‹ Henri VIII et les monastères anglaisChapitre 2 sur 288 · L'ANGLETERRE MONASTIQUE · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE MONASTIQUE

Les ruines des abbayes d'Angleterre offrent aux yeux les vestiges d'un passé dont tout le monde s'accorde à reconnaître la grandeur, quelles que soient les divergences d'opinions à d'autres égards. Aux uns, le mur qui tombe en poussière ou la voûte brisée parlent avec éloquence de la rapacité d'un roi anglais et montrent combien la spoliation fut complète. Aux autres reviennent en mémoire les prétextes invoqués par le spoliateur. Hélas! il est à craindre que le sanctuaire profané n'évoque pour presque tous les Anglais une pensée avant toute autre : celle des existences qu'ils croient s'être gaspillées là, dans les vices et les turpitudes, et de la triste nécessité qui obligea le roi Henri

à recourir à d'énergiques réformes. Un conte souvent répété acquiert force de proverbe. Pendant une longue suite de générations, on a écouté avec complaisance et accepté comme la vérité pure maintes anecdotes sur la perversité des moines et des religieuses : à telles enseignes que même les gens bien disposés envers les institutions monastiques ont cru préférable d'observer ou de conseiller le silence.

Sans doute, ce n'est guère une tâche attrayante que d'attaquer une tradition si fortement accréditée. On a eu soin d'inspirer à l'enfant encore sur les genoux de sa mère une saine horreur du moine et du monastère : c'est le premier des enseignements qu'on lui inculque et le dernier qu'il oublie. On dirait presque d'une perversion permanente des sentiments d'honnêteté et de franchise qui font la réputation de notre pays. Les Anglais ont cependant coutume de respecter un ennemi tombé. Dans le cas qui nous occupe, ils semblent n'avoir eu ni merci ni pitié pour ceux qui comptaient parmi les plus honorés et les plus chéris de leur race. La vérité est que le projet d'Henri VIII, destiné à discréditer les moines dans l'estime populaire, s'il n'en a pas imposé à une nation qui les connaissait par expérience, a du moins produit l'effet attendu auprès des générations postérieures. « Tout ce que des hommes de la trempe de John Baie, dit à bon droit un écrivain moderne, peuvent faire pour souiller la mémoire des cénobites en général a été accompli et, bien

que Baie soit un homme perdu de réputation, lui et ses pairs ont achevé une œuvre qu'il n'est guère possible aujourd'hui de détruire. Le souvenir de ceux qui, sans doute aucun, ont été les gardiens de la religion et les promoteurs de l'instruction est presque à jamais et sans espoir honni (1) ».

La vie religieuse en Angleterre, telle que la décrivent les lettres et rapports des visiteurs spéciaux envoyés par Henri VIII, est représentée comme ayant dégénéré, c'est incontestable. Mais ces rapports, par eux-mêmes, ne justifient en aucune façon les fâcheux préjugés populaires. La vraie question, la seule qui vaille la peine d'être examinée, est de savoir quel prix il faut attacher à la parole des inspecteurs royaux. Edmond Burke écoute la voix du plus simple bon sens quand il écrit ceci : « Je crains fort que Ton ne simule ou l'on n'exagère des vices que si l'on cherche un profit dans le châtiment. Un enneni est un méchant témoin, un voleur en est un pire (2). »

Depuis trois siècles, les seules voix qui se soient élevées pour défendre les monastères anglais sont celles des antiquaires, qu'il est naturel de supposer épris d'un passé grand et romanesque. Or, même les antiquaires, Camden tout le premier, ont jugé à propos de s'excuser de leur faiblesse, et ils n'ont pas manqué de formuler la sentence de condamnation universelle, malgré que celle-ci jurât avec le contexte.

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