Anne Boleyn », par P. Friedmann, I, p
de loi de cette époque. Les procès se prolongeaient pendant des années, à moins qu'un présent d'argent ne vînt engager les autorités à mettre fin au litige. Cet abus créa même un proverbe : « La loi favorise qui est favorisé, » et les auteurs contemporains déclament contre les maux causés « par la facilité avec laquelle on pouvait accuser un innocent » (1).
L'opinion populaire sur les cours de justice se reflète dans la« Gomplaintof Roderyck Mors », écrite par Henry Brinklow. « Oh! s'écrie-t-il, si le roi bienveillant connaissait l'extorsion, l'oppression, la corruption qui régnent en ses deux cours, à savoir, celle d'Accroissement et celle de l'Échiquier, mais surtout en la première (2) ! On a beaucoup parlé des peines du Purgatoire, mais il vaudrait presque mieux pour un homme tomber dans les souffrances de l'enfer que dans l'une ou l'autre de ces deux cours. Si peu que le roi veuille agir, nous serons sauvés. »
« Ainsi, par les subtilités de la loi et pour leur propre avantage, ils forcent le roi à dépouiller ses sujets pour le dépouiller ensuite eux-mêmes. Prenez un exemple : voyez les clercs de l'une et l'autre de ces cours. En arrivant, ils n'apportent avec eux, à vrai dire, qu'une plume et de l'encre, et, en peu de temps, ils gagnent 20, 30, 50 livres, ou 200 et 300 marcs par an î — Eh
1. « Compl.iint of Roderyck Mors », éd. de la « Early English Text Society », Introd., p. 25. Starkey présente les mômes griefs, dans son «^Dialogue entre le cardinal Pôle et Lupset », et il emploie ce môme proverbe, qui fut plus tard cité par Henry Brinklow dans sa « Complaint ». Ces deux écrivains nou9 rapportent les événements de leur propre époque
2. « Complaint », p. 24. C'est de cetie Cour d'Accroissement que les religieux, après leur expulsion des monastères, devaient attendre les pensions qu'on leur avait promises. Si faibles que fussent celles-ci, la première année, un quart en fut déduit, « en guise de prôl * au roi, par les fonctionnaires de la Cour d'Accroissement.
bien, c'est un dicton à bon droit répandu parmi le peuple : « 0 Christ, par ta passion cruelle, préserve- « moi de la Cour d'Accroissement! » J'ai connu diverses personnes qui ont dépensé beaucoup d'argent dans cette cour, et cependant, à la fin, elles ont renoncé à leurs procès, aimant mieux perdre le fruit de toutes leurs dépenses que continuer des poursuites si interminables et si onéreuses! »
Le même témoin nous parle de l'état misérable de ceux qui avaient le malheur d'être jetés en prison. « Là, dit-il, ils sont logés comme des pourceaux et nourris comme des chiens. » De plus, on les faisait languir des années dans ces tristes cachots sans les mettre en jugement, et, s'ils n'avaient pas d'argent, on les laissait mourir de faim. Avaient-ils les moyens, eux ou leurs amis, de payer leur nourriture, « on leur permettait, dans quelques prisons, de payer quatre fois autant qu'à la meilleure des auberges. » « Assurément, dit encore Brinklow, si un homme viole la loi, qu'on lui applique la loi ; mais emprisonner un homme et le laisser mourir de faim, c'est un assassinat (1). »
Tous les écrivains de l'époque nous représentent la condition du peuple comme très misérable. Une fort grande partie de la population vivait des travaux agricoles. Au temps d'Henri VIII, l'introduction d'un nouveau mode de fermage, qui permettait de se passer des services d'un grand nombre des travailleurs jadis nécessaires pour la culture du sol, causa une profonde détresse. Par suite de la rareté des habitants, due aux fléaux et aux guerres civiles, les terres étaient, en
i. « Gomplaint », p. 27.
grande partie, restées en friche; aussi les propriétaires fonciers et notamment les monastères s'étaient-ils appauvris à un degré très alarmant. Le débit considérable de la laine, qui prit tant d'extension au seizième siècle, ainsi que la difficulté de se procurer des travailleurs, avaient fait songer, avant tout, à convertir une grande quantité des vieilles terres de culture en pâturages à moutons. Nous avons déjà montré que, grâce aux modifications survenues dans le système de fermage féodal, le peuple n'était plus attaché au sol, et que les tenanciers n'étant plus regardés comme les gens du seigneur, celui-ci n'avait plus d'intérêt capital à les garder sur ses domaines, ils devinrent à charge dès qu'ils cessèrent d'être une source de force. Les seigneurs trouvèrent plus de plaisir dans la reproduction des animaux pour la chasse, et plus de profit dans l'élevage des moutons et des bœufs :^ ils préférèrent donc expulser la petite population fermière et changer leurs terres en vastes enclos de pâturage. Les plaintes qui s'élevèrent sur le triste sort fait à la population rurale, par suite de ce système de « parcage », furent nombreuses et pressantes. En" 1514, une pétition fut présentée à Henri VIII pour le supplier de remédier à l'état de choses créé par le fait des grands propriétaires fonciers, qui réunissaient plusieurs petites fermes en une seule et supprimaient ainsi le labour. La pétition déclare que nombre de gentilshommes, d'aventuriers marchands, de drapiers et d'autres occupent dix, douze, et même seize fermes. Pour ce motif, dit-elle, des villages entiers de vingt et trente maisons sont privés d'habitants, et un pâtre solitaire est employé sur un domaine qui auparavant fournissait du travail à soixante ou quatre-vingts
personnes (1). Les divers statuts du règne d'Henri (2), édictés contre les « enclos », etc., nous montrent quelle fut la profonde détresse causée par l'orientation nouvelle du système de fermage. Coverdale parle de la multitude de pauvres qui s'en vont mendier par la campagne (3) et sir Thomas More, dans son « Utopia », qui, selon l'opinion de M. Brewer, est le meilleur résumé qui nous reste sur la véritable condition du peuple (4), trace un bien triste portrait de son époque « Dans toutes les parties du pays, écrit sir Thomas, où la laine est plus belle et, par conséquant, a plus de valeur, la grande et la petite noblesse, ainsi que certains abbés, tout saints hommes qu'ils étaient, non satisfaits des loyers et profits annuels de leurs terres, dont se contentaient leurs ancêtres, et ne songeant pas assez qu'à vivre dans le bien-être et l'abondance, ils ne faisaient aucun bien, mais plutôt du mal au peuple, ne laissèrent plus rien à la charrue, mais changèrent tout en pâturages, démolirent les maisons, détruisirent des villes entières, ne laissant debout que l'église, pour y parquer leurs moutons. De sorte que, pareil à un insatiable glouton, fléau de la contrée, un seul champ, entouré d'une seule haie, absorba tous les champs réunis. Les fermiers avec leurs familles furent expulsés. Ils furent dépossédés soit par la ruse et la duperie, soit par la violence; ou bien, harassés par des abus continuels, ils étaient forcés de vendre ce qu'ils avaient. Et, ainsi, les pauvres misérables étaient