Ibid., VI, no
ne faisait point mystère de ses opinions. Le roi savait bien à quoi s'en tenir. En effet, elle lui demanda une entrevue, dans laquelle elle blâma hardiment ses actes et lui prédit que les desseins qu'il méditait d'accomplir lui attireraient le déplaisir de Dieu. Il paraît même qu'elle se risqua jusqu'à lui dire que persister dans sa conduite politique, c'était perdre sa couronne. Malheureusement pour elle, l'oreille du roi ne fut pas seule à recueillir ces avertissements. On commençait à se chuchoter tout bas les paroles de la religieuse sur le déplaisir que causaient à Dieu les actions du roi, ainsi que ses allusions à d'autres conséquences possibles pour Henri. Et, sans aucun doute, ces paroles étaient fort exagérées et embellies quand elles parvenaient aux oreilles toujours vigilantes de Crumwell.
La situation en Angleterre, vers la mi-été de l'année 1533, était critique. Il devenait donc de la plus haute importance pour les projets du ministre, de son maître et d'Anne Boleyn, qui maintenant régnait en souveraine sur le cœur d'Henri, d'étouffer au plus tôt toute velléité de mécontentement populaire. Il leur fallait à tout prix empocher tout ce qui pouvait faire éclater l'hostilité sourde que l'on nourrissait contre leur triple alliance. Aussi était-il nécessaire, en premier lieu, d'imprimer le stigmate de l'hypocrisie et du mensonge au front de la « Sainte Fille du Kent », si universellement vénérée et respectée : chose indispensable pour la décréditer auprès du peuple et prévenir tout*'- les conséquences fâcheuses qui pourraient résulter de la croyance en son inspiration surnaturelle. Dès le premier instant, Crumwell affecta nécessairement de la traiter avec mépris : c'est à son instigation que
le parlement la flétrit plus tard de l'appellation que Crumwell, dès avant l'interrogatoire, lui avait appliquée : « la nonne hypocrite » (1).
Cranmer, se conformant aux ordres de Crumwell, enjoignit, vers le milieu du mois de juillet 1533, à la prieure du couvent du Saint-Sépulcre de lui amener Elisabeth Barton à Oxford, afin de la soumettre à un interrogatoire (2). Dans cette entrevue, l'archevêque ne put, selon toute apparence, convaincre la religieuse d'autre crime que de celui de croire fermement en la réalité de ses visions et révélations. Le 1 1 août, Richard Gwent, doyen d'Arches, rapportait, dans une lettre à Crumwell, les détails de cet interrogatoire. « Lorsque, dit-il, Mgr de Cantorbéry l'eut examinée sur les questions que vous aviez fixées, elle commença de devenir plus ouverte et désira parler à Monseigneur en particulier, et alors elle lui avoua nombre de sottes folies. Et la plus grande était qu'à la Pentecôte dernière, elle obtint, dans l'une de ses extases, une réponse indécise au sujet de Leurs Majestés le Roi et la Reine : car elle n'indiquait pas de façon certaine quel succès ils auraient en l'affaire. Mais elle reçut l'assurance qu'à sa prochaine extase elle aurait, sans faute, une réponse précise. C'est pourquoi elle pria Monseigneur de lui permettre d'aller à Court of Street, où elle doit tomber en extase cette semaine ; après quoi, elle sera parfaitement instruite. » Rajoute que l'archevêque lui accorda la permission, « espérant ainsi percer sa folle dissimulation ». « N'eût été votre liste de questions, dit-il en terminant, elle n'eût rien avoué, car Monseigneur ne fait encore que jouer avec elle, comme s'il croyait à
\. « Calendar », VI, n° 887.