‹ Henri VIII et les monastères anglais (volume 2)Chapitre 252 sur 278 · Ibid., NO · texte numérisé non relu

Ibid., NO

seignements qu'on peut recueiller à ce sujet sont si maigres qu'il est difficile de donner une réponse satisfaisante. Chassés de leurs demeures, les moines et les sœurs, ceux et celles surtout à qui l'on n'accorda pas de pension, durent endurer de grandes souffrances et subir maintes et maintes privations au cours de leurs tentatives pour se créer des moyens d'existence. Voilà ce qu'on peut affirmer sans craindre d'exagérer en rien la cruauté de leur sort. Mais quant aux détails sur la vie ultérieure de ceux qu'on avait jetés hors des cloîtres démantelés de l'Angleterre, ils sont pour ainsi dire introuvables. La muse de l'histoire, prise de pitié, a peut-être épargné au monde la peinture de tant de tristesses et de misères.

D'aucuns, parmi ceux qui étaient prêtres, — et la plupart des moines, chanoines et frères étaient, semble-t-il, dans les ordres, — durent certainement être présentés à des bénéfices. La Couronne avait évidemment tout avantage à ce qu'un prêtre pensionné fût pourvu d'une cure dans un très bref délai, puisque l'annuité cessait d'être servie du jour où le titulaire obtenait un bénéfice ecclésiastique de valeur convenable. Et pourtant, nous ne voyons pas, à examiner la liste des pensions, que la Couronne ait beaucoup employé cette méthode. Aussi bien la politique royale en matière religieuse tendait à éclaircir de plus en plus les rangs du clergé, et, par suite, les moines expulsés avaient grand'peine à obtenir des faveurs de ce genre. La forte décroissance qui se produisit à cette époque dans le nombre des aspirants à la prêtrise dut être plus que contre-balancée par la diminution du nombre des cures disponibles. Toutefois, cela n'est pas douteux, une petite quantité de moines et de

frères trouvèrent une occupation et un gagne-pain dans l'exercice de fonctions ecclésiastiques conformes à leur état (1).

Et même, pour obtenir un bénéfice, il fallait des formalités qui devaient souvent être impossibles à remplir et faisaient reculer devant pareille entreprise. Nous avons parlé, dans un précédent chapitre, de la situation particulièrement désavantageuse des frères sous ce rapport. Si l'on ne peut blâmer un évêque de montrer trop de soin à empêcher toute profanation du fait d'un faux prêtre, il n'est cependant pas possible de contempler sans honte le misérable spectacle de ces Anglais, destinés par l'éducation et par la consécration épiscopale au service du sanctuaire, et poussés par le besoin à supplier qu'on leur donnât « un poste ecclésiastique pour avoir un morceau de pain ».

Certains faits jettent un jour curieux sur l'empressement avec lequel on courait après les « capacités », ou permissions d'accepter une cure ou tel autre bénéfice. Régulièrement, le candidat devait prouver qu'il avait été ordonné^ puis demander à l'archevêque de Cantorbéry l'autorisation de quitter le cloître,, d'abandonner l'habit religieux et de prendre charge d'âmes, — enfin, il fallait que le roi confirmât cette autorisation (2). Ces exigences furent-elles toujours mainte-

i. Quelques-uns des abbés les plus accommodants obtinrent des évêchés pendant le schisme. Ainsi Salcot, abbé de Hyde, devint évêque de Bangor et, plus tard, de Salisbury. Thomas Spark, un moine de Dui'ham, reçut le siège épisenpal de Berwick ; Wharton, de Bermondsey, eut celui de Saint- Asaph; Rugg, deHulme, celui de Norwich ; Holbeach, prieur de Worcester, obtint le nouveau siège épiscopal de Bristol ; l'abbé Chambers, l'évêché nouveau de Peterborough ; Ritchen, celui de Llandaff; Wakeaian, de Tewkesbury, devint premier évêque de Gloucester, et John Salisbury, prieur de Saint-Faith, fut créé premier suffragant de Th'itford.

2. Le texte de la dispense accordée par l'archevêque à l'abbé de Feversham et celui de la permission confirmative donnée par Henri VIII ont été

nues? On l'ignore, mais il est probable que l'on ne continua plus à jouer pareille comédie lors des suppressions finales. Toujours est-il qu'à l'époque de l'expulsion desFrères, telle semble avoir été la règle. Il arriva donc qu'un franciscain nommé John Young obtint de l'archevêque Cranmer sa « capacité » et du roi « les lettres de dispense » qui lui permettaient de se procurer un bénéfice quand l'occasion se présenterait. Un autre frère mineur, Richard Sharpe, qui, selon toute apparence, avait quelque difficulté à obtenir pour lui-même des pièces semblables, emprunta ses parchemins à Young et fabriqua une « capacité » et une « dispense » à son propre nom. La contrefaçon fut découverte. Sharpe passa en jugement à Norwich, en avril 1539, et il fut condamné à être pendu, tiré à quatre chevaux et écartelé. La sentence, toutefois, ne fut pas exécutée et Sharpe fut gracié plus tard (1). Quant aux moines attachés aux vieilles cathédrales

imprimés par Southouse, dans le « Monas^icon Favershamiense », pp. 136-7. Les « Archœologia Ganli^na » (VIII, pp. 50-5î<) fou^-aissent sur cette question plusieurs documents de haut intérêt. Uti moine de Batile, nommé Thomas Bede Twysden, reçut une dispense de Cranmer et la confirmation du roi. Il n'était encore que diacre, et une fois hors de son monastère, il vécut dans le monde et même, à la mort de son frère, il a^it en quBlité d'exécuteur testamentaire et de tuteur de ses enfants. En 1556,11 obtint du Cardinal Pôle une dispense et l'absolution pour avoir ainsi manqué aux règles canoniques. L'année suivante, Thomas Bede Twysden implora le pardon pour avoir revêtu un costume séculier sans la permission du Pape, pour vivre hors de son monastère et pour gérer des propriétés avec la simple autorisation du parlement. La requête fut accueillie favorablement par David Pôle, qui était, en 1557, le grand vicaire du cardinal. On lui permit de se faire ordonner et de vivre, hors d'un monastère, sous l'habit du prêtre séculier, « donec regularia loca restaurata fuerint, » mais à condition qu'il consacrerait tout argent superflu à des œuvres pies ou aux pauvres, et que « bona prsefata post niortem tuam praetato monasterio de Battell, vel religioni, e'c, arbitrio ordinani tui pro tempore exlstentis applicenlur ». — Thomas Twysden mourut à Wye, près de Batile, en 1584.

1. R. Oflice. — « Goram Rege, 33 Henr. VIII, » « Trinity Rex RoU, » 5. Hknri VIII. — II 29

monastiques ou à des fondations comme Gloucester et Peterborough qui, à la dissolution, furent changées en sièges épiscopaux, plusieurs d'entre eux obtinrent un poste dans les nouveaux établissements. L'abbé ou le prieur devenait parfois le doyen, et une partie des moines continuaient à occuper leurs anciennes stalles avec le titre de chanoines séculiers. Un esprit de conservation qui les retenait fixés aux lieux rendus sacrés partons les souvenirs de leur vie, et la répugnance à entrer dans un monde inconnu à un âge avancé : tels sont les sentiments qui expliquent en réalité cet étrange et déplorable manque de scrupules chez tant de religieux des vieux monastères. Ainsi, voyons quel exemple donna Thomas Goldwell, le prieur de la grande église métropolitaine de Cantorbéry. Quand, au monastère, on apprit tout d'abord qu'il se préparait des changements, le prieur Goldwell écrivit à Crumwell : « On dit communément ici, autour de nous^ que les religieux devront quitter et abandonner leur habit et se vêtir comme les prêtres séculiers. A ce propos, Votre Seigneurie a eu la bienveillance de m'informer que mes frères et moi ne serions pas contraints d'en agir ainsi. Et pour ma part, je ne désirerai jamais quitter mon habit tant que je vivrai, étant poussé en cela par diverses considérations. La première, c'est que des religieux se sont succédé dans notre église depuis 900 ans et même plus. Et puis, j'ai fait vœu de servir Dieu, autant qu'il dépendait de moi, sous l'habit religieux. En outre, si nous, qui sommes des religieux, quittons notre habit et errons dans le monde, nous aurons beaucoup plus d'occasions d'offenser Dieu et de pécher que nous n'en avons maintenant. Pour ces motifs et d'autres encore que Votre Seigneurie connaît

mieux que moi, je supplie Votre Seigneurie de rester bon maître pour mes frères et moi et de nous laisser garder nos habits religieux : et si une proposition contraire venait à être faite, qu'il vous plaise de nous aider et protéger en cela(l). »

Il est impossible de ne pas admirer les sentiments honorables qu'exprime cette lettre et l'affection que Thomas Goldwell déclare porter, ainsi que ses frères, à l'habit religieux. Mais, au moment décisif, son courage faiblit. Il était, comme il l'avait dit à Crumwell six ans auparavant, « assez âgé, débile, et fort prédisposé à la paralysie », et il ne put se faire à l'idée d'abandonner son vieux logement du monastère de Christchurch. Il écrivit donc au tout-puissant ministre une lettre où il le suppliait avec instance de rester son ami, « maintenant surtout que les religieux de cette église cathédrale de Cantorbéry, prieur et moines, font place à un doyen et des chanoines. Car on m'a informé^ ajoute-t-il, que les personnes qui seront nommées et désignées par Sa Majesté le roi comme visiteurs et commissaires chargés d'accomplir lesdits changements dans ladite église de Cantorbéry, arriveront prochainement en cette église. Et à la tête de cette commission sera placé, à ce que j'apprends, Monseigneur de Cantorbéry (qui n'est point pour moi un maître aussi bienveillant que je le souhaiterais). C'est pourquoi, si je n'ai le secours de Votre Seigneurie, je pense que Monseigneur de Cantorbéry me créera autant d'embarras que possible. Je sais aussi depuis peu que mon frère le gardien des manoirs, le D' Thornden, est appelé chez Monseigneur

1. Rec. Office. Correspondance de Crumwell, V, f. 96. Mardi 20 août 1d3S.

de Cantorbéry « le doyen de Chrislchurch, à Cantorbéry ». Ce poste de doyen, j'espérais et je compte encore l'avoir, par faveur spéciale de Votre Bienveillante Seigneurie. J'ai été prieur de la susdite église pendant plus de vingt-deux ans : aussi serait-ce un grand chagrin pour moi que d'être chassé, dans ma vieillesse^ de ma chambre et de mon logement, que j'ai occupés tout le temps de ces vingt-deux années. On m'a également averti que Monseigneur de Cantorbéry, dès son arrivée en ladite église, me prendrait les clefs de ma chambre. S'il fait ainsi, je doute si l'on me rendra, ou non, lesdites clefs et la même chambre. Je n'ai et ne puis avoir, en cette matière, d'autre secours ou d'autre appui que celui de Votre Seigneurie. Et depuis que vous avez eu la bonté de m'écrire récemment pour me dire que je conserverais la même chambre, avec tous ses avantages, que dans le temps passé, je me suis senti fort consolé. Et par faveur spéciale de Votre Seigneurie, j'espère rester comme je suis jusqu'au terme de mon existence, lequel, selon le cours ordinaire de la nature, ne peut pas tarder longtemps, car j'ai plus de soixante-deux ans d'âge (1). »

LeprieurGoldwell devait voir, malgré tout, ses espérances déçues. Ce fut le D' Thornden qui devint premier doyen de Chrislchurch, tandis que le vieux supérieur des vingt-deux années précédentes dut se contenter d'une pension annuelle de 80 livres et d'une stalle de chanoine dans la fondation nouvelle.

Un grand nombre des religieux exilés se retirèrent probablement à l'étranger ou en Ecosse à l'époque de la Suppression, et plus tard aussi, quand la mort pré-

i. Rec. Office. Corresp. de Crumwell, V. f. 82.

maturée de la reine Marie eut détruit tout espoir d'une restauration monastique. Un vieux moine de Westminster, nommé Henry Stils, qui était aveugle de naissance, arriva, après avoir erré sur le continent, à l'abbaye de Saint-Ghislain (1), dans les Pays Bas. Le 18 mai 1579, il avait visité le nouveau séminaire de Doway en compagnie du D' Allen, son directeur et fondateur (2), et le 17 octobre 1588, il mourait à Saint-Ghislain, « où, disent les annales, il s'était dès longtemps réfugié loin des troubles religieux d'Angleterre, à l'abri des persécutions contre les catholiques et surtout contre les moines, dont un grand nombre vint chercher asile dans les Pays-Bas. » Il avait été amené de Londres par un jeune homme qui ne le quitta pas jusqu'à sa mort (3).

Les religieuses de Syon, dit-on, ne se dispersèrent jamais. Beaucoup d'entre elles, lors de la suppression de leur couvent, se retirèrent sur le continent, où elles continuèrent à mener la vie de recluses. Elles résidaient dans un couvent de leur ordre, à Dermond, dans les Flandres, lorsque le cardinal Pôle les rappela en Angleterre sous le règne de Marie (4). Après avoir été expulsées d'Angleterre par Elisabeth, ces religieuses ne cessèrent pas de mener de façon régulière la vie de communauté qui s'est continuée jusqu'à nos jours. La maison de Syon est maintenant établie près de Chudleigh, dans le Devonshire, et c'est, à une seule exception près peut-être, la plus ancienne de l'ordre

1. Célèbre abbaye de Bénédictins, située dans le Hainaut, près de Mons.

2. « Records of Ënglish Cathe irais, Douay Diaries », p. 1 3.

3 Annales de l'abbaye de Saint-Ghislain, dans le livre de Reiffenberg : « Monuments pour servir à l'histoire des provinces de Hainaut, Namur », etc. Bruxelles, 1848, tome VIII, p. 800.

" 4. Aungier, « History of Syon », p. 97.

de Sainte Brigitte de Suède qui existe actuellement. Il n'est guère douteux, non plus, qu'un certain nombre des religieux dispersés trouvèrent moyen de se rassembler pour longtemps et de reprendre en quelque sorte la vie de communauté. Ainsi, dame Isabelle Sackville, la dernière prieure de Clerkenwell, garda, dit-on, très longtemps avec elle une ou deux de ses religieuses. Dame Elisabeth Shelley, dernière abbesse de Sainte-Marie, à Winchester, vécut aussi pendant plusieurs années en compagnie de quelques sœurs, dans le voisinage de son couvent démantelé. Son testament, ainsi que celui de plusieurs de ses religieuses, nous ont été conservés, et ils nous révèlent d'intéressants détails sur le profond attachement de ces pieuses femmes à leurs vœux de religion. En 1556, f^ar exemple, Agnès Badgecroft, qui était sous- / prieure de l'abbaye de Sainte-Marie à l'époque de sa ^dissolution, mourut. Elle habitait encore près de son «ancienne demeure et elle voulut être ensevelie dans l'église voisine de Saint-Pierre, à Colebrook. « De plus , dit-elle dans son testament , je lègue mon anneau de sœur professe au Saint-Sacrement . — Qu'il soit vendu et qu'avec le produit on achète un dais pour le Sacrement (1). »

De même, Jane Wayte, « autrefois religieuse du couvent de Winchester », laisse par testament des legs à quatre de ses sœurs en religion : les témoins sont Bichard Woodlock, ex-moine de Hyde, et Thomas Cooke, également un bénédictin (2). L'abbesse

i. Recueils manuscrits de M. Baigent. Dans l'inventaire qui fut dressé des biens de cette religieuse, le 5 octobre 1556, mention est faite de ses voiles religieux, de son psautier, etc.

2. Ibid. — Une autre sœur de l'abbaye, Edburga Stratford, dont le testa-

elle-même, dame Elisabeth Shelley, mourut en mars 1547. Elle laissait 20 schellings à chacune des sept religieuses qu'elle nommait et « à chaque nonne de la maison sœur, près de Sainte-Marie, 12 pence. » John White, supérieur du Collège de Winchester, était son exécuteur testamentaire et elle fut ensevelie par ses soins dans la chapelle du collège. Un des codicilles du testament de Thomas Bassett, prêtre et agrégé du Collège de Winchester, qui mourut en juin 1554, fait foi de la vénération en laquelle cette abbesse était tenue. Sa dernière volonté est d'être « enseveli dans la chapelle du Collège, près de la tombe de Madame Shelley »(1).

Outre les legs que la dernière abbesse de Winchester laissa par testament, elle fît plusieurs cadeaux à des conditions stipulées par contrat. « Dame Shelley, écrit l'évêque Milner, continua d'habiter cette ville, (Winchester), et il paraît qu'elle n'avait point perdu tout espoir de voir rétablir son couvent, car elle fit présent d'un calice d'argent, probablement sauvé par elle de la dévastation sacrilège, au collège de cette ville, à condition formelle qu'Userait rendu à l'abbaye de Sainte-Marie si elle était jamais rétablie » (2).

ment porte la date du 18 mars 1552, laisse un legs à«John Erle, curé d'Empton, autrefois moiae de Winchester », En 1555, James Clayton, vicaire de la paroisse de Saint-Pierre, à Colebrook, laisse un legs à Tune des sœurs expulsées, « Agnès Badgecroft », et à sir Thomas Cooke, mentionné plus haut, tous ses livres « à distribuer selon qu'il le jugera à propos ». Le testament de Morpheta Kyngsmill.dernière abbesse de Wherwell, fait le3i mars 1569, laisse des legs à sept membres de son ancienne communauté qui, selon toute apparence, demeuraient encore avec elle à l'époque de sa mort. (Rec. Manuscrit de M.Baigent.)

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