'abbé de Glastonbury fut mis en accusation, et le jour suivant exécuté, avec deux de ses moines, pour avoir pillé l'église de Glastonbury (3). »
Le « jour suivant », 15 novembre 1539, — le vieil-
1. Br. Muséum, Sloane ^IS. 2.495. Le passage cité dans le texte est extrait d'une biographie d'Henri VIII écrite au début du xvii^ siècle. Mais ce n'est qu'une traduction libre du MS. Arundel (151, not)2), lequel fournit une relation du divorce qui a été jusqu'ici passée sous silence, et qui date de Tannée 1557 environ (elle est dédiée à Philippe et à Marie). Certains, détails s'accordent avec ceux que Le Grand, dans sa « Défense », donne sur Whiting. ^III, p. 120). Ce dernier les a peut-être tirés de la même source.
2. Russell à Ci'umwell (Wright, p. 2û0). U est bon de noter la ressemblance des termes qu'emploie Russell avec ceux de Norfolk parlant du jury du Nord (vny. ch. iv).
3. Hear.ie, l'antiquaire, écrivit que, « pour frapper Whiting, on lui déféra le serment à Wells » et qu'ayant refusé de le prêter, il eut le courage d'obéir à sa conscience et de s'exposer au châtiment suprême». (« History of Gladstonbury », p. 50.) Collier s'exprime de façon analogue (II, p. 164), En disant que le serment fut déféré à. Wells, Hearne commet une erreur.
lard fut conduit à Glastonbury dans sa litière portée par deux chevaux (1). Pour lui, pas de merci ni de pitié ! L'homme vénérable qui, au cours d'une longue existence, avait traversé sans reproche les humbles emplois comme les honneurs, et maintenant courbé sous le poids de ses quatre-vingts ans, fut attaché sur la claie ainsi qu'un vulgaire criminel et traîné jusqu'au sommet de Tor Hill, où il fut livré au bourreau avec deux de ses moines, John Thorn et Roger James (2).
On ne le laissa même pas mourir en paix. Entouré de tout le sinistre apparat, — la potence, le chaudron bouillant, le couteau du boucher, — Pollard le harcela une dernière fois de « questions sur divers articles ». Mais «il n'accusa personne autre que lui d'aucune offense envers Sa Majesté le roi, et il ne voulut pas plus confesser avoir dérobé de l'or^ de l'argent, ni autre chose, qu'il ne le fit en présence de Votre Seigneurie dans la Tour ». Puis « il implora la miséricorde de Dieu et du roi pour ses graves offenses envers Sa Majesté. Et là-dessus, il reçut la mort avec grande résignation, et l'on disposa de sa tête et de son
1. L'éditeur de Sander partout d'accord avec lui-même, écrit: « Glasconiam dimissus est, nihil minus tamen cogitans quam tam celerem sibi vitae exitum. » Un prêtre s'approche pour entendre sa confession. Whiting supplie qu'on l'épargne encore un jour ou deux, afin qu'il puisse se préparer à la mort et dire adieu à ses moines. 11 verse des larmes, etc. Nous avons préféré suivre, plutôt que ce récit, le rapport authentique de Pollard.
2. Le D' Lee (« Historical Sketches », append. V, p. 419) dit ceci: — « D'après un manuscrit de la main de feu M. Sharon Turner, il paraîtrait que, en examinant les copies de certains documents trouvés dans les papiers de famille des Russell, il découvrit le brouillon d'une lettre de sir J. Rassell à Crumwell, où il reconnaît que l'abbé fut à dessein exécuté seul, afin qu'il fût privé de la sympathie et de l'assistance de ses deux fils spirituels du même ordre, qui furent mis à mort le même jour que lui, et aussi à cause de son opiniâtreté et de son obstination.
corps ainsi que j'en informai Votre Seigneurie dans ma dernière lettre (1) ».
« Un quartier se trouve à Wells, écrit Russell le jour suivant, 16 novembre 1539, un autre à Bath, le reste à llchester et à Bridgewater. Sa tête est plantée au-dessus de la grande porte de l'abbaye, à Glaston, » pour servir d'exemple, comme le dit un écrivailleur aux gages d'Henri VIII, « de la récompense et de la fin réservée aux traîtres, par quoi sujets et serviteurs apprendraient à connaître la fidèle obéissance due à leur très redouté souverain seigneur, Sa Majesté le roi (2). »
L'histoire de la chute de « Reading Abbey » et de l'exécution de son supérieur, Hugh Cook ou Faringdon, n'est, dans ses grandes lignes, que la répétition de ce qui se passa pour Glastonbury et l'abbé Whiting. S'il faut en croire un contemporain, l'abbé Cook semble avoir été de naissance obscure. L'auteur en question apostrophe ainsi l'abbé après sa chute : « Ah ! Hugh Cook, Hugh Cook ! non, c'est Hugh ScuUion (3) que je devrais plutôt l'appeler, pour avoir été si ingrat envers un prince si miséricordieux, si perfide envers un roi si aimable et si traître envers un si loyal monarque. Sa Majesté le roi, dans sa charité, enleva Hugh Cook à son cloître corrompu et fit de lui, qui était alors le plus vil, le plus disgracieux et le plus misérable moine du monastère de Reading, né sans autre bien qu'une vieille paire de pauvres chaussures, fit de lui, dis-je, le supérieur et le gouverneur de cette maison d'un revenu annuel de trois mille marcs (4). » Mais le témoignage