Chapitre I. 0~q
serait regardé comme un monstre dans îe pays de Guinée. Puisque la nature est si différente d'ellemême , comment veut-on asservir à des loix générales des arts sur lesquels la coutume , c'est-â-dire, l'inconstance a tant d'empire ?Si donc nous voulons avoir une connaissance un peu étendue de ces arls , il faut nous informer de quelle manière on les cultive chez toutes les nations. Il ne suffit pas, pour connaître l'Epopée , d'avoir lu Virgile et Homère ; comme ce n'est point assez , en fait de tragédie , d'avoir lu Sophocle et Euripide.
Nous devons admirer ce qui est universellement beau chez les anciens , nous devons nous prêter à ce qui était beau dans leur langue et dans leurs mœurs ; mais ce serait s'égarer étrangement que de les vouloir suivre en tout à la piste. Nous ne parlons point la même langue ; la religion , qui est presque toujours le fondement de la poésie épique , est parmi nous l'opposé de leur mythologie. Nos coutumes sont plus différentes de celles des héros du siège Troye que de celles des Américains. Nos combats , nos sièges , nos flottes n'ont pas la moindre ressemblance ; notre philosophie est en tout le contraire de- la leur. L'invention de la poudre , celle de la boussole, de l'imprimerie , tant d'autres arts qui ont été apportés récemment dans le monde y ent , en quelque façon, changé la face de l'universli faut peindre avec des couleurs vraies comme les anciens ; mais il ne faut pas peindre la même chose.
Q\x' Homère- nous représente ses Dieux s'enivrant
280 Essai sur la Poésie épique,
de nectar, et riant sans fin de la mauvaise grâce dont Vulcain leur sert à boire , cela était bon de son tems , où les Dieux étaient ce que les Fées sont dans le nôtre : mais assurément personne ne s'avisera aujuurd'hui de représenter dans un poëme une troupe d'anges et de saints buvant et riant à table. Que dirait-on d'un auteur qui irait , après Virgile , introduire des harpies enlevant le dîner de son h«ros , et qui changerait de vieux raisseaux en belles nymphes .' En un mot , admirons les anciens; mais que notre admiration ne soit pas une superstition aveugle ; et ne faisons pas cette injustice à la nature humaine et à nous - mêmes , de fermer nos yeux aux beautés qu'elle répand autour de nous, pour ne regarder et n*aimer que ses anciennes productions , dont nous ne pouvons pas juger avec tant de sûreté.
Il n'v a point de monument en Italie qui méritent plus l'attention d'un voyageur que la Jérusalem du Tasse ; Milton fait autant d'honneur à l'Angleterre que Newton. Camoèns est en Portugal ce que Milton est en Angleterre. Ce serait sans doute un grand plaisir , et même un grand avantage pour un homme qui pense , d'examiner toius ces poëmes épiques de différentes natures , nés en des siècles et dans des pays éloignés les uns des autres. Il me semble qu'il y a une satisfaction noble à regarder les portraits vivans de ces illustres personnages Grecs, Romains, Italiens , Anglais ; tous habillés , si je l'ose dire , à la manière de leurs pays.
C'est une entreprise au-delà de mes forces cme