Brewer, « Henry VIII », I, p
était auparavant servie à Henry Coleis, bénéficiaire jadis nommé par la couronne, mort depuis peu. Ce « corrody » consistait, d'après la description qui nous reste, en « un pain blanc », un autre pain appelé « trequarter », un plat dit « général », un autre plat de viande ou de poisson dit « pitance », trois « potées » de bière ou trois « half-pence » (sous) par jour, plus une robe fourrée à Noël chaque année, du même genre que celle de nos squires, ou la somme de 20 shillings. Lorsque John Amadas se trouvait à l'abbaye, on devait lui fournir une chambre convenable, le logement pour un cheval, trois chandelles appelées « chandelles de Paris », avec du feu dans sa chambre et du foin pour son cheval, « comme en reçoivent nos squires ». Lors de la dissolution du monastère, la Cour d'Accroissement octroya à John Amadas, le 29 avril 1559, « pour remplacer tous ces conforts et avantages journaliers, une annuité de 5 livres » (1 ).
Voulant faire face à ces exigences et à ces charges, les abbés et supérieurs des maisons religieuses s'efforcèrent d'adapter l'exploitation de leurs terres aux nécessités de l'époque. Comme les nobles et les autres propriétaires territoriaux, ils tentèrent de tirer le meilleur parti possible de leurs domaines en formant de grands enclos et en consacrant les terres jusqu'alors cultivées à l'élevage des moutons. Cette innovation fut regardée avec défaveur par le peuple, qui ne trouvait plus à s'occuper comme auparavant des travaux agricoles. Dans la session de 1529, les communes se plaignirent de ce fait et de ce que les religieux eussent « des tanneries et vendissent de la laine el du drap ».
i. Voy. Dr Oliver, '< Monasticon Diœc. Exon. », VI.
Ce même abus fut mentionné par sir Thomas More dans son « Utopia », et Wickliffe s'éleva contre ces « abbayes qui auraient dû être, et qui avaient parfois été, de grandes maisons pour loger les pauvres, et qui, maintenant, étaient tombées en ruine ou converties en étables à porc, écuries ou boulangeries ». Ce fait démontre assez que les changements survenus affectaient amèrement le peuple, incapable de comprendre la nécessité qui forçait les religieux à tirer le plus de profitpossible de leurs biens. Les écrits et les déclamations de Wickliffe et des Lollards contribuèrent, sans aucun doute, à ébranler la vénération qu'éprouvait la masse du peuple pour les ordres religieux. « Les écrivains, dit Edmond Burke, parlant de la Révolution française, surtout quand ils agissent avec ensemble et dans une même direction, influent beaucoup sur les esprits... Les écrivains de cette période, comme tous les propagateurs d'idées nouvelles, affectaient un grand zèle pour les pauvres et les classes inférieures, tandis que leurs satires rendaient haïssables, par toutes sortes d'exagérations, les fautes des cours, des nobles et des prêtres (1). »
L'esprit populaire résiste difficilement à l'impression produite par les peintures attrayantes qu'on lui présente. On insistait sans cesse sur les avantages à recueillir d'une nouvelle répartition des richesses temporelles de l'Église, des ordres religieux en particulier. Le poison que l'on distilla dans les esprits au moyen de fables et de calomnies sur la vie des moines et des ecclésiastiques, répandues par leurs auteurs dans l'intention de décréditer l'Église, eut assurément
1. « Reflexions on th.e French Révolution », éd. Bohn, IL 384.
des effets pernicieux. Ces contes n'étaient pas, en général, indigènes ; c'étaient de vieilles histoires importées d'Orient, leur lieu d'origine, et adaptées pour les âmes chrétiennes à leur nouveau rôle ; mais ces inventions mêmes furent impuissantes à ruiner l'estime du peuple pour les communautés religieuses. L'assaut le plus célèbre et le plus dangereux peutêtre qu'eurent à soutenir les ordres religieux au début du seizième siècle, ce fut l'apparition de la « Supplique des Mendiants », œuvre d'un certain Simon Fish. Sir Thomas More y répondit, article par article, dans sa « Supplique des Pauvres Ames »; mais, comme pour toutes les fables de ce genre, la réponse ne parvint probablement qu'à un petit nombre de ceux qui avaient ajouté foi aux extraordinaires et fantastiques assertions de Fish. Bien que spécialement dirigée contre les frères quêteurs, la « Supplique des Mendiants » condamnait en bloc le clergé tout entier, « évêques, abbés, prieurs, diacres, archidiacres, suffragants, prêtres, moines, chanoines, frères, vendeurs d'indulgences et huissiers ajourneurs ». Ce curieux amas de personnages possédait, au dire de l'écrivain, plus d'un tiers du royaume, et cette évaluation des richesses de l'Église fut toujours acceptée et citée comme vraie par les auteurs qui suivirent. On peut, toutefois, juger de la valeur de pareils calculs par ce fait qu'ils sont basés sur l'assertion qu'il y avait alors en Angleterre cinquante-deux mille églises paroissiales. Sir Thomas More déclare que c'est là, « pour commencer, un mensonge évident ». Non content de cette affirmation, l'auteur maintient ensuite que l'Église, en réalité, possède plutôt la moitié que le tiers des richesses totales du royaume. De là à certifier, comme il le fait dans
la phrase suivante, qu'elle en a bien la moitié, il n'y a qu'un pas. Et alors, pris d'une indignation naturelle, il demande pourquoi les gens d'Église, qui sont seulement, à l'égard des laïques, dans la proportion de un à quatre cents, détiennent ainsi la moitié des richesses du pays.
Simon Fish fît des calculs encore plus stupéfiants sur les sommes recueillies par les frères quêteurs chaque année. Il part de sa déclaration antérieure relative aux cinquante-deux mille paroisses, et il compte pour chacune une moyenne de dix ménages. Ceux-ci, pense-t-il, donnaient chacun, tous les trois mois, un « penny » à chacun des cinq ordres de frères. Par une très simple multiplication, il obtient une somme qui n'est pas inférieure à 436.333 livres 6 shillings 8 pence, recueillie annuellement par les frères mendiants en Angleterre. Si l'on se fie à de pareils calculs, les quêtes de ces religieux produisaient deux fois autant que la totalité des revenus de tous les monastères (1) et plus que le revenu annuel entier de l'Église d'Angleterre, lequel, suivant le « Valor Ecclesiasticus » d'Henri VIII, montait seulement à 320.280 livres 10 shillings.
Et pourtant, tous ces mensonges et d'autres semblables, quoique s'adressant à la cupidité du peuple, ne semblent pas avoir aliéné l'affection de la population en général pour les moines. Les insurrections qui s'élevèrent en leur faveur indiquent bien quelle était l'opinion populaire, en dépit de tout ce qu'on avait dit et écrit contre les religieux. Un frère quêteur, Henry Brinklow, qui avait quitté le froc et qui devait donc
1. S'élevant d'après Tanner à 142.914 livres 12 shillings 9 pence 3/4.
être, à double titre, peu favorable aux monastères, leur rend ce témoignage qu'ils s'acquittaient de leurs devoirs envers le peuple. « Quand ils recevaient, écritil, les dons des églises non sécularisées, ils les cédaient à leurs amis, dont beaucoup étaient souvent très instruits ; car les moines entretenaient les enfants de leurs amis à l'école. Et quoiqu'ils ne fussent pas savants eux-mêmes, ils observaient néanmoins l'hospitalité et secouraient leurs amis pauvres. Et si les cures étaient sécularisées, les moines étaient tenus de distribuer l'aumône au pauvre et d'observer l'hospitalité, comme le stipulent formellement les actes de donation de ces cures et domaines par ces paroles : « In « puram eleemosinam. » Et quant aux aumônes qu'ils distribuaient et à l'hospitalité qu'ils maintenaient, tout homme sait qu'ils soulagèrent des milliers de pauvres, et qu'ils eussent fait mieux s'ils n'avaient eu à nourrir les chevaux de tant d'hommes puissants et n'avaient eu à leur charge de ces gentilshommes oisifs qui ne sortaient jamais des abbayes (1). Quand ils avaient entre les mains une cure quelconque, ils y mettaient parfois un prêtre assez capable — bien que le cas fût rare — pour prêcher et enseigner (2). »
11 dit ensuite que les terres avaient été données aux établissements monastiques pour qu'ils s'employassent à l'éducation du peuple, à l'hospitalité, à la charité
1. Ce fait est curieusement mis en lumière dans une lettre écrite par le fils du duc de Buckingham à Henri VIII. El!c contient la preuve évidente des services rcnduspar les monastères à d'honorables familles qui se trouvaient dans la gène. « Et parce que, dit l'auteur, il n'a pas de demeure convenable à habiter, il a dû vivre pauvrement en pension dans une abbaye depuis quatre ans jour pour jour, avec sa femme et sept enfants. »
2. « Compilant of Uuderyck Mors ». Édition de la « Early English TextSociety », p. 3*.
Henri vw. — I. 3
envers les pauvres, et qu'on détruisit ces maisons sous « prétexte » de réforme. « Mais voyez, continuet— il, combien de réformes on a faites, malgré ce pieux prétexte. On s'y est pris, pour réformer, comme le diable pour guérir la jambe de sa dame, suivant le proverbe : au lieu de la remettre droite, il la brisa toute en morceaux. Les moines donnaient trop peu d'aumônes, disait-on. Or, maintenant, on ne donne pas un plat de viande là où 20 livres sterling étaient annuellement distribuées aux pauvres, et cela dans plus de cent endroits en Angleterre. Voilà une belle réforme. »
Quant à l'état de la discipline et des mœurs dans les monastères anglais au début du seizième siècle, il sera nécessaire de l'examiner de plus près lorsque seront discutées les accusations portées contre eux pour justifier la dissolution. Il n'est pas inutile, toutefois, de déclarer dès maintenant que les témoignages les plus véridiques à cet égard se rencontrent dans les registres épiscopaux des différents diocèses. Ces registres contiennent le compte rendu, plus ou moins détaillé, des inspections faites par les évêques dans les monastères placés sous leur juridiction spéciale. Les instructions et autres documents témoignent de la vigilance avec laquelle ce droit de visite était exercé. Une certaine quantité de monastères, et même d'ordres religieux, étaient complètement indépendants du contrôle épiscopal ; mais il s'en faut bien que le nombre de ces privilégiés fût aussi grand qu'on l'affirme généralement. Rien ne nous autorise à supposer que l'état de la discipline, chez les religieux exemptés de surveillance, ait été pire qu'ailleurs. Au contraire, c'étaient, d'une façon générale, les grands
établissements monastiques (1) qui jouissaient de ce privilège, et dans ceux-là, comme le déclare expressément l'exposé des motifs de l'acte du Parlement qui abolit les petits monastères, « grâce à Dieu, la religion est parfaitement observée ». On est donc fondé à regarder les pages de ces registres épiscopaux comme des témoignages authentiques et des peintures fidèles de l'état des maisons religieuses. Ces tableaux sont certainement bien différents de ceux que nous ont laissés les agents de Crumwell et qui, par la force de la tradition, ont été tenus pour conformes à la vérilé par toutes les générations postérieures en Angleterre. De nombreux comptes rendus de ces inspections nous ont été conservés (2). Ils démontrent de façon concluante le soin extrême mis par les évêques à examiner en particulier tous les membres d'une communauté et à corriger les fautes qu'ils arrivaient ainsi à découvrir. « Ils semblent, dit le Dr Oliver au sujet des évêques, avoir considéré cela comme un devoir de première importance. De fait, leur attention sur ce point contribua, plus que toute autre chose, à maintenir une discipline régulière et à empêcher la licence (3). » Après avoir étudié soigneusement les registres du
1. Ceci est exact pour les Cisterciens, les Gluniciens et quelques autres. Mais, en ce qui touche les Bénédictins, qui possédaient presque tous les monastères de premier ordre, on ne saurait admettre comme certain qu'ils fussent exemptés de tout contrôle. Pour ne rien dire des riches prieurés possesseurs de cathédrales, des monastères comme Glastonbury, dans le Sud, et Sainte-Marie (York), dans le Nord, semblent, à en juger d'après le? registres des évoques, avoir été soumis h des inspections épiscopales fixes, ou peu s'en faut. Ce ne sont là que deux exemples entre beaucoup d'autres.
2. Outre ceux qu'on rencontre dans les registres, il y a deux précieux votimes sur les inspections des maisons religieuses du diocèse de Norwich,de 1514 h 1532, qui se trouvent parmi les Manuscrits de Tanner, à la bibliothèque Bodléicnne, n<>* 132 et 210.