‹ Henri VIII et les monastères anglais (volume 2)Chapitre 263 sur 278 · Pp · texte numérisé non relu

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Henri viii. — II. 31

faisants et si indispensables à la vie du pays, dut causer une immense misère : peu de gens nient ce fait, bien qu'ils n'en saisissent pas toute la portée. Les auteurs qui ont traité le sujet au point de vue économique, s'accordent presque tous à voir dans la Suppression la véritable source des maux issus du paupérisme, en tant qu'il se distingue de la pauvreté. Beaucoup, il est vrai, semblent considérer cet état de choses comme unemaladiequi,siellene s'engendrepointd'elle-même, se guérit d'elle-même. 11 n'est pas jusqu'au professeur Thorold Rogers, esprit d'ordinaire si juste et si clairvoyant, qui ne se demande si les moines ne créaient pas, dans une grande mesure, l'indigence qu'ils soulageaient. Sans doute, il est des gens qui tiennent l'aumône pour une coutume essentiellement et toujours condamnable. A tous ceux-là nous ne saurions répondre qu'en leur faisant observer que pour soutenir une pareille thèse, il faut au moins être prêt à répudier les commandements de l'Évangile, l'exemple des Apôtres, les leçons de l'Église chrétienne, tous nos instincts d'humanité et la pratique universelle des nations civilisées. Et il est une vérité positive : c'est que le paupérisme, qui se déchaîna furieux aussitôt après la suppression des monastères, fut tenu en bride tant que ceux-ci restèrent debout.

Mais dès cette époque une foule de causes naissaient et allaient se multiplier qui eussent probablement, à la longue, rendu insuffisantes les anciennes méthodes employées par les religieux pour combattre le fléau. Néanmoins, à tarir les sources de charité existantes, dont on affecta le rendement à des usages bien différents, l'on créa une effroyable misère qui dure encore aujourd'hui. Et puis, on ne voit pas aisé-

ment qu'il fut de bonne politique de dissoudre les communautés pour lesquelles la distribution des aumônes, accomplie dans un esprit de charité chrétienne,neseprésentait pas seulementcornme un devoir, mais comme une habitude familière, et qui, accessibles comme elles l'étaient aux grandes fluctuations de l'opinion publique, et soucieuses, par tradition, de la prospérité nationale, n'eussent pas été désormais moins ménagères et moins économes si on leur avait mis sous les yeux la nécessité d'un effort vigoureux et d'une méthode nouvelle pour alléger les maux de la société (1). On les aurait facilement poussés à innover, en profitant de l'influence du « fondateur », qui pouvait être utilisée en toute circonstance. Non seulement tous les canaux par lesquels coulaient les secours donnés au peuple furent détruits, mais la source même des aumônes accumulées par les générations précédentes se trouva tarie quand la vaste bourse d'Henri VIII engloutit les biens de toutes les maisons religieuses sans distinction. Alors même que les richesses acquises par la spoliation des monastères, églises, écoles et hospices eussent été affectées à des usages d'intérêt général, il n'en est pas moins exact de dire que l'on aurait accompli toute sorte de merveilles aux dépens des classes indigentes de la nation. En réalité, la plupart de ces tré-

1. On a constaté que les revenus de certains millionnaires actuels excéderaient ceux de toutes les maisons religieuses réunies. Pour qu'ils aient pu suffire à toutes les exigences, il est évident que les monastères, en dehors de toute date précise et de toute maison spéciale, étaient généralement administrés avec la plus grande économie. Prenez le premier exemple venu : il y a environ un siècle, Jolin Nichols publia la comptabilité du prieuré de Hun. tingdon pour les neuf mois qui suivirent la Saint-Michel de 1517. En voici un aperçu, et, pour mettre la vérité plus en lumière, nous avons multiplie'

sors servirent à pourvoir aux besoins particuliers du roi et à enrichir ses courtisans nobles et ignobles.

tous les chiffres par dix, afin de les rapprocher des valeurs modernes. Le prieuré se composait alors d'un prieur, de 11 chanoines et de 34 serviteurs. Les « pence » = deniers, ont été omis ci-après).

Revenus pour les neuf mois 2.202 livres 10 sch. 0

Droits, redevances synodales, dîmes, etc 122 14 0

Redevances au roi, aux curés, etc. (dont environ

130 livres au roi) 318 8 0

Gardien de la chapelle et cierges (chapelle des

hôtes) • . . , . 4 il 0

Vêtements (y compris 26 livres 13 sch. pour le

trousseau d'un élève boursier) 136 13 0

Frais de décès 20 7 0

Salaire de l'intendant, etc 27 10 0

Salaire des sous-intendants (chargés de la direction des travaux agricoles, de la 'perception des

loyers, etc) 24 3 0

Gages des domestiques du prieur 35 16 0

Gages des garçons de ferme 134 4 o

Réparations d'églises, etc 12 18 0

Réparations aux bâtiments du monastère 17 10 0

Réparations de mobilier du prieuré 49 14 0

Frais d'entretien divers (linge, vaisselle d'étain,

tonneaux, baquets, etc., etc) 24 0 0

Frais de voyage 12 8 0

Dons en argent 42 8 0

Réparation des fermes et frais de fermage divers

(dont, pour le battage du blé, 20 livres) 67 15 0

Pain acheté pour les|hôtes (à la visite de l'évêque,

etc.) 6 1. 2 ')

Vin do » ( d" ) 2 10 > 17 12 0 Bière de bonne qualité ( d" ) 9 » )

Chauffage 33 5 0

Lumière 9 0 0

Achats de froment, de drèche, d'orge 141 19 0

Achat d'animaux de basse-cour 111 8 0

Frais judiciaires 6 19 0

Frais de maison, ainsi qu'il appert du livre de cuisine 417 3 0

Dettes payées 422 10 0

Sur ce qui précède il est à propos de remarquer :

1° Que les frais d'entretien de l'église du prieuré étaient inscrits à un

Ceux-ci allaient croissant pendant que les pauvres devenaient de « purs mendiants ».

Il ne faut pas oublier, non plus, que l'œuvre qui dessécha le fleuve de la charité jeta bien des milliers de personnes à l'abandon sans moyens suffisants d'existence. Non seulement une masse de moines et de religieuses, qui ne reçurent aucune pension^ furent chassés et obligés d'aller grossir les rangs des pauvres, mais la foule beaucoup plus nombreuse de ceux qu'employaient les monastères fut congédiée et laissée sans occupation et sans pain. En même tem^ps, les nouveaux possesseurs des terres abbatiales traitaient avec une extrême dureté les anciens tenanciers, pour lesquels ils n' avaient aucune sympathie, et ils réduisirent beaucoup d'entre eux à un dénuement complet. Les moines avaient la réputation d'être des proprié-

compte séparé et pris sur des fonds spéciaux confiés au sacristain'; — 2» que les gages des nombreux serviteurs sont très peu élevés. Ceci confirme le fait qu'une partie des gages étaient remplacés par la libre donation d'un terrain et d'une maisonnette; — 3° qu-e les dépenses inscrites au livre decuisiae,au chapitre « blé, animaux de basse-cour », etc., comprennent les frais de nourriture non seulement de la communauté et de quelques serviteurs, mais aussi des hôtes et des pauvres accueillis au monastère. — L'achat de vin et de bière d'une qualité spéciale pour Monseigneur l'évêque et sa suite témoigne de la frugalité de la chère ,quej faisaient ^habituellement les moines. Il est bon d'observer que, tandis que le vin coûtait un peu plus d'une livre lors des visites de Monseigneur et de M. le chancelier, le « Malvoisie et le sucre » achetés pour les « visiteurs de notre ordre » coûtaient exactement 4 schellings et 2 pence (les 3 sch. 4 pence restants revenaient à M. l'archidiacre).

Gomme exemple d'un monastère de la ville,comparez, pour l'année 1515-16, le résumé des comptes de cuisine de Holy Trinity, Aldgate, appartenant aussi à l'ordre des Augustins (« Calendar », tome II, 1 40). M. Brewer dit à ce sujet : « Les provisions pour la communauté sont moins abondantes que celles pour les hôtes», etc. On s'en convaincra par l'examen des comptes pour les semaines s'ouvrant au dimanche 7 octobre 1514 et au 2 juin 1515. Le menu du dîner pour les hôtes diffère même visiblement de celui du dîner commun pour le dimanche de la Trinité, grande fête de la maison. A remarquer, aussi, qu'on achetait du vin « surtout pour le repas des étrangers. »

taires accommodants; mais le premier soin des agents royaux fut d'imposer des loyers excessifs aux occupants des fermes monastiques. Ainsi John Freeman, dansson premier compte-rendu officiel, se vante de ce que, pour les maisons du Lincolnshire cédées au roi et dont les loyers avaient été estimés à 8.100 livres par an, « le produit s'est élevé, grâce à sa surveillance, de 800 livres annuellement » ( 1 ) . Prenons un autre exemple. Le loyer des granges appartenant à l'abbaye de Fountains, qui était de 156 livres 13 schellings 4 pence sous les religieux, fut majoré de 30 livres, en 1540, par les estimateurs royaux; et trente-cinq ans plus tard, en 1575, le loyer de Gresham, cinq des granges non comprises, excédait de 45 livres 7 schellings le taux fixé en 1540 pour la totalité par les commissaires priseurs du roi (2).

Mais, outre que les classes nécessiteuses virent les riches, à l'époque de la suppression, dévorer leur héritage, elles eurent à subir un nouvel affront, car leur dénuement fut flétri comme un crime. Être pauvre ne passait pas jadis pour un opprobre; au contraire, en vertu des enseignements chrétiens, la pauvreté était plutôt tenue en honneur. A Henri revient le singulier mérite, que peu seront tentés de lui disputer, d'avoir inventé, et au sens littéral et au sens figuré du mot, « les Insignes de l'Indigence » et d'avoir

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