Chapitre
Virgile venant ensuite , qui réunit dans son ouvrage le plan de l'Iliade et celui de l'Odyssée , il fallut qu'ils cherchassent encore de nouveaux expédions pour ajuster leurs règles à l'Enéide. Ils ont fait àpeu-près comme les astronomes , qui inventaient tous les jours des cercles imaginaires , et créaient ou anéantissaient un ciel ou deux de cristal à la moindre difficulté.
Si un de ceux qu'on nomme savans , et qui se croient tels, venait vous dire : Le Poème épique est une longue fable inventée pour enseigner une vérité morale , et dans laquelle un Héros achevé quelque grande action , avec le secours des Dieux , dans l'espace iïune année ; il faudrait lui répondre : votre définition est très-fausse ; car , sans examiner si l'Iliade à'Homere est d'accord avec votre règle , les Anglais ont un poëme épique , dont le héros , loin de venir à bout d'une grande entreprise parle secours céleste en une année , est trompé par le Diable et par sa femme en un jous , et chassé du paradis terrestre pour avoir désobéi à Dieu. Ce poëme cependant est mis , par les Anglais , au niveau de l'Iliade , et beaucoup de personnes le préfèrent à Homère , avec quelque apparence de raison.
Mais , me direz-vous , le poème épique ne serat-il donc que le récit d'une aventure malheureuse ? Non : cette définition serait aussi fausse que l'autre. h' Œdipe de Sophocle, le Cinna de Corneille ', VAthalie de Racine , le César de Shakespear , le Caton à'Adisson > la Mérope du marquis Scipicn Maffei ,
270 Essai sur la Poésie épique ,
le Roland de Quinault , sont toutes de belles tragédies , et j'ose dire , toutes d'une nature différente. On aurait besoin en quelque sorte d'une définition particulière pour chacune d'elles.
11 faut , dans tous les arts , se donner bien de garde de ces définitions trompeuses , par lesquelles nous osons exclure toutes les beautés qui nous sont inconnues , ou que la coutume ne nous a point encore rendues familières. 11 n'en est point des arts , et sur-tout de ceux qui dépendent de l'imagination , comme des ouvrages de la nature : nous pouvons définir les métaux , parce que leur nature est toujours la même ; mais presque tous les ouvrages des hommes changent , ainsi que l'imagination qui les produit. Les coutumes , les langues , le goût des peuples les plus voisins différent. Que dis-je l la même nation n'est plus reconnaissable au bout de quatre siècles. Dans les arts qui dépendent- purement île Hmagmaiion , il y a autant de révolutions que dans les états : ils changent en mille manières , tandis qu'on cherche à les fixer.
La musique des anciens Grecs , autant que nous 'pouvons juger, était très-différente de la nôtre, Celle des Italiens d'aujourd'hui n'est plus celle de Luigi et de Carissimi : des airs Persans ne plairaient pas assurément à des oreilles Européanes ; mais , sans aller si loin , un Français accoutumé à nos opéra , ne peut s'empêcher de rire la première fois qu'il entend du récitatif en Italie. Autant en fait un Italien à l'opéra de Paris , et tous deux ont également tort , ne considérant point que le réci