Cakndar », VIII, n°» 565 et
qu'ils n'avaient point agi par malice (1). Là-dessus, les juges leur expliquèrent que quiconque niait la suprématie, la niait par malice et que l'expression, dans l'Acte, de ces termes: « par malice » n'était point destinée à limiter et restreindre la portée des paroles et de l'intention de celui qui commettait l'offense.
Malgré tout, les jurés ne pouvaient se résoudre à les condamner. Alors Crumwell, furieux, les alla trouver et leur adressa des menaces. Vaincus par ces menaces, ils déclarèrent les accusés coupables et en furent bien remerciés, « mais ils eurent honte de montrer leur visage dans la suite, et plusieurs d'entre eux furent fort malmenés pour cela (2). »
Le verdict de culpabilité fut suivi d'une sentence de mort prononcée contre les quatre accusés, et qui devait être exécutée dans la forme usitée pour les cas de haute trahison. Ils furent ensuite reconduits à la Tour pour s'y préparer à mourir. Entre temps, alors que Houghton languissait en prison, les agents de Crumwell s'occupaient activement parmi les frères du prieur à tâcher d'obtenir leur soumission aux ordres royaux. L'un de ces commissaires, John Whalley, lequel paraît avoir été spécialement chargé à cette époque de surveiller la Chartreuse, écrit à Crumwell et lui expose ses vues sur les moyens de persuasion qu'il croit surtout appelés à réussir. « 11 est inutile, dit ce Whalley,
1. Le terme qui équivaut, dans la procédure française, à cette expression, est celui d' « intention criminelle ». (Note du trad.)
2. Brit. Muséum Arundel MS., 152, f. 308. Chauncy fait un récit semblable. Voyez aussi Strype, I, 305. M. Froude (II, 367, en note) dit qu'il est impossible que Crumwell ait adressé des menaces aux jurés parce que la sentence fut rendue dans la journée même où fut dressée la liste des membres du jury de jugement. Or, le jury fut formé le 28, tandis qu'il rendit son verdict le jour suivant. Rien n'indique bien nettement si les plaidoiries et le verdict n'occupèrent qu'une seule journée.
qu'un certain M. Rastall vienne ici. 11 prétend, à la vérité, que tous lui avez recommandé de venir tous les jours, » mais les moines « rient et se moquent de tout ce qu'il dit ». « Sans nul doute, ajoute-t-il, ils sont excessivement superstitieux, amateurs de cérémonies pharisaïques et merveilleusement attachés à leurs vieux « marmottages ». Néanmoins, il serait meilleur et plus charitable de les convertir que de les poursuivre avec toute la rigueur des lois. Je vois fort bien qu'il importe peu à la plupart, mais pas à tous, d'être chassés de leur cloître; ils craignent seulement que s'ils quittent aujourd'hui la vie religieuse, le pape et ses partisans reprenant le dessus plus tard, ils ne soient châtiés avec sévérité (et même punis de mort) pour avoir violé le serment qui les lie au pape, et nul doute que celui-ci ne recoure à des châtiments très rigoureux, c'est le bruit public. C'est pourquoi, je le répète, je voudrais, sauf avis meilleur de Votre Seigneurie, que certains hommes instruits, honnêtes et dévoués à Sa Majesté le roi et à vous fussent envoyés ici. Et ainsi je les occuperais pour quelque temps. Ensuite, je voudrais que le curé de Croydon, le Dr Buckmaster. Symonds et d'autres de la coterie papiste, prêchassent en audience publique — sans qu'ils pussent parler à aucun moine seul à seul — non seulement contre leurs superstitions et leurs cérémonies de pharisiens, mais au<si contre les pouvoirs usurpés du pape. Puis, les évêques d'York, de Winchester, de Durham, de Lincoln, de Bath, de Londres et divers autres qui sont près d'ici, viendraient prêcherdans le même sens : car les moines placent en eux une grande estime et confiance, au point que certains religieux m'ont déclaré que lesdits évêques ne proclameront la suprématie de
Henri vm, — I 14
Sa Majesté sur l'Eglise d'Angleterre et ne pourront y croire, môme, que si la peur les pousse. » Si tout cela ne suffit pas pour modifier les sentiments des Chartreux, alors l'auteur de la lettre conseille de les citer devant un tribunal composé de gentilshommes et d'autres, et de les punir comme ils le méritent (1).
Les trois prieurs des Chartreux, Houghton, Webster et Lawrence, ainsi que le moine Brigittin de Sion, le Père Reynolds, et son voisin, John Haie, curé d'isleworth, furent exécutés à Tyburn le 4 mai. Les détails de l'exécution surpassèrent, en barbarie et en atrocité, toutes les tortures pourtant si horribles jusque-là réservées au crime de haute trahison. Le fait que les condamnés furent amenés au lieu du supplice revêtus de leur habit produisit une vive impression sur le peuple. On avait pris d'ailleurs toutes les dispositions nécessaires pour donner aux religieux et aux ecclésiastiques un exemple effrayant de la puissance d'Henri Y1IL A chacun, tandis qu'il montait sur l'échafaud, on offrit sa grâce s'il voulait obéir au roi et au parlement. Chacun à son tour refusa d'acheter la vie au prix d'une faute contre sa conscience.
« Voici une chose tout à fait nouvelle, écrit Chapuys à l'empereur le jour suivant (5 mai), les ducs de Richmond et de Norfolk, le comte de Wiltshire, son fils et d'autres lords et courtisans assistaient à ladite exécution, tout près des victimes. On dit que le roi luimême aurait aimé voir cette boucherie, et cela est fort probable, vu que toute la cour était là, même les membres de la Chambre privée, et que le premier chambellan du roi, Norres, amena 40 cavaliers avec
i. « Calendar », VIII, n° 600.
lui. Et l'on croit qu'il (Henri Vlll) était au nombre des cinq qui vinrent accoutrés et montés comme des habitants des frontières, avec des armes cachées et des masques sur le visage : et même, celui du frère de Norfolk se détacha, — ce qui causa un grand tumulte, — et pendant que les cinq personnes ainsi habillées causaient ensemble, tous les courtisans décampèrent (1). »
Houghton mourut le premier. Une fois sous la potence, il adressa, selon l'usage, une courte harangue au peuple: « Je prends Dieu tout-puissant à témoin, s'écria-t-il, ainsi que tous les gens de bien, et je vous supplie, vous tous qui êtes ici présents, de témoigner pour moi, au jour du jugement, qu'étant ici prêt à mourir, je déclare ne pas désobéir au roi par esprit de rébellion, mais par crainte d'offenser la majesté de Dieu. Noire sainte mère l'Église a décrété autrement que n'ont décrété le roi et le parlement, et c'est pourquoi, plutôt que de désobéir à l'Église, je suis disposé à périr. Priez pour moi et prenez pitié de mes frères en religion, dont j'ai été le prieur indigne. » Puis, s'agenouillant, il récita quelques versets du 31e psaume et se remit avec calme entre les mains du bourreau. La corde dont on se servit était grosse et lourde, car il ne fallait point que les martyrs fussent étranglés avant d'avoir souffert toutes les tortures d'une boucherie barbare. ïl est presque impossible de croire au déchaînement de cruautés diaboliques que, dit-on, l'on exerça dans cette circonstance en présence de la cour et, comme le pensait le peuple, du roi lui-même. Les
i.«Calendar »,VUI, n° 666. — Le 23 mai Chapuys écrivait à Granvclle que «le roi D'utista point à l'exécution des Chartreux. Il (le roi) »'tait fort irrili; contre Norfolk et Wiltshire parce qu'ils n'avaient point n-pondu au prieur Houghton quand il prononça un superbe sermon. »
victimes furent éventrées encore vivantes, leurs corps furent déshonorés, leurs membres arrachés, leurs cœurs « détachés et brutalement enfoncés dans leurs bouches » (1).
« Les visages de ces hommes, écrit M. Froude, ne pâlirent point ; leur voix ne trembla point. Ils se proclamèrent sujets féaux du roi et enfants obéissants de l'Église, « remerciant Dieu de ce qu'ils étaient jugés dignes de souffrir pour la vérité ». Tous moururent sans murmurer. La terrible besogne se termina par l'écartèlement des cadavres, et le bras de Houghton fut suspendu, témoignage sanglant, au-dessus de la porte d'entrée de la Chartreuse pour réduire les autres frères, par l'effroi, à la soumission (2). »
Mais, sur ce dernier point, les prévisions des persécuteurs se trouvèrent en défaut. Deux jours après l'exécution, le fidèle Bedyll écrivait à Crumwell pour lui parler de trois moines auxquels il ne pouvait faire entendre raison. Selon toute apparence, il se rendit à la Chartreuse le jour même où le prieur subissait le martyre « et, dit-il, j'avais avec moi divers livres avec annotations rédigées tant par moi que par d'autres contre la primatie de l'évêque de Rome et aussi de saint Pierre et prouvant, par la loi de Dieu, l'égalité des apôtres. Et après un long entretien de plus d'une heure et demie avec le vicaire et le procureur de la maison, je leur laissai ces livres et annotations, afin qu'ils vissent les saintes Écritures et l'opinion des docteurs touchant la susdite question, et qu'ils s'y conformassent en conséquence. Mais hier ils m'ont renvoyé chez moi lesdits livres et annotations par un
l.c Calendar »,VIII,n° 726. Lettre de l'évoque de Faenza à M. Ambrogio. 2. « History », II, p. 359.
de leurs serviteurs, sans un seul mot ni écrit. C'est pourquoi je mandai au procureur qu'il vînt me parler, car la maladie me retenait au lit et je ne pouvais l'aller trouver. Et dès son arrivée, je lui demandai si lui, le vicaire et d'autres parmi les anciens du monastère avaient vu lesdites annotations et lu les titres des livres les plus profitables concernant la question susdite. Il me répondit que le vicaire, lui et Newdigate y avaient passé leur temps jusqu'à neuf ou dix heures du soir, et qu'ils n'avaient rien découvert qui pût les engager à changer d'opinion. Je lui montrai alors le danger de son opinion, laquellelesperdraitvraisemblablement, eux et leur maison, à tout jamais. Autant que je puis en juger par mon entretien avec le vicaire et le procureur mardi dernier, et avec le procureur hier, ils sont obstinément résolus à souffrir les pires extrémités plutôt que de modifier leur opinion, et ils ne semblent, par leur visage et par leurs paroles, pas plus affectés de la mort de leur père que s'il vivait encore au milieu d'eux. Je demandai aussi au procureur si les autres frères pensaient de même : il répliqua qu'il n'en était pas certain, mais croyait qu'ils étaient tous d'un avis semblable (I). » Trois semaines plus tard, les pères dont Bedyll se plaint ici, Humphre^ Middlemore, William Exmew et Sébastien Newdigate étaient envoyés en prison. Le8 juin 1 .■>.'{.">, l'évêque de Faenza écrit que « les Chartreux par qui h- ioi Lui-même a essayé de se faire reconnaître chef de l'Eglise sonl en prison, la chaîne au cou, et seront certainement mis à mort, mais peut-être | > <■ » s en public, <!<• peur que le peuple ne témoigne son méconten-
i. Wright, - Suppression of Monuteriei *, Camden Society, p. i".
tement, comme lors delà précédente exécution (l). » Chapuys,peu de temps auparavant, informait l'empereur qu'il y avait « trois nouveaux Chartreux » sous les verrous, tandis que les autres étaient surveillés de très près dans leur couvent par les serviteurs du roi, « à la garde desquels sont confiés tous les biens des monastères de l'ordre ». « On pense, ajoute-t-il, que le roi supprimera ces maisons, car elles sont riches Et il n'y a aucun espoir d'amener les religieux à changer de sentiment (2). »
Le fait que les pères furent enchaînés dans leurs cachots ne saurait être mis en doute. Une note écrite de la main de John Stow, l'historien, nous instruit des cruautés commises envers eux pendant leur détention à la Tour et à Newgate. « Trois d'entre eux, à savoir^ Humphrey Middlemore, William Exmew et Sébastien Newdigate, restèrent en prison l'espace de treize jours, debout, chargés de fers du cou jusqu'aux bras et les jambes entravées par des chaînes munies de cadenas (3). » Deux ans plus tard, on employa le même traitement barbare envers un grand nombre de leurs frères en religion, et beaucoup succombèrent usés par cette longue souffrance.
Les trois moines de la Chartreuse comparurent devant la commission spéciale de « oyer et terminer » nommée à l'effet de juger l'évêque Fisher, et ils