Friedmann, I, p
de la vie seulement, alors que l'âge lui rendait plus pénible la chasse aux situations ou que l'impuissance à plaire lui conseillait de fuir sagement la Cour, l'évêque venait passer dans son diocèse les années qui lui restaient à vivre et consacrer à son troupeau ses forces expirantes. Le culte de l'influence et de la richesse, la lutte pour le pouvoir et les places, à laquelle tant de gens d'Église prenaient part, et la dépense en des occupations politiques et séculières de ces forces qui auraient dû profiter à la religion : tels furent les agents actifs de destruction qui, au commencement du seizième siècle, rongeaient l'Église au cœur.
« Je déclare, en vérité, dit le cardinal Bellarmin, avec l'exagération du prédicateur, mais avecjun fond de vérité, que la fausse doctrine, l'hérésie, l'apostasie de tant de peuples et de royaumes qui ont quitté la vraie foi, bref, toutes les calamités, guerres, agitations et révoltes de notre malheureux temps n'ont d'autre source ni d'autre cause que celle-ci, à savoir que les pasteurs et prêtres du Seigneur ont été vers lt Christ, non pour l'amour du Christ, mais'afin de manger son pain. Quelques années déjà avant les hérésies luthérienne et calviniste, comme en témoignent ceux qui vivaient alors, il n'y avait presque pas de sévérité dans les jugements ecclésiastiques, point de discipline dans les mœurs, nul enseignement de la science sacrée, nul respect pour les choses saintes : il n'y avait, ou peu s'en fallait, nulle religion. La renommée glorieuse du clergé et des ordres sacrés avait péri. Les prêtres étaient méprisés, raillés par le peuple. Ils portaient le poids de graves et continuelles accusations d'infamie. Et d'où venait tout cela? N'était-ce pas
que les pasteurs ne recherchaient point, avant tout, la gloire du Christ et le salut de son troupeau, mais plutôt les pains et les poissons, c'est-à-dire qu'ils ne considéraient de leur ministère religieux que les revenus et les profits d'argent? Voilà l'origine, voilà la source de tous ces maux (1). »
L'habitude assez fréquente de récompenser des étrangers en les nommant aux sièges épiscopaux vacants, soit en retour de services rendus, soit pour les engager à favoriser quelque projet royal, portait manifestement aussi le plus grand préjudice aux intérêts de l'Église. A une certaine époque, les trois évêchés de Salisbury, Worcester et Llandaff eurent pour titulaires des hommes qui, selon toute apparence, n'avaient d'autre attache avec ces diocèses que les émoluments qu'ils en retiraient. L'évêque de Worcester vécut et mourut à Rome. Son prédécesseur et son successeur furent pareillement des étrangers.
Non moins funeste à la prospérité de l'Église d'Angleterre en ce temps-là fut l'abus criant et scandaleux de la pluralité des bénéfices. L'attribution de plusieurs bénéfices à un seul titulaire n'était pas un mal de date récente : à la fin du treizième siècle, si nous nous en rapportons au registre de l'archevêque Winchelsea, certains prêtres en possédaient treize ou quinze ; un, même, n'en avait pas moins de vingttrois. Les vingt-trois ecclésiastiques portés sur la liste
1. Bellarmini concio de Dom. Lsetare. Ed. Cologne 1617. Op. VI, p. 296, serm. XXVIII.
Des plaintes élevées contre le clergé dans le Parlement de 1529, « la cinquième était que les gens d'église jouissant de grands bénéfices et vivant de leur troupeau demeuraient à la Cour, en des maisons de seigneurs, et prenaient tout à leurs paroissiens sans rien dépenser au milieu d'eux. » L'assistance des pauvres, ainsi que la prédication, étaient également négligées.
avaient, en moyenne, huit cures chacun (1). Au seizième siècle, ces griefs n'étaient pas moins graves : certains prêtres avaient jusqu'à dix et douze bénéfices et très probablement ne résidaient dans aucun, tandis qu'il y avait « quantité de savants hommes en les universités » (2) pour qui l'on ne pouvait point trouver de poste. Le cardinal Wolsey lui-même donnait l'exemple. Non seulement il possédait de nombreux bénéfices, mais il était évêque de plusieurs diocèses et en affermait d'autres. Il acquit également l'abbaye de Saint-Albans«m commendam ». Le Parlement de 1529, il est vrai, lit des lois spéciales contre cet abus ; mais les déclinatoires insérés furent si nombreux, que l'acte devint illusoire et ridicule. C'est ainsi qu'il fut permis à tout ecclésiastique faisant partie du Conseil du Roi d'avoir trois bénéfices, à tout aumônier de la reine ou de la famille royale d'en avoir deux. Les archevêques et les ducs pouvaient avoir six aumôniers ; les marquis et les comtes, cinq; et exact de ces aumôniers pouvait posséder deux bénéfices. Le même privilège fut étendu aux docteurs en théologie et à tant d'au I res encore, qu'il ne serait guère juste de dire que l'attribution de plus d'un bénéfice constituât l'exception (3). 11 arrivait aussi fréquemment à cette époque qu'on accordait des bénéfices aux jeunes gens de bonne famille qui avaient assez d'influence pour conquérir ces faveurs. Ainsi, Reginald Pôle, le futur cardinal, fut nommé, à l'âge de dix-sept ans seulement, au canonicat de Hoscombe, et deux années plus