‹ HenriadeChapitre 19 sur 69 · Chapitre I · texte numérisé non relu

Chapitre I

i> ces déserts désolés , ce donjon immense , enflam- >> nié comme une fournaise énorme. Mais de ces » flammes il ne sortait point de lumière ; ce sont des x ténèbres visibles , qui servent seulement à décou- >> vrir des spectacles de désolation , des régions de » douleur , dont jamais n'approchent le repos ni 9 la paix ; où l'on ne connaît point l'espérance , » connue par-tout ailleurs. »

Antonio de Solis , dans son excellente histoire de la conquête du Mexique , après avoir dit que l'endroit où Monté\ume consultait ses Dieux , était une large voûte souterraine , où de petits soupiraux laissaient à peine entrer la lumière , ajoute : O permittian solamente lo que bastava porque se viesse la oscuridad : " Où laissaient entrer seulement au- ?) tant de jour qu'il en fallait pour voir l'obsurité. » Ces ténèbres visibles de Milton ne sont point condamnés en Angleterre , et les Espagnols ne reprennent point cette même pensée dans Solis. Il est très-certain que les Français ne souffriraient point de pareilles libertés. Ce n'est pas assez que l'on puisse excuser la licence de ces expressions , l'exactitude Française n'admet rien qui ait besoin d'excuse.

Qu'il me soit permis , pour ne laisser aucun doute sur cette matière y de joindre un nouvel exemple à tous ceux que j'ai rapportés. Je le prendrai dans l'éloquence de la chaire. Qu'un homme comme le père Bourdaloue prêche devant une assemblée de la Communion Anglicane , et qu'animant par un geste noble un discours pathétique 3 il s'écrie : « Oui %

27$ Essai sur la Poésie épique ,

» chrétiens , vous étiez bien disposés ; mais le sang" » de cette veuve que vous avez abandonnée , mais » le sang de ce pauvre que vous avez laissé oppri- » mer , mais le sang de ces misérables dont vous » n'avez pas pris en main la cause; ce sang retom- » bera sur vous , et vos bonnes dispositions ne ser- » viront qu'à rendre sa voix plus forte pour de- » mander à Dieu vengeance de son infidélité. Ah ! » mes chers auditeurs , etc. » Ces paroles pathétiques , prononcées avec force, et accompagnées de grands gestes, feront rire un auditoire Anglais. Car autant qu'ils aiment sur le théâtre les expressions ampoulées et les mouvemens forcés de l'éloquence , autant ils goûtent dans la chaire une simplicité sans ornement. Un sermon en France est une longue déclamation scrupuleusement divisée en trois points, et récitée avec enthousiasme. En Angleterre, un s3rrnon est une dissertation solide , et quelquefois sèche , qu'un homme lit au peuple sans geste et sans aucun éclat de voix. En Italie, c'est une comédie spirituelle. En voila assez pour faire voir combien est grande la différence entre les goûts des nations. Je sais qu'il y a plusieurs personnes qui ne sauraient admettre ce sentiment. Ils disent que la raison et les passions sont par-tout les mêmes; cela est vrai , mais elles s'expriment par-tout diversement. Les hommes ont, en tout pays , un nez, des yeux et une bouche : cependant l'assemblage de§ traits , qui fait la beauté en France , ne réussira pas en Turquie ; ni une beauté Turque à la Chine ; et , ce qu'il y a de plus aimable en Asie et en Europe,

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