‹ Henri VIII et les monastères anglaisChapitre 176 sur 288 · A York · texte numérisé non relu

A York

et chez l'abbé et chez les moines. — De cela, si Dieu le permet, je vous informerai dans ma prochaine lettre. »

L'ouverture du parlement, qui avait été. ajournée depuis le précédent mois de novembre, eut lieu à Westminster le 4 février 1536. L'affaire la plus importante qui dut occuper cette dernière session était le vote d'un acte destiné à sanctionner et légitimer la spoliation des religieux, laquelle avait déjà commencé dès l'automne de 1535. La conscience d'Henri VIII était laissée juge de la manière dont cet acte de suppression serait appliqué, et Crumwell devait assurer, avec le concours de ses agents, l'exécution des clauses de cette loi, en vertu de laquelle les revenus des abbayes et les immenses richesses de leurs églises et de leurs châsses tombèrent, en même temps que le patrimoine des pauvres, aux mains du roi et des nobles en l'espace de quatre années et devinrent leur propriété personnelle.

Mais il y a pire : cet acte enleva aux couvents d'Angleterre leur excellent renom et leur imprima le stigmate de la honte. Souvent, au cours des trois derniers siècles, on a prétendu que les décisions mémorables de ce parlement étaient une preuve positive que les établissements religieux d'Angleterre avaient, de par l'infamie de leurs membres, perdu tout droit à être protégés contre la spoliation et la tyrannie. Les écrivains anglais ont, sans jamais mettre en doute son exactitude, accepté l'histoire de ce qui se passa dans l'antique salle capitulaire de l'abbaye de Westminster, au printemps de 1536, quand fut voté l'acte qui supprimait les petits monastères. Comme la plupart des contes malveillants, celui-ci n'a pas gagné

à être fréquemment répété. Par la force de l'habitude, et malgré leur amour inné de l'honnêteté et de la justice, les Anglais en sont venus à croire de façon aveugle à ce récit, du moins dans ses grandes lignes, et à dénoncer le fait même de la destruction des monastères comme indiquant suffisamment la cause de cette destruction.

L'histoire en question, telle que la raconte Green, par exemple, dans son « Histoire du peuple anglais », est en général regardée comme authentique. « Deux commissaires royaux, écrit Green, furent envoyés visiter les maisons religieuses, et on forma de leur rapport un « livre noir », qui fut présenté au parlement en 1536. Il y était reconnu qu'environ un tiers des monastères, y compris la majorité des grandes abbayes, était dirigé avec décence et probité. Les autres étaient accusés d'ivrognerie, de simonie, des crimes les plus révoltants et les plus immondes. Étant donnés le caractère des visiteurs, la nature de leurs assertions par trop générales et le long débat qui suivit la réception de leurs rapports, il n'est guère douteux que ces accusations n'aient été grossièrement exagérées. Mais l'absence d'une discipline efficace, résultat du privilège qu'avaient ces maisons d'être exemptées de toute surveillance autre que celle du pape, porta un coup funeste à la moralité des religieux, même dans des abbayes comme Saint-Albans. »

Un livre d'une autre espèce, destiné aux jeunes gens, donne à peu près une version identique. « Les plaintes du peuple contre eux, écrit le professeur Seebohm en parlant des monastères, se trouvèrent fondées. Les langues médisantes avaient depuis longtemps beaucoup à dire sur le compte des moines et de

leurs mœurs. Les commissaires découvrirent, après enquête, une réalité pire que tous les racontars et informèrent le parlement que les deux tiers des religieux menaient une vie corrompue à l'ombre de leurs capuchons (1). »

Telle est l'antienne que chantent tous les écrivains, fameux ou non, qui traitent de cette époque, et c'est là le secret des opinions que professent les Anglais d'aujourd'hui sur les moines et les religieuses. L'histoire de Burnet fut, jusqu'à la naissance des romans historiques de M. Froude, l'arsenal d'où l'on tirait la plupart de ces prétendus faits. Hume cite à peine la source à laquelle il puise, et il s'exprime comme s'il avait vu et approfondi les documents originaux ; mais il adopte les commentaires et les insinuations, souvent les propres paroles de Burnet. Le même conte a été à tel point ressassé, qu'il n'est probablement aucune partie de l'histoire de notre pays qui jouisse d'une créance aussi universelle, et qui repose en même temps sur une base aussi mal fondée en faits authentiques. Le récit que nous avons emprunté plus haut à l'admirable Histoire de M. Green peut être tenu pour un parfait échantillon de ce que tout le monde regarde encore comme étant une version modérée des causes qui provoquèrent les plus vastes confiscations que le monde ait vues. Et pourtant, ces lignes renferment des affirmations qui ne sont étayées d'aucune preuve, et d'autres qui sont nettement erronées et propres à donner le change.

Il est absolument certain, par exemple, qu'il y eut plus de deux commissaires occupés à la visite des

1. « Epochsof History. — Era ofProt. Révolution », 1877, p. 186. Henri vin. — I. 18

maisons religieuses avant l'ouverture du parlement. De même, les documents qui nous ont été conservés ne nous autorisent pas à dire que « sur la table du Chapitre fut déposé le fameux Livre Noir, qui décida du sort des monastères anglais et secoua d'un frémissement d'horreur la Chambre des Communes, quand elle en entendit la lecture (1). » C'est, de plus, une vérité constante que jamais les visiteurs « n'informèrent le parlement que les deux tiers des religieux menaient une vie corrompue à l'ombre de leurs capuchons », et que jamais le parlement ne déclara qu' « un tiers environ » des abbayes « était dirigé avec décence et probité ».

Pour bien comprendre la conduite du parlement dans cette occasion, il est nécessaire de ne pas oublier quelle était la composition de l'assemblée qui livra les propriétés des religieux à son royal maître. A l'époque d'Henri VIII, la Chambre des Communes était en réalité loin de constituer un corps électif. Ses membres étaient plutôt les représentants du roi que du peuple: ils étaient en effet nommés par la Couronne. En même temps que la lettre de convocation qui fixait le jour de l'élection, le shériff recevait une autre lettre où était mentionné le nom du candidat que le roi désirait que l'on choisît (2). Les électeurs «libres », ou, du moins, ceux d'entre eux que le shériff croyait sage de convoquer, étaient rassemblés en masse et informés du bon plaisir royal : comme la résistance ne servait de rien, le candidat du roi était déclaré élu

1. Stanley, « Gleanings from Westminster Abbey, » p. 425. — Froude, « Hlstory », IV, 520.

2. Voyez Friedmann, « Anne Boleyn », I, 100. Ou bien « il n'y avait pas de listes d'électeurs, ou bien on n'en tenait pas compte, s'il y en avait ».

pour représenter les bourgeois au parlement. Lutter contre un abus de pouvoir aussi tyrannique était chose impossible. Si quelqu'un eût osé résister aux volontés royales, il aurait eu, selon toute probabilité, à répondre devant le Conseil de sa conduite rebelle. S'il y avait contumace, il eût été promptement envoyé à la prison de Newgate ou de Marshalsea.

Dans le cas des villes ayant un corps municipal, — comme nous l'apprend l'exemple de Leicester, — l'élection était en réalité à la merci des conseillers et autres fonctionnaires. Aussi leurs représentants à la Chambre ne tiraient pas beaucoup d'autorité de leur mandat. Partout les fonctionnaires étaient à la merci des agents de la Couronne, et une élection était à tous égards une nomination (1).

On tenta les plus grands efforts pour assurer l'entrée dans la Chambre des Communes, en 1536, de personnages dociles aux volontés du roi. Burnet dit que la tactique des élections avait été fort habilement dirigée (2), et le chroniqueur Hall, que « la plupart des membres des Communes étaient les serviteurs du roi » (3). Somme toute, ces membres étaient à peu près aussi « librement élus que les évoques (4) ». « Henri VIII, écrit le Dr Stubbs, avait un parlement sur lequel il pouvait compter, et chaque pouce de terrain conquis fortifiait sa position et lui permettait d'étendre la main vers une nouvelle proie (5). »

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