‹ Henri VIII et les monastères anglaisChapitre 6 sur 288 · J. S. Brewer, « Giraldus Camb. », IV, Préface · texte numérisé non relu

J. S. Brewer, « Giraldus Camb. », IV, Préface

ia beauté et de la grandeur. On dirait qu'avec la disparition des guerres civiles les hommes ont repris courage. Le demi-siècle qui précéda la destruction des monastères, loin d'être une époque d'apathie et de nonchalance, fut témoin d'une grande et active renaissance de l'architecture. Ceci n'eût pu se produire si le système monastique avait généralement été dans un état de dégradation et de relâchement excessifs. Les sentiments que nourrit la copropriété sont fort peu puissants chez les communautés religieuses. C'est là un aiguillon bien insuffisant pour maintenir les choses en état. Quand le niveau ordinaire de la discipline est bas, on tend à remettre au lendemain les soucis du jour ; chacun se contente d'alléger son fardeau le plus possible et laisse les choses d'intérêt commun arriver jusqu'au bord de la ruine. Le sentiment de fierté personnelle, l'effort personnel qui jaillit soudain, ne suffisent pas : tant est vif le désir d'éviter tout ennui ! Le seul correctif est cela même qui forme l'essence de l'état religieux : la vie de communauté puissante et vigoureuse. Or celle-ci ne peut exister que là où régnent, à un degré raisonnable, l'ordre et la discipline. Aussi l'activité que le commencement du seizième siècle déploya à élever des édifices renferme-t-elle une morale pour qui sait la voir.

Quelque riches qu'aient été ces grands établissements, ils n'eussent pu entreprendre des œuvres

d'une telle magnificence si la vie cloîtrée n'avait conservé sa trempe saine et robuste.

Ces travaux ne furent pas accomplis, comme on l'insinue souvent, aux dépens des églises paroissiales. Les exemples sont nombreux : un seul suffira. A quelques pas de la cathédrale de Coventry se dresse l'église de la Sainte-Trinité, et, à quelques pas de celle-ci se trouve l'église de Saint-Michel : deux des édifices religieux les plus imposants du royaume, et tous deux placés sous la dépendance du prieuré de la cathédrale. Si les moines avaient nourri une jalousie peu digne, ils auraient pu aisément empêcher l'érection de ces temples grandioses. Dans des cas comme ceux-ci, ne l'oublions pas, les édifices ne leur étaient pas destinés. Les chanoines Augustins desservaient assez fréquemment les églises placées sous leur juridiction, mais les moines très rarement. On dira peut-être qu'en agissant, en de si nombreuses occasions, comme s'ils eussent été les simples vicaires des maisons religieuses, certains membres du clergé séculier semblaient être dans une situation d'infériorité et de dépendance : mais souvenons-nous que s'ils faisaient partie du clergé, c'est souvent aux moines qu'ils le devaient. Sans parler de l'éducation qu'ils recevaient habituellement dans les écoles libres des maisons religieuses, beaucoup d'entre eux (et les registres épiscopaux en témoignent d'une manière frappante) étaient ordonnés en vertu d'un « titre »

onféré par un monastère ou un couvent quelconque. Ze fait est mis en lumière par la diminution extraordilaire du nombre des aspirants à la prêtrise qui suivit a destruction des monastères, et il explique les vides jui se produisirent dans les rangs du clergé paroissial 3t dont on se plaignait si souvent quelques années )lus tard (1).

L'unique échantillon qui nous soit resté, en fait de hroniques religieuses de l'époque des guerres ciiles (2), — celle de Croyland, lieu éloigné du théâ-

1. En examinant les registres archiépiscopaux du diocèse d'York, on voit [lie 6.190 prêtres furent ordonnés entre 1501 et 1539. Sur ce nombre, 1.415 taient des religieux, 4.698 étaient des |séculiers présentés pour l'ordination ;n vertu d'un « titre » concédé par un monastère ou un couvent, et 77 en ertu d'un titre donné par un collège, c'est-à-dire ratione beneficii. La noyenne annuelle des ordinations, dans le diocèse d'York, pendant ces 9 années, dépassa 158. Le registre de l'archevêque Edward Lee montre [u'en 1536, 92 prêtres furent ordonnés; en 1537, néant; en 1538, 20 seulenent ; en 1539, le chiffre des ordinations s'était abaissé à 8. Sur ce nombre , n prêtre, dans la première partie de l'année 1539, reçut son titre d'une naison religieuse, et un autre, dans la seconde moitié de l'année, fut ordonné race « au titre de 4 livres sterliug à lui accordé par le roi, sur les biens u monastère de Worksop ». Après 1539, les ordinations sont peu nomjreuses, et l'on voit des gens présenter des « titres » fondés sur les prouesses d'un noble ou d'un gentilhomme.

2. La pénurie des annales religieuses, dans la dernière période, est chose emarquable. On peut en donner pourtant une explication bien simple. Et 'abord, la génération qui enfanta un Gommines, un Machiavel et ua Marin anudo était peu faite pour rédiger des annales du genre de celles de Mat-

hew Paris et de William de Malmesbury. En second lieu, il est très pro-

able qu'une foule de documents de cette sorte furent détruits lors de la dis-

olution. Le petit fragment qui nous reste du livre du moine de Saint-

ugustin, à Cantorbéry, montre que les annalistes des cloîtres étaient encore

l'œuvre. Et ce n'est pas là, selon toute vraisemblance, un cas isolé. Les

hroniques de cette espèce, néanmoins, ne ressemblaient pas aux grands

3-folios du Scriptorium de Saint- Albans; d'apparence mesquine et pauvre,

es sur papier, et surtout n'ayant rien à faire avec les propriétés et les

omaines, elles durent paraître de nulle valeur aux spoliateurs des maisons

ligieuses, et ainsi elles furent ou perdues ou détruites. En troisième lieu,

gouvernement desTudors était d'une nature telle qu'un Matthew Paris,

Henri mu — I. c

tre des troubles, — nous laisse entrevoir une existence d'activité continue. Outre l'école libre, il fallait, pour remplir les exigences du chœur, une école de musique et de chant. L'architecture, la peinture, la sculpture, la construction des orgues, la fonte des cloches et cette industrie que l'habileté anglaise avait élevée à la hauteur d'un art, — la broderie, — toutes ces études étaient cultivées et encouragées à l'abbaye de Croylandavec autant de diligence que jamais. Aussi bien les moines n'étaient pas si attachés aux usages de l'ancien temps qu'ils ne fussent prêts à accueillir avec joie les découvertes plus récentes. On ne doit pas oublier qu'en Angleterre, — et non pas en Angleterre seulement, — les premières presses à imprimer furent installées dans les monastères.

De plus, les grands établissements religieux procuraient aux populations des campagnes la vue de ces splendeurs qui sont maintenant confinées dans les centres plus considérables et plus populeux. Les riches vêtements et l'argenterie précieuse gardés au trésor du cloître n'étaient pas des biens purement personnels : le peuple entier en avait la jouissance, Les fêtes succédaient aux fêtes, et les trésors s'étalaient dans leur magnificence enchanteresse, au

ou même un William de Newbury, c'est-à-dire des hommes disposés à dire la vérité, n'auraient guère pu espérer finir leurs jours dans leur couvent. Il ne faut pas demander à un homme de devenir un héros dans l'unique dessein de satisfaire la curiosité de la postérité. Rien d'étonnant, donc, si les moines de la dernière époque négligèrent leurs annales pour s'employer de préférence à d'autres occupations.

milieu des réjouissances communes. C'est ainsi que les monastères éclairaient d'un rayon de lumineuse allégresse la vie de la grande masse du peuple, dont le sort est fait de privations, de tristesses et de douleurs.

Si nous avons insisté, c'était pour montrer qu'au seizième siècle les monastères constituaient, dans la vie sociale de l'Angleterre, un élément à la fois populaire et bienfaisant. 11 importe peu, en l'espèce, que les accusations du « Livre Noir » (ou « Comperta ») soient fondées ou non. Si elles étaient fondées, la vérité de nos assertions serait encore plus évidente : car seul un irrésistible sentiment de reconnaissance pour les bienfaits que les monastères répandaient sur tout le pays eût pu, devant une telle énumération d'iniquités, les empêcher de tomber écrasés sous des malédictions universelles. Mais quelle est donc la vérité? Du côté du clergé séculier, qu'on serait tenté de prendre pour le rival naturel des religieux, la voix de l'évêque Fisher, le premier de tous par son amour de la science solide et de la piété, s'éleva, interprète fidèle, pour défendre les monastères. Parmi les nobles qui, dans la suite, eurent part au butin, plus d'un plaida, avant l'événement, en faveur du maintien d'une maison aux intérêts de laquelle il était lié. La p.nsée du peuple se traduisit par les soulèvements qui eurent lieu dans l'est et dans le nord et, plus tard.

dans l'ouest. Aujourd'hui seulement que l'histoire de l'époque, appuyée sur les documents, se révèle à nous de plus en plus, nous commençons à comprendre que ces mouvements de l'opinion furent bien près de réussir, — ce qui eût changé le cours de notre histoire. Les voix qui s'élevèrent contre les moines étaient celles des agents de Crumwell, de ses scribes mercenaires et des parvenus de la Réforme, qui formaient la tourbe des diffamateurs les plus féroces et les plus immondes qui aient jamais déshonoré une cause révolutionnaire. Les siècles récents ont cru à leurs fables en toute sincérité, mais le temps a fini par nous montrer que les monastères ne perdirent pas, jusqu'au jour de leur chute, leurs droits à la bienveillance, à la vénération et à l'amour du peuple anglais.

ET

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