‹ HenriadeChapitre 12 sur 69 · DE HENRI IV · texte numérisé non relu

DE HENRI IV

JLjE plus horrible acculent qui soit jamais arrivé en Europe , a produit les plus odieuses conjectures. Presque tous les mémoires du tems de la mort de Henri IV , jettent également des soupçons sur les ennemis de ce bon Roi , sur les courtisans , sur les Jésuites , sur sa maîtresse , sur sa femme même. Ces accusations durent encore , et en ne parle jamais de cet assassinat sans former un jugement téméraire. J'ai toujours été étonné de cette facilité malheureuse avec laquelle les hommes les plus incapables d'une méchante action aiment à imputer les crimes les plus affreux aux hommes d'Etat , aux hommes en place. On veut se venger de leur grandeur , en les accusant ; on veut se faire valoir en racontant fies anecdotes étranges. Il en est de la conversation comme d'un spectacle , comme d'une tragédie dans laquelle il faut attacher par de grandes passions et par de grands crimes

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Des voleurs assassinent Vergier dans la rue ; tout Paris accuse de ce meurtre un grand prince. Une rougeole pourprée enlevé des personnes considérables , il faut qu'elles aient été toutes empoisonnées. L'absurdité de l'accusation , le défaut total de preuves , rien n'arrête \ et la calomnie passant de bouche en bouche , et bientôt de livre en livre , devient une vérité importante aux yeux de la postérité toujours cruelle. Depuis que je m'applique à l'Histoire, je ne cesse de rn'indigaer contre ces accusations sans preuves, dont les Historiens se plaisent à noircir leurs ouvrages.

La mère de Henri IV mourut d'une pleurésie ; combien d'auteurs la font empoisonner par un marchand de gants qui lui vendit des gants parfumés , et qui était , dit-on , l'empoisonneur à brevet de Catherine de Mëïiïcié. On ne s'avise guère de douter que le Pape Alexandre VI ne soit mort du poison qu'il avait préparé pour le Cardinal Cométo . et pour quelques autres Cardinaux , dont il voulait , dit-on , être l'héritier. Guicciardin , auteur contemporain , auteur respecté , dit qu'on imputait la mort de ce Pontife à ce crime et à ce châiiment du crime : il ne dit pas que le Pape fût un empoisonneur , il le laisse entendre , et l'Europe ne i'a que trop bien entendu.

Et moi , j'ose dire à Guicciardin : L'Europe est trompée par vous , et vous l ' ave\ ctépar votre passion.

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Voirs êtes l'ennemi du Pape , vous avez trop cru votre haine et les actions de sa vie. 11 avait , à la vérité , exercé des vengeances cruelles et perfides contre des ennemis aussi perfides et aussi cruels que lui ; de là vous concluez qu' un Pape de soixante et quatorze ans n'est pas mort d'une façon naturelle; vous prétendez , sur des rapports vagues , qu'un vieux Souverain , dont les coffres étaient remplis alors de plus d'un million de ducats d'or , voulut empoisonner quelques Cardinaux pour s'emparer de leur mobilier ; mais ce mobilier était-il un objet si important l Ces effets étaient presque toujours enlevés par les valets-de-chambre avant que les Papes pussent en saisir quelques dépouilles. Comment pouvez-vous croire qu'un homme prudent ait voulu hasarder, pour un aussi petit gain, une action si infâme, une action qui demandait des complices, et qui , tôt ou tard , eût été découverte l Ne dois-je pas croire le journal de la maladie du Pape , plutôt qu'un bruit populaire? Ce journal le fait mourir d'une fièvre double-tierce. 11 n'y a pas le moindre vestige de preuve d« cette accusation intentée contre sa mémoire. Son fils Borgia tomba malade dans le temps de la mort de son père ; voilà ie seul fondement de l'histoire du poison. Le père et le fils sont malades en même teins ; donc ils sont empoisonnés : ils sont l'un et l'autre de grands politiques , des princes sans scrupule ; donc ils sont atteints du poison même qu'ils destinaient à douze Cardinaux. C'est ainsi que raisonne l'animos'hé c'est la logique d'un peuple qui déleste son maître;

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mais ce ne doit pas être celle d'un historien. Il se porte pour juge , il prononce les arrêts de la postérité : il ne doit déclarer personne coupable sans des preuves évidentes.

Ce que je dis de Guicciardin , je le dirai des mémoires de Sull) iu sujet de la mort de Heuri IV. Ces mémoires lurent compusés par des secrétaires du Duc de Suliy , alors disgracié par Marie de Médiciï ; on y laisse échapper quelques soupçons sur cette Princesse , que la mort de Henri IV faisait maîtresse du royaume , et sur le Duc d'Epernon , qui servit à la faire déclarer régente. Mézerai , plus hardi que judicieux, fortifie ces soupçons: et Celui qui vient de faire imprimer le sixième tome des mémoires de Coudé , fait ses efforts pour donner au malheureux Ravaillac les complices les plus respectables. N'y a-t-il donc pas assez de crimes sur la terre ? faut-il encore en chercher où il n'y en a point l

On accuse à la fois le P. Alagona , Jésuite , oncle du Duc de Lerme , tout le Conseil espagnol ; la Reine Marie de Médicis , la maîtresse de Henri IV , madame de Verneuil et le Duc d'Epernon. Choisissez donc. Si la maîtresse est coupable , il n'y a pas d'apparence que l'épouse le soit ; si le Conseil d'Espagne , a mis , dans Naples , le couteau à la main de Ravaillac , ce n'est donc pas le Duc d'Epernon qui Ta séduit dans Paris ; lui que Ravaillac appelait

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Catholique à gros grains , comme il est prouvé au procès ; lui qui n'avait fait que des actions généreuses , lui qui d'ailleurs empêcha qu'on ne tuât Ravaiilac à l'instant qu'on le reconnut tenant son couteau sanglant , et qui voulut qu'on le réservât à la question et au supplice.

Il y a des preuves , dit Mézerai , que des Prêtres avaient mené Ravaiilac jusqu'à Naples. Je réponds qu'il n'y a aucune preuve. Consultez le procès criminel de ce monstre , vous y trouverez tout le contraire. Je ne sais quelles dépositions vagues d'un nommé du Jardin et d'une Descomans, ne sont pas des allégations à opposer aux aveux que fit Ravaiilac dans les tortures. Rien n'est plus simple , plus ingénu, moins embarrassé , moins inconstant ; rien par conséquent de plus vrai que toutes ses réponses. Quel intérêt aurait-il eu à cacher les noms de ceux qui l'auraient abusé .' Je conçois bien qu'un scélérat associé à d'autres scélérats de sa trempe , celé d'abord ses complices. Les brigands s'en font un point d'honneur ; car il y a de ce qu'on appelle honneur jusque dans le crime ; cependant ils avouent tout à la fin. Comment donc un jeune homme qu'on aura séduit , un fanatique à qui on aura fait accroire qu'il sera protégé , ne décélerait-il pas ses séducteurs l Comment , dans l'horreur des tortures , n'accuserait-il pas les imposteurs qui l'ont rendu le plus malheureux des hommes ? N'est-ce pas là le premier mouvement du cœur humain l

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Ravaillac persiste toujours à dire dans ses interrogatoires : J'ai cru bien faire en tuant un Roi qui voulait faire la guerre au Pape ; j'ai eu des visions , des révélations ; j'ai cru servir Dieu ; je reconnais que je me suis trompé , et que je suis coupable d'un crime horrible ; js n'y ai été jamais excité par personne. Voilà la substance de toutes ses réponses. Il avoue que le jour de l'assassinat il avait été dévotement à la messe : il avoue qu'il avait voulu plusieurs fois parler au Foi , pour le détourner de faire la guerre en faveur des Princes hérétiques : il avoue que le dessein de tuer le Roi l'a déjà tenté deux fois , qu'il y a résisté : qu'il a quitté Paris pour se rendre le crime impossible ; qu'il y est retourné vaincu par son fanatisme. 11 signe l'un de ses interrogatoires : François Ravaillac.

Que toujours dans mon cœur Jésus soit lo vainqueur.

Qui ne reconnaît , qui ne voit à ces deux vers , dont il accompagna sa signature , un malheureux dévot dont le cerveau égaré était empoisonné de tous les venins de la Lipue !

Ses complices étaient la superstition et la fureur, qui animèrent Jean Châtel, Pierre Barrière , Jacques Clément. C'était l'esprit de Poltrot qui assassina le Duc de Guise ; c'étaient les maximes de Balthazard Gérard , assassin du Prince d'Orange. Ravaillac avait été Feuillant > et il suffisait alors d'avoir été

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moine pour croire que c'était une œuvre méritoire de tuer un Prince ennemi de sa religion. On s'étonne qu'on ait attenté plusieurs fois sur la vie de Henri IV , le meilleur des Rois; on devrait s'étonner que les assassins n'aient pas été en plus grand nombre. Chaque superstitieux avait continuellement devant les yeux Aod assassinant le Roi des Philistins , Judith se prostituant a. Holoferne , pour l'égorger dormant entre ses bras , Samuel coupant par morceaux un Roi prisonnier de guerre, envers qui Saûl n'osait violer le droit des nations. Rien n'avertissait alors que ces cas particuliers étaient des exceptions , des inspirations , des ordres qui ne tiraient point à conséquence : on les prenait pour la loi générale. Tout encourageait à la démence, tout consacrait le parricide. Il me paraît bien prouvé par l'esprit de superstition , de fureur et d'ignorance qui dominait , et par la connaissance du cœur humain , et par les interrogatoires de Ravaillac , qu'il n'eut aucun complice. Il faut surtout s'en tenir à ses confessions , faites à la mort devant les juges. Ces confessions prouvent expressément que Jean Châtel avait commis son parricide dans l'espérance d'être moins damné, et Ravaillac dans l'espérance d'être sauvé.

Il le faut avouer, ces monstres étaient fervens dans la foi. Ravaillac se recommande , en pleurant , à Saint François , son patron , et à tous les Saints : il se confesse avant de recevoir la question ;

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il charge deux Docteurs, auxquels il s'est confessé , d'assurer le greffier que jamais il n'a parlé à personne du dessein de tuerie Roi : il avoue seulement qu'il a parlé au P. d'Aubiguy , Jésuite , de quelques visions qu'il a eues ; et le P. d'Aub gn dit très-prudemment qu'il ne s'en souvient pas : enfin le criminel jure jusqu'au dernier moment , sur sa damnation éternelle , qu'il est le seul coupable , et il le jure plein de repentir. Sont-ce-là des raisons l Sont-ce-là des preuves suffisantes l

Cependant l'éditeur du sixième tome des mémoires de Condé insiste encore ; il recherche un passage des mémoires de l'Etoile , dans lequel on fait dire à Ravaillac dans la place de l'exécution: On m'a bien trompé quand on m'a voulu persuader que le coup que je ferais serait bien reçu du peuple, puisqu'il fournit lui-même des chevaux pour me déchirer. Premièrement ces paroles ne sont point rapportées dans le procès- verbal de l'exécution. Secondement , il est vrai , peut-être , que Ravailkc dit , ou voulut dire : On m'a bien trompé quand on me disait : Ls Roi est haï ; on se réjouira de sa mort» Il voyait le contraire , et que le peuple le regrettait ; il se voyait l'objet de l'horreur publique , il pouvait bien dire : On m'a trompé. En effet, s'il n'avait jamais entendu justinerdanslesconversationsle crime de Jean Châtel , s'il n'avait pas eu les oreilles rebattues des maximes fanatiques de la Ligue , il n'eût jamais commis ce parricide. Voilà l'unique sens de

ces

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ces paroles. Mais les a-t-il prononcées l Qui l'a dit à M. de l'Etoile ! Un bruit de ville qu'il rapporte , prévaudra-t-il sur un procès-verbal ! Dois - je en croire M. de l'Etoile , qui écrivait le soir tous les contes populaires qu'il avait entendus le jour ? Défions-nous de tous ces journaux , qui sont des recueils de tout ce que la renommée débite.

Je lus , il y a quelques années , dix-huit tomes in-folio ~ des mémoires du feu marquis de Dangeau, j'y trouvai ces propres paroles : «1 La Reine d'Es- » pagne , Marie-Louise d'Orléans , est morte em- » poisonnée par le marquis de Masfeld ; le poison » avait été mis dans une tourte d'anguilles : la » comtesse de Pernits , qui mangea la desserte de> » la Reine , en est morte aussi ; trois Caméristes en )> ont été malades : le Roi l'a dit ce soir à son petit s> couvert. » Qui ne croirait un tel fait circonstancié, appuyé du témoignage de Louis XIV , et rapport© par un courtisan de ce Monarque , par un homme d'honneur qui avait soin de recueillir loates les anecdotes ? Cependant il est très-faux que la comtesse de Pernits soit morte alors ; il est tout aussi faux que Louis XIV ait prononcé des paroles aussi indiscrettes. Ce n'était point M. de Dangeau qui faisait ces malheureux mémoires ; c'était un vieux valet-de-chambre imbécille qui se mêlait de faire , à tort et à travers , des gazettes manuscrites de toutes les sottises qu'il entendait dans les antichambres. Je suppose cependant que ces mémoires

266 Dissertation sur la Mort de Henri TP. tentassent , dans cent ans , entre les mains de quelque compilateur; que de calomnies alors sous presse! f|ue de mensonges répétés dans tous les journaux i Il faut tout lire avec défiance. Aristote avait bien raison , quand il disait que le doute eut le corn* mencement de la sagesse.

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