Amos, « Statutes of Henry VIII », p
cieux, mais la grande masse des Chartreux résisterait jusqu'à la mort à toute nouvelle injonction d'Henri s'il voulait leur faire rejeter l'autorité papale. Leur perte apparut comme certaine quand on sut ouvertement que tous les religieux soupçonnés de tiédeur pour la cause du roi et d'hostilité secrète envers son divorce pourraient être soumis à un interrogatoire, en vertu des récentes prérogatives de suprématie spirituelle. Le prieur Houghton, ne doutant plus que leur incertitude fut à la veille de prendre fin, exhorta ses inférieurs à se préparer aux pires éventualités.
« Nous étions tous dans une grande consternation, écrit Maurice Chauncy, et il nous dit : — J'ai le cœur gros et suis bien attristé, surtout pour vous, mes plus jeunes amis, que je vois si nombreux autour de moi. Ici, vous vivez dans l'innocence. Le joug ne vous est point mis sur le cou, et vous ne sentez point la verge des persécutions. Mais si vous êtes arrachés d'ici et vous mêlez aux Gentils, peut-être apprendrez-vous leurs œuvres et, ayant commencé en esprit peut-être, serez-vous détruits en votre chair. Et il se peut qu'il y en ait parmi nous dont les cœurs sont encore faibles. Si ceux-là reprennent le commerce du monde, je crains ce qui peut leur arriver. Et queferai-je, quedirai-je,si je ne puis sauver ceux queDieu a confiés à ma charge? » Alors tous ceux qui étaients présents, dit Chauncy, fondirent en larmes et s'écrièrent d'une seule voix : — Mourons ensemble dans notre intégralité, et le ciel et la terre témoigneront de notre injuste destruction ! Le prieur répondit avec tristesse : — Plût à Dieu, en vérité, qu'il en fût ainsi, afin que nous pussions vivre dans la mort, comme nous mourons dans la vie ! Mais ils ne voudront point nous faire tant de bien, ni tant
de mal à eux-mêmes. Beaucoup d'entre vous sont de sang noble, etvoici, je crois, comment ilsagiront : moi et les frères âgés, ils nous tueront, mais ils vous renverront, vous qui êtes jeunes, dans un monde qui n'est pas pour vous. Si donc il ne tient qu'à moi, si mon serment suffit pour toute la maison, je m'abandonnerai, pour l'amour de vous, entre les mains clémentes de Dieu. Je deviendrai anathème pour vous sauver du danger, et je céderai aux volontés du roi. Si pourtant ils en ont décidé d'autre façon, s'ils tiennent à l'acquiescement de nous tous, — que la volonté de Dieu soit faite ! Si une seule mort ne suffit point, nous mourrons tous. Ainsi donc, nous ayant commandé de nous attendre à tout, afin que le Seigneur nous trouvât prêts quand il frapperait, il nous dit de choisir chacun notre confesseur et de confesser nos péchés les uns aux autres, donnant à chacun le pouvoir d'accorder l'absolution.
« Le jour suivant, il prêcha dans la chapelle sur le Psaume 59 : — « ODieu, tu nous as rejetés, tu nous as « détruits, » et il termina par ces paroles : — Il vaut mieux souffrir peu de temps ici-bas, en expiation de nos fautes, que d'être destiné aux peines éternelles de l'enfer en l'autre monde. Ensuite il se tourna vers nous et nous ordonna de faire ce qu'il ferait. Quittant alors sa place, il alla droit au plus âgé des frères, qui était assis le plus près de lui, et, s'agenouillant devant lui, ilimplora son pardon pour toute offense qu'il aurait pu commettre à son égard, en son cœur, en parole ou en action. Puis, il s'approcha du suivant et lui parla de même, et ainsi de suite, en passant devant nous tous. Nous l'imitions, disant comme lui et implorant le pardon les uns des autres (1). »
i. Chauncy. — Froude, II, cb. 9.
« Voilà avec quelle discrète élévation, écrit M.Froude, ces pauvres gens se préparaient à la mort : non moins beaux dans leur héroïsme, non moins dignes de vivre à jamais dans le souvenir des hommes que les trois cents qui, par une matinée d'été, peignaient leur chevelure d'or aux ïhermopyles ! Nous ne regretterons pas qu'ils soient morts pour une telle cause: nul homme ne peut se sacrifier plus noblement que celui qui atteste ainsi préférer la mort au mensonge. Et dans cette heure d'épreuve, ils ne manquèrent point d'une consolation plus haute (1). »
« Trois jours après, continue Chauncy, c'était la messe du Saint-Esprit et Dieu révéla sa présence parmi nous. Car, à l'élévation de l'hostie, il vint une brise murmurante, pour ainsi dire, qui souffla son haleine sur nos visages, tandis que nous étions agenouillés. Quelques-uns la perçurent avec leurs sens corporels : tous la sentirent vibrer dans leur cœur. Et puis, elle fut suivie d'une douce et mélodieuse musique. Cette évidente manifestation de Dieu émut notre vénérable père au point qu'il s'affaissa tout en larmes et resta longtemps sans pouvoir continuer le service divin, — et nous tous demeurions stupéfaits à écouter la mélodie qui opérait merveilleusement surnos âmes, et nous ne sa\ ions ni d'où elle venait ni où elle allait. Mais nos cœurs se réjouissaient de voir que Dieu était vraiment avec nous (2). »
Vers cette époque, Robert Laurence, prieur do la Chartreuse de Beauvale, dans le comté de Nottingham, et Augustin Webster, prieur d'Àxholme en Lincoln-
i. « HUtory -. il, 330.
2. Chauncy, ut tupra. Lt langue de tout ce passage • été modernisée par
M. Proude, dam ion histoire, to:ne II, ch. 9.
shire, rendirent visite à leurs frères de Londres pour conférer avec eux. Le premier des deux avait appartenu à la Chartreuse de Londres* Il avait été appelé à succéder comme prieur de Beauvale à John Hougliton, cinq ans auparavant, quand celui-ci fut nommé à Londres. Le second, Augustin Webster, avait passé de la Chartreuse de Shene, dans le Surrey, à celle d'Axholme. Les trois prieurs résolurent, après délibération, de prévenir la venue des commissaires royaux. En demandant une entrevue à Crumwell lui-même, ils espéraient obtenir quelque adoucissement aux exigences d'Henri VIII. Peut-être voulaient-ils, suivant la détermination prise par Hougliton, se sacrifier pour sauver leurs frères. Crumwell, dès qu'il connut le but de leur visite, refusa de les entendre et les expédia aussitôt de chez lui à la Tour sous l'inculpation de rébellion et félonie (1). Huit jours après, le 20 avril 1535, le ministre interrogea Webster et Laurence à la Cour des Rôles. Le greffier, John Ap Rice, enregistre le refus énergique qu'ils opposèrent à la mise en demeure qui leur fut faite de prêter le serment de suprématie et de repousser toute autre autorité que celle du roi sur 1' « EcclesiaAnglicana » (2).
Les trois Chartreux furent rejoints en prison parle Père Richard Reynolds, moine Brigittin du couvent de Sion qui avait été arrêté pour le même motif. Les dépositions par lesquelles chacun des accusés proclama son opinion sont conçues dans des termes à peu près identiques. Hougliton indiqua de façon claire et formelle ce qu'il pensait de la question de suprématie.
Laurence et Webster déclarèrent tous deux qu'ils ne