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cette époque les agents de Crumwell, forts de leur commission. La visite des monastères était un devoir solennel, dont les évêques anglais comprenaient toute l'importance : ils le remplissaient avec beaucoup plus d'exactitude qu'on ne l'a supposé jusqu'ici, et, quelques jours encore avant l'enquête instituée par Henri VIII, ils procédaient, pendant leurs inspections, aux plus minutieuses investigations sur l'état du monastère et de la communauté. La visite était, en général, officiellement annoncée d'avance, et tous avaient ordre d'assister aux interrogatoires. Au jour fixé, les formalités débutaient par un sermon approprié aux circonstances. Les religieux étaient instamment priés, au nom du devoir, de révéler toutes choses mauvaises et dignes de correction. Venait ensuite l'interrogatoire particulier et secret de tous les membres de la communauté, et les plaintes ou révélations souvent mesquines des religieux étaient résumées sous la rubrique : « Comperta. » Puis l'évêque ou ses commissaires rendaient leur sentence sous forme à' injonctions adressées au supérieur et à ses subordonnés. Les plaintes élevées par certains moines et mentionnées dans les « comperta » sont, à maintes reprises, écartées par les injonctions épiscopales comme étant sans fondement. Mais les manquements graves et dignes de correction y sont blâmés avec une sévérité scrupuleuse et entourés de toutes les précautions nécessaires pour assurer l'amendement voulu. Les documents où se trouvent consignés les « comperta » de la visite renferment des détails circonstanciés sur tout ce qui avait été, de la part des personnes attachées à l'établissement par un lien quelconque, l'objet d'une plainte ou d'un soupçon, justes ou injustes. On y voit les natures mécontentes et gron-
deuses exprimer librement et sans obstacle tous les griefs amoncelés dans leur sein. L'homme soupçonneux, timoré, plein de scrupules, qui chérit plus encore l'âme de son prochain qu'il ne craint pour la sienne, parle à son tour et, comme son compagnon expansif et satisfait de lui-même, il est soutenu dans l'accomplissement d'un devoir peu agréable par le sentiment profond des obligations et du « secret » que lui impose la visite épiscopale. Enfin, le moine de caractère inquiet soulage sa conscience en déclarant qu"à son avis tout s'en va au diable (omnia patiuntur ruinam). Les injonctions du visiteur, qui se trouvent souvent dans les registres épiscopaux sans être accompagnées des interrogatoires préalables ou des « comperta » recueillis, jugent avec calme telle ou telle maison religieuse en insistant avant tout sur la réforme des abus possibles.
Fort différents, en vérité, le témoignage fourni par ces visites épiscopales sur l'état des monastères, et celui des rapports envoyés à Henri par ses inquisiteurs ! Ces derniers se contentent de relever toutes les imputations dirigées contre la moralité de chaque religieux en particulier. Il n'y a point trace d'enquête vraiment digne de ce nom. Au contraire des visiteurs épiscopaux, ils n'émettent pas une appréciation d'ensemble, ainsi que le font les « injonctions ». Ils donnent les « comperta », les accusations, et c'est tout. En outre, pas la plus petite indication sur ceux qui portèrent ces accusations, ni sur les circonstances où elles furent produites.
Les évêques n'hésitaient pas à punir avec rigueur et fermeté les fautes graves contre la morale. L'histoire de leurs actes nous le prouve clairement. Voici un exemple, entre autres, tiré des registres du diocèse
d'York relatifs à l'épiscopat de l'archevêque Lee. Le 10 septembre 1535, trois mois seulement avant l'arrivée des agents de Crumwell, l'archevêque visita un couvent de son diocèse et découvrit que l'une des religieuses s'était rendue coupable de grave immoralité. « C'est pourquoi, dit-il dans ses injonctions, voulant corriger ledit abominable crime, nous commandons et enjoignons à la prieure, au nom de son obédience, de mettre, dès le reçu des présentes, ladite dame Joan au séquestre ou dans quelque chambre secrète du dortoir, et de ne point souffrir qu'aucune sœur ni personne séculière s'entretienne avec elle sans sa permission, et de faire observer l'abstinence à ladite dame Joan chaque semaine comme suit, c'est-à-dire que, chaque mercredi et vendredi, elle aura simplement du pain à manger et de la bière à boire, et devra s'abstenir de viande, poisson, beurre, œufs, fromage et lait ; les autres jours, elle aura même chère que la communauté. Et la prieure aura soin que chaque vendredi elle reçoive, dans la salle du chapitre, en présence de toutes les sœurs, telle discipline qu'il est coutume d'administrer pour semblables offenses, conformément à leur règle. Et nous enjoignons à la prieure de laisser ladite dame Joan au séquestre et au régime sus-mentionné l'espace de deux années, à moins que nous ne la relevions de la susdite pénitence (1). »
Pour en revenir aux « comperta » des commissaires royaux, il est nécessaire d'insister sur les différences qu'ils offrent avec les sommaires intitulés de même que l'on rencontre dans les documents relatifs aux
1. On pourra vérifier les détails donnés plus haut sur les inspections e'piscopales en consultant les registres de Tévêque Nicke, de Norwich (Bibliotheca Bodleiana, MSS. Tanner, n°s 13?, 210).
visites épiscopales. Ces derniers contiennent non seulement des blâmes à l'adresse des infractions à la morale, mais différents conseils présentés en vue d'améliorer le régime, temporel et spirituel, des maisons religieuses. En d'autres termes, les « comporta » des visites épiscopales ordinaires forment un recueil de plaintes et d'appréciations émises par les religieux au cours de la visite. Les « comperta » fabriqués par Layton etLegh ont exclusivement trait aux imputations d'immoralité. Ceci démontrerait assez, si leur correspondance n'en était une preuve suffisante, que l'unique but des inquisiteurs était d'incriminer les religieux et de trouver un prétexte pour justifier leur spoliation et la suppression du système monastique.
La date du document connu sous le nom de « comperta » (1) est de la plus haute importance. Le Parlement vota l'Acte de Suppression sur la foi de la parole d'Henri, qui « déclara » que les moines étaient gens immoraux. 11 avait appris qu'il en était ainsi par les compertes des récentes visites ordonnées par lui. Les « compertes » que nous possédons sont-ils ceux sur lesquels Henri appuya sa déclaration ? 11 n'y a guère lieu de douter que ce ne soient là les documents expédiés à cette époque à Crumwell afin qu'Henri VIII s'en servît pour faire adopter son projet de suppression au parlement. Ils sont, de plus, conçus dans la même forme que celle qu'employèrent dès l'origine les inquisiteurs pour rédiger leurs rapports à mesure que leur besogne avançait. On peut en juger par les « compertes » de la grande abbaye de Chertsey, document composé en 1535 pendant la visite des agents
1. « Calendar », IX, n° 472. Ce document accompagnait une lettre adressée au « Très Honorable M. Thomas Oumwell, premier secrétaire de Sa
royaux (1). Les « comperta » plus vastes de Layton et de Legh sont le fruit de la tournée d'inspection de ces dignes personnages dans le nord, et ils sont d'accord avec les lettres écrites par eux durant cette même visite. Le document s'ouvre par le nom de Lichtield, où ils se rencontrèrent certainement le 22 décembre 1535 (1). Il contient des rapports sur l'église cathédrale d'York, sur l'abbaye de Sainte-Marie et sur celle de Fountains, où les commissaires arrivèrent en 1536, l'unie 11 janvier, et l'autre avant le 20 (2). La dernière lettre, qui décrit la visite de Fountains, est bien conforme aux « compertes » de cette abbaye. « Nous avons amené l'abbé, y est-il dit, à résigner secrètement ses fonctions entre nos mains, personne ne le sachant encore. Nous avons accepté et reçu sa démission, et declaravimus monasterium jam esse vacans, et nous avons permis à l'abbé, pour éviter les soupçons, de tout administrer comme auparavant jusqu'à ce que nous connaissions votre bon plaisir. Il n'y a point un seul moine, en la maison, qui soit propre à prendre sa place... 11 existe un moine de la maison nommé Marmaduke, auquel M. Timmes a laissé une prébende dans l'église de Ripon, et qui habite actuellement cette prébende : c'est le moine de son habit le plus sage et le plus instruit en Angleterre, dignitaire et supérieur de cette maison depuis vingt ans, riche gaillard qui vous donnera six cents marcs si vous le nommez abbé et vous paiera aussitôt après l'élection, sans retard ni délai, en un seul paiement et, je le crois, sans avoir à
Majesté le Roi ». Il est, ainsi que la lettre, de la main de John Ap Rice et semblable par sa forme aux autres « comperta » qu'Ap Rice copia sur les originaux.