Réflexions sur la Révolution française
Burnet, pensait-on, avait dit le dernier mot de l'histoire sur ce sujet, et « l'Histoire de la Réforme », regardée comme suffisante, dispensait de toutes recherches nouvelles. On n'avait, en dernier ressort, qu'à prononcer les mots de « Comperta » ou de « Black Book » (le Livre noir) pour éloigner d'un terrain peu sûr les curieux ou les imprudents qui seraient tentés de s'y aventurer.
Depuis quelques années seulement, ce sujet est entré dans le domaine ordinaire de l'investigation historique, et des écrivains sérieux et sincères ont préparé les voies aune plus juste appréciation de la cause. Avant tous les autres vient le chanoine Dixon, qui prétend à bon droit, quelque étrange que puisse sembler cette prétention à l'égard d'une question sur laquelle on a tant écrit, « avoir le premier mis sous les yeux de l'historien une relation suivie et détaillée de la suppression des monastères anglais ».
Le présent livre essaiera de faire faire à ces investigations un pas de plus et, à l'aide des innombrables matériaux épars çà et là, « non encore publiés ni consultés », de traiter de cette suppression, non comme d'un épisode détaché d'un sujet plus vaste, mais comme d'un objet digne de recherches toutes spéciales.
Quiconque a étudié la question ne voudrait affirmer que les monastères, aux quinzième et seizième siècles, ne laissaient rien à désirer au point de vue de l'austérité-
et de la discipline. Il est hors de doute que les événements et les troubles de cette époque ont exercé une certaine influence sur l'esprit intérieur du cloître comme sur l'Église en général.
Avant d'entamer notre sujet, il ne serait pas mauvais de donner une légère esquisse de la vie journalière qu'on menait dans l'un de ces « grands et solennels monastères » où, dit Henri VIII, parlant par la bouche du Parlement, « je remercie Dieu qu'on observe si bien les préceptes de la religion ». Il nous faudra aussi rappeler brièvement au lecteur quels liens étroits unissaient le vaste système monastique à la vie sociale, politique et religieuse du royaume.
Les monastères différaient quelquefois beaucoup par les détails de leur organisation. Mais tous reposaient sur un même et unique principe : la vie consacrée, par l'obéissance aux règles, au service de Dieu. Le premier devoir du cloîtré était l'habitude de la prière et la louange de Dieu. En outre, dans la plupart desmonastè-* res,une grande partie de la journée était réservée à des devoirs actifs. Les soucis d'une importante administration réclamaient l'activité des membres les plus Agés, tandis que l'enseignement, l'étude, la culture des sciences et des arts occupaient la communauté tout entière. Se lever de bon malin, se nourrir simplement et travailler sans cesse, avec le seul espoir d'une haute récompense dans le monde à venir : tel était, en général, le sort du moine. Pareille existence était-elle utile ou
non ? C'est affaire d'appréciation. Pourtant, si les gens qui écrivent et parlent avec tant de facilité des « moines fainéants » essayaient, en toute bonne foi, de se figurer ce qu'est dans la réalité une vie semblable, ils les déchargeraient au moins de l'accusation de paresse.
Le doyen Ghurch trace un admirable portrait de l'aspect extérieur d'un monastère, trois ou quatre siècles avant la période dont nous nous occupons. « La pensée dirigeante de la vie monastique, dit-il, c'est qu'elle était un état de guerre, et que le cloître était un camp ou une caserne. Sans cesse, des manœuvres et des exercices. Les heures étaient matinales, l'emploi du temps réglé d'avance, les tâches fixées, la chère maigre, les punitions rigoureuses. Il fallait une incessante vigilance et une obéissance prompte et entière. Personne ne devait murmurer. »
Il est nécessaire, pour juger et pour expliquer ce qui nous semble peut-être exagéré ou vexatoire, de nous reporter à l'idée fondamentale du système : celle d'une éducation aussi sévère, d'une harmonie aussi absolue, d'une discipline aussi ferme, d'une obéissance aux ordres aussi passive que s'il s'agissait d'un régiment ou d'un équipage destiné à rendre de grands services. On comprenait parfaitement, à cette, époque, qu'un homme, s'il n'était soldat, se fît moine : c'était la même chose, le même genre de vie, avec un objet différent. Eu égard au but qu'on se proposait, l'organisation dont nous parle Lanfranc, dans les règle-
ments qu'il a rédigés pour les monastères anglais, était simple et raisonnable. En construisant les bâtiments, en arrangeant l'emploi de la journée, en nommant le personnel des dignitaires, on ne perdait jamais de vue les trois principaux objets pour lesquels tout moine faisait profession de vivre ici-bas : le culte de Dieu, le perfectionnement de soi-même et le travail (1). Sa vie quotidienne avait pour théâtre trois lieux importants : l'église — et, dans l'église, surtout le chœur — le chapitre et le cloître. Ici comme là, il avait sa tâche assignée d'avance avec soin. La vie du moine, en ce temps, était éminemment une vie de société, qui se passait nuit et jour en public. La cellule, semble-t-il, ne fut qu'un lieu de retraite accidentel, ou encore un refuge réservé aux grands dignitaires du cloître. Le cloître était le théâtre des affaires, de l'enseignement, de la lecture et de la conversation ; c'était à la fois le cabinet de travail commun, l'atelier et le salon de tous les habitants de la maison : frères profès ; jeunes gens que ceux-ci préparaient à affronter la vie religieuse ou mondaine ; enfants qui formaient l'école attachée à la maison, et dont beaucoup avaient été consacrés par leurs parents à ce genre de vie (2).
Ceux qui dénoncent le relâchement des mœurs renforcent leurs arguments, ne l'oublions pas, môme quand
1. Il suffit, pour se convaincre de la vérité de cette assertion, de jeter les yeux sur le plan de n'importe quel vieux monastère.
2. « Life of Saint-Anselm » (Vie de saint Anselme), chap. ni.
il s'agit des monastères des quinzième et seizième siècles, de la comparaison entre ces mœurs et la ferveur primitive. Qu'on dise ce qu'on voudra de la vie des moines à cette époque, on ne saurait nier que la routine habituelle du cloître les élevât infiniment audessus du niveau moyen de la population qui les entourait. Les punitions infligées par les évêques aux maisons religieuses prouvent de façon concluante que, si certaines défaillances ou même des délits assez graves méritaient blâme et correction dans des cas isolés et spéciaux, le genre d'existence de la communauté n'avait pas changé, et qu'on ne peut, en aucun sens, l'appeler avec vérité une vie de commodité et de paresse. La division même de la journée, identique, à peu de chose près, dans la plupart des établissements religieux, témoigne d'une fidélité à l'observance des règles monastiques qui se continua jusqu'à la veille de la destruction.
L'office de nuit, connu aujourd'hui sous le nom de « Matines », commençait à deux heures du matin au plus tard. Dans nombre de monastères, si la longueur de l'office ou la solennité de la cérémonie l'exigeait, on commençait à minuit. On passait deux heures à psalmodier ces chants solennels : c'était le premier des offices du jour. « Quand les moines, dit un auteur qui avait vu les Bénédictins de Durham avant leur dispersion, étaient à leurs Matines et à leur office de minuit, alors un de ces moines jouait de l'or-
gue et n'était jamais remplacé par un autre (1). » Les Matines et les « Matutinae laudes » (aujourd'hui les Laudes) ne formaient, dans la pratique, qu'un seul office qui occupait les deux heures tout entières. Cet office de nuit, si fatigant (2), était suivi d'une courte période de repos, et, à cinq heures, la communanté se réunissait de nouveau au chœur pour l'office de Prime. Puis venait le chapitre du jour, où l'on corrigeait les fautes, où l'on donnait les encouragements, où l'on répartissait les tâches entre les différents membres de la communauté et où, à l'occasion, on débattait et réglait les affaires d'intérêt commun. Sur le coup de six heures, les moines chantaient la courte messe du chapitre et se rendaient ensuite à leurs études ou à leurs exercices jusqu'à huit heures.
1 « Rites of Durham » {Rites de l'abbaye de Durham), dans la « Surtecs Society », p. 54. — Ce document est unique par le compte rendu suivi qu'il donne et le porirait qu'il trace de la vie d'une des plus grandes communautés religieuses, au moment même où elle fut détruite. Il s'accorde mal avec les traditions populaires qui naquirent plus tard. Certains seraient peut-être tentés de le regarder comme une peinture faite par un laadator temporis acti. C'est assurément, en tous cas, l'œuvre d'un homme qui avait des renseignements précis et personnels, qui a vu ce qu'il décrit. Aux yeux de qui conuail la pratique de la vie religieuse, les innombrables allusions de détail sont une preuve convaincante de l'authenticité de la description. Elle nous présente le tableau d'une régularité, d'une gravité, d'une discipline telles que les aspirations d'une maison régulière quelconque ne peuvent en vérité viser plus haut. On jugera de l'excellent état de la discipline claustrale par une lettre de l'inspecteur Layton, écrite le 26 janvier 153G (Calendar, X, n° 183) : « Vos injonctions, dit-il, ne peuvent avoir d'effet en l'abbaye de Durham pour certaines choses: car aucune femme n'a encore pénétré, dans l'abbaye, plus loin que l'église, et eux (les moines) ne viennent jamais en ville. »
2. J'emploie à dessein le mot « fatigant ». Ceux-là seuls qui connaissent par expérience La récitation chorale sont en mesure d'apprécier l'effort et l'énergie physiques qu'elle exige.
Il Mil vin. — I. b
A ce moment, la cloche, une fois de plus, les appelait au chœur pour la Grand' Messe, à laquelle on consacrait deux heures. A dix heures, repas du jour, excepté les jours de jeûne, où il avait lieu quelques heures plus tard. Au réfectoire, on observait un ordre rigoureux. Le supérieur ou son subordonné immédiat présidait. Les moines se servaient mutuellement à tour de rôle, et, pendant le repas, on lisait les Saintes Écritures. « 11 se dressait encore, à l'extrémité est du réfectoire, nous dit-on à propos de l'abbaye de Durham, une magnifique table surmontée d'un assez joli abat-son de chêne et servant au dîner et au souper du maître des novices et des novices. Et en ce temps régnait, sous l'œil du maître, pour la constante édification de ces jeunes gens qui rivalisaient en vertu et en savoir, une saine et heureuse discipline. L'un des novices, choisi et nommé par le maître, lisait quelques pages de l'Ancien et du Nouveau Testament pendant la durée du dîner ; il occupait une place commode à l'extrémité sud de la grande table, entouré d'une sorte de bel écran de verre monté sur fer. Des marches de pierre et une rampe de fer y conduisaient d'un côté, supportant un pupitre en fer, sur lequel reposait la sainte Bible, dont l'un des novices choisi parle maître devait lire un chapitre. Ce dernier terminé, le maître faisait sonner une cloche dorée, suspendue au-dessus de sa tête donnant ainsi le signal pour qu'un des novices vînt à la grande table et dît les
grâces. Et après les grâces dites, ils allaient à leurs livres (1).' »
« Mais avant de travailler, dit le même auteur, les moines avaient coutume de se rendre tous les jours, à travers le cloître, jusqu'à l'enclos central, où tous les moines étaient ensevelis. Et ils restaient tous, debout et tête nue, pendant un long temps, à prier sur les tombes pour les âmes de leurs frères enterrés là. Et quand ils avaient fini leurs prières, ils retournaient au cloître, où ils étudiaient jusqu'à trois heures, et alors ils allaient aux vêpres. C'étaient là leurs études et leurs exercices de tous les jours, après le dîner (2). »
Ce document sur l'abbaye de Durham nous ouvre aussi une échappée sur ce qui se passe dans l'endroit qui est, après l'égliâe, le centre de la vie monastique: le cloître. « Le côté nord du cloître, à partir de l'angle faisant face à la porte de l'église jusqu'à l'angle vis-àvis de la porte du dortoir, était tout percé de belles fenêtres descendant du plafond jusqu'à une faible distance du sol et donnant sur la cour du cloître. Dans chaque fenêtre, trois stalles à dossier élevé, où chacun des moines les plus âgés étudiait, isolé des autres. Quand ils avaient dîné, ils se rendaient en ce lieu et y travaillaient à leurs livres, chacun dans son cabinet de travail, toute l'après-midi, jusqu'à l'heure des vêpres. Tels étaient les exercices de tous les jours.