‹ Henri VIII et les monastères anglaisChapitre 70 sur 288 · Ibid., n · texte numérisé non relu

Ibid., n

oublier que l'évêque de Rochester n'était pas un homme ordinaire. C'était un ecclésiastique d'un talent et d'un savoir supérieurs, et, différant en cela de tant d'autres évêques de son temps, il n'avait pas usé sa vie au service de la Cour ou aux affaires de l'État, et ainsi son jugement ne s'était pas faussé en matière spirituelle. On l'estimait à bon droit le plus savant évêque d'Angleterre, et, à un certain moment, Henri VIII le mettait au-dessus de tous les ecclésiastiques de la chrétienté (1). D'un âge avancé, d'une sage prudence, d'un jugement mûri par une expérience vaste et variée, il est peu probable qu'il ait mal déchiffré le caractère d'Elisabeth Barton et celui de son conseiller et confesseur, le Dr Bocking (2).

Lorsque Henri et Crumwell résolurent de traduire

1. « Quid quod tanta virtus viri, tanta integritas, tanta fama fuit per inimicorum oi*a eruperit. Nam Henricus ipse octavus (ut reverendissimus Polus Gardinalis scriptum reliquit) eum in Europse totius theologis primas tenere multis audientibus fassus est. » Brit. Muséum, Arundel Manuscript, 152, f. 238 b. Vie (manuscrite) de l'évêque Fisher.

2. L'opinion du vénérable évêque Fisher sur le soin qu'il faut prendre de ne pas accepter avec trop de légèreté de prétendues prophéties ressort clairement de ses appréciations sur Savonarole : « Comment peut-il être certain, s'écrie-t-il à propos de Luther, que tout ce qu'il enseigne ■ vient du ciel, à moins de lui avoir été clairement révélé?... Et même dans ce cas, pareilles révélations sont pour ^ordinaire trompeuses. Car on découvre souvent que ce qu'on croyait émaner de Dieu procède du démon. Saint Paul ne dit-il pas que Satan se transfigure en ange de lumière?... Et il y eut aussi, de notre temps, un homme qui n'était point dépourvu de science, Jérôme, de Florence, lequel prédisait constamment aux Florentins bien des choses à venir : aussi était-il fort estimé des maîtres de la ville et du peuple. Mais après sa mort, aucune des choses qu'il avait prédites n'arriva, et ceci nous montre évidemment (si nous en croyons Jérémie) que ces prophéties n'étaient pas de Dieu... Jérôme fut donc déçu lui-même (comme on pent s'en rendre compte), quoiqu'il fût un homme illustre par sa prédication et par sa vie — à en juger humainement — et qui, dans son enseignement, ne s'écartait point des Pères orthodoxes de l'épaisseur d'un cheveu, sinon qu'il méprisa l'excommunication lancée contre lui et qu'il enseigna aux autres à n'en pas faire cas davantage. Ainsi donc, puisqu'un homme si grand et si catholique a pu être séduit par les révélations/quelle certitude avons-nous des

en justice la religieuse et ses compagnons, le nom de l'évêque de Rochester fut aussitôt prononcé comme l'un de ceux qui avaient été mêlés à cette affaire. Il avait été, dès l'origine, un des principaux adversaires du divorce d'Henri et de Catherine, et l'estime où on le tenait en faisait peut-être le plus dangereux ennemi de la politique royale. Pour Crumwell, dont la position ne pouvait être affermie que parle maintien du divorce et l'accomplissement du mariage d'Henri avec Anne Boleyn, l'occasion de porter un coup à Fisher en l'impliquant dans l'affaire de la nonne du Kent était trop précieuse pour qu'il la laissât échapper. Il envoya à l'évêque un message accompagné d'un conseil sûrement perfide : le meilleur parti qu'il eût à prendre, lui déclarait-il, était de s'avouer coupable et de s'abandonner à la merci du roi . On ignore si la réponse de Fisher existe encore, mais la longue réplique de Crumwell nous éclaire entièrement sur le contenu de la lettre détruite : « Attendu, écrit le ministre, que vous tachez à vous excuser d'avoir écouté, cru et tenu secrètes les révélations fausses et mensongères de la nonne, et d'avoir maintes fois envoyé votre aumônier auprès d'elle, en prétextant le dessein que vous aviez de reconnaître, par ces conversations, si ses révélations étaient de Dieu ou non, et en citant divers passages de l'Écriture qui vous enjoignaient de ne les pas accepter avant d'en faire la preuve : il ressort clairement de vos propres lettres, monseigneur, que vous n'avez poinl employé un moyen légitime pour les mettre à l'épreuve, elle et ses révélations. Vous écrivez que rous aviez conçu une /un/te opinion de la sainteté de

■évélations de Luther? » — Asserlionum hegis Defensio, cap. i, Opéra, 5d. 1507, |». 109.

cette femme pour plusieurs raisons indiquées dansvds lettres, dont la première s'appuie sur la rumeur publique et la réputation universelle de la nonne ; la seconde, sur ce qu'elle entra en religion après ses extases ; la troisième, sur ce fait qu'on vous rapporta que son père spirituel, homme savant et pieux, témoignerait en faveur de sa grande sainteté ; la quatrième, sur ce qu'on vous informa que plusieurs autres prêtres vertueux, gens de science et de bonne réputation, en témoigneraient de même (or, avec ce père spirituel et ces prêtres vous ne vous êtes jamais entretenu, comme vous l'avouez dans votre lettre); la cinquième, sur les éloges à elle donnés par le défunt Monseigneur de Cantorbéry, qui vous prouva, dites- vous (1), qu'elle avait nombre de belles visions ; la sixième, sur cette parole du prophète Amos : Non favet Dominas Deus verbum nisi revelaverit secretum suum ad servos suos prophetas (2). . . »

Crumwell, comme on le pense, fit peu de cas de ces raisons que donnait l'évêque pour justifier « la haute opinion qu'il avait conçue » de la sainteté d'Elisabeth Barton. 11 déclara qu'à son avis la confiance de l'évêque en cette fdle provenait de ce qu'il était hostile au divorce du roi, et de ce que les révélations de la religieuse s'accordaient avec ses propres

1. N. Harpsfield, («c Pretended Divorce », Gamden Society, p. 178) dit, à propos du rôle de Warham en cette occasion : « Ce Warham fut élevé aux Nouveaux Collèges de Winchester et d'Oxford. C'était un homme de grande science et de très profonde sagesse, qui fut lord chancelier du royaume avant le cardinal. » Il encourut le déplaisir du roi « pour avoir caché l'affaire de la nonne, Elisabeth Barton..., et Crumwell qui, après la chute du cardinal acquit auprès du roi une influence et un crédit considérables, disait avec haine et mépri que, si le roi se laissait mener par lui parce qu'il était archevêque, il fallait le pendre bien haut afin qu'il pût bénir le monde entier avec ses talons. »

2. Wright, « Suppression of Monasteries », Camden Society, p. 27.

vues et ses désirs en Fespèce. Il lui dit nettement que les excuses qu'il avait fait valoir pour n'avoir pas averti le roi des révélations d'Elisabeth Barton ne servaient de rien. « Si l'affaire vient en justice, ajoutait-il, il suffira de votre propre aveu contenu dans ces lettres, et des témoins qui sont contre vous, pour vous condamner (1). »

Il terminait en pressant encore Févêque de s'abandonner à la clémence du roi « pour sa négligence, son incurie et pour l'offense commise dans le cas présent envers Sa Majesté. Et j'ose répondre, ajoute-t-il, que Sa Majesté vous accordera de nouveau avec bienveillance sa gracieuse faveur, toute cause de déplaisir antérieure étant oubliée et pardonnée (2). »

L'offre ainsi faite à Févêque Fisher pour gagner son appui en faveur de la politique royale, à condition qu'il séparât sa cause de celle de la « fille du Kent », cette offre, même accompagnée d'une menace de condamnation au cas où il refuserait de s'avouer coupable, n'obtint pas le succès qu'on en attendait. Le nom de Fisher fut donc compris dans le « bill d'attainder » présenté au parlement en février 1534. L'évêque était malade, et il demanda la permission de ne pas aller siéger à sa place dans la Chambre des lords. En même temps, il déclara au roi qu'il lui aurait communiqué tout ce qu'il savait des révélations de la religieuse à son

1. Amos (« Statutes of Henry VIII », p. 52) dit ceci : « Fisher mérite admiration de la postérité pour avoir repoussé l'offre si tentante de pardon

jue lui fit (Irumwell à condition « d écrire au roi, de reconnaître son offense

et d'implorer son pardon ».ll refusa d'acheter sa sûreté au prix d'un men-

de se dénoncer comme violateur d'une loi qu'il n'avait jamais

■freinte : un repentir simulé aurait pu nuire aux personnes impliquées dans

a même accusation que lui. »

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