‹ Henri VIII et les monastères anglaisChapitre 22 sur 288 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Précédents sur lesquels on se fonda pour détruire les monastères anglais.

Avant d'examiner le système de suppression des monastères qui fut inauguré sous le cardinal Wolsey, il est bon d'exposer brièvement les divers précédents qu'offre l'histoire d'Angleterre, en fait de confiscations de ce genre. Ils s'appliquent le plus souvent aux maisons religieuses connues sous le nom de « prieurés étrangers », et les poursuites dont ces prieurés étrangers furent plusieurs fois l'objet étaient dictées plutôt par des motifs de patriotisme et de prudence, à l'époque des guerres avec l'étranger, que par le désir du roi de déposséder les moines de leurs biens dans l'intention d'accroître ses propres revenus.

Les prieurés étrangers étaient presque entièrement le fruit de la conquête normande. Les évêques et les barons, qui obtinrent une si grande partie de la terre conquise, étaient unis par les liens du sang et de l'intérêt au pays d'où ils venaient. Beaucoup d'entre eux descendaient des nobles fondateurs de grands monas-

tères étrangers ei avaient avec ces maisons des attaches étroites et personnelles. Il était donc naturel que ces monastères eussent part aux richesses dont la fortune de la guerre avait gratifié leurs amis et protecteurs. Lorsque les églises, les manoirs et les dîmes tombèrent ainsi en la possession des abbayes normandes, en Angleterre, les moines construisirent sur leurs domaines, pour protéger leurs droits et recueillir leurs revenus, de petits couvents — ou maisons « filiales » — qui sont désignés sous l'appellation de alien priories (prieurés étrangers) (1).

Nombre d'établissements de ce genre jaillirent du sol de l'Angleterre sous les premiers rois de la dynastie normande, depuis Guillaume Ier jusqu'à Henri II. Les uns étaient conventuels et payaient à la maison-mère, située à l'étranger, un tribut annuel nommé apportus, qui ne consistait à l'origine que dans l'excédent des revenus. Les autres dépendaient complètement des maisons de l'étranger, lesquelles nommaient à leur gré les supérieurs et ne laissaient à l'établissement anglais d'autre rôle que celui de recueillir et de garder les loyers et les dîmes ; puis,, l'argent recueilli passait la mer pour aller subvenir aux besoins de l'abbaye et de ses colonies. Les religieux qui habitaient ces « filiales », plus ou moins nombreux suivant les cas, étaient clairement, à l'origine, des étrangers dont toute l'affection et toutes les sympathies étaient concentrées sur la patrie absente. Par le but môme de leur existence, qui était d'expé-

1. A lien, dans la langue juridique en Angleterre et aux Etats-Unis, indi [ue une personne d'origine étrangle qui ne s'est pas fait naturaliser et ne jouit pas dc3 mômes droits civiques et politiques que les habitants. (Note du traducteur.)

dier de l'argent d'Angleterre, ces établissements avaient tendance à rester entre les mains de religieux étrangers et à écarter les sujets anglais.

Quant au nombre des prieurés étrangers, on a constaté qu'entre la date de la première fondation et celle de la suppression finale, il s'en établit en ce pays de cent à cent cinquante (1). Les maisons cluniciennes seules envoyèrent, dit-on, sous le règne d'Edouard III, non moins de 2.000 livres sterling par an (environ 60.000 livres de notre monnaie) au monastère de Cluny. Quand la France et l'Angleterre étaient en paix, cet envoi d'argent hors du pays était toléré par les monarques anglais. Mais, en temps de guerre, la question prenait un autre aspect, et il s'ensuivit divers actes de suppression et de confiscation. Le roi Jean, dit-on, s'empara des prieurés qui dépendaient de maisons étrangères, et il employa leurs revenus à subvenir à ses propres nécessités (2). Ces prieurés, quatre-vingts en tout, furent contraints de verser au Trésor royal la somme qu'auparavant ils expédiaient au dehors. Toutefois, ce ne fut que sous le règne d'Edouard Ier qu'ils furent attaqués sérieusement pour la première fois. En 1294, ce monarque résolut de déclarer la guerre à la France pour recouvrer la province de Guyenne, et les hostilités commencèrent l'année suivante. Edouard éprouvait les plus grandes difficultés à trouver l'argent nécessaire pour subvenir aux frais de la campagne prochaine. Il recourut à plusieurs expédients dignes du plus audacieux despo-

1. Dugdale, dans le « Monasticon », n'en donne que 100. Weever, p. 338, dit qu'ils étaient au nombre de 110. L'auteur d'un petit livre sur les « Alien Priories », 1779, donne les noms de 146 maisons.

2. Dixon, « History of the Church of England » (Hist. de l'Église d'Angleterre), I, p. 321.

tisme (\). A grand'peine il obtint des laïques un dixième, et du clergé il exigea personnellement la moitié du produit provenant tant de ses propriétés laïques que de ses bénéfices. Après une vigoureuse résistance, le clergé dut se soumettre à cette exaction inouïe. Mais, pour échapper à l'avenir à de telles exigences, le clergé demanda au pape Boniface VIII de lancer une bulle lui défendant, sous peine d'excommunication, d'abandonner les revenus de ses bénéfices sans l'autorisation préalable du Saint-Siège.

A cette époque, le roi s'empara de tous les prieurés étrangers, au nombre d'environ une centaine, et il en employa les revenus à poursuivre sa guerre contre la France. De plus, voulant empêcher les moines étrangers qui habitaient l'Angleterre, de jouer le rôle d'espions et de prêter aucun secours à ses ennemis, il força tous ceux qui se trouvaient à moins de vingt milles de distance des côtes de la mer à quitter leur couvent (2).

Ce précédent fut, dans la suite, souvent imité au cours des guerres entre la France et l'Angleterre. Edouard II, par exemple, invoquant le même prétexte, prit en main la direction des prieurés étrangers et enjoignit aux prieurs de lui remettre les diverses sommes qu'ils étaient généralement tenus de faire parvenir à leurs supérieurs du dehors. C'est ainsi que les prieurés de Pantfield et de Wells furent confiés à la garde de Robert de Stokes, alors prieur de la première maison, à charge par lui de payer au roi la somme annuelle ordinaire de 7G livres. Il n'est pas très certain que l'argent fut toujours versé : quand

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