Chapitre III
qui s'accorde si bien avec le génie , et qui semble être donnée aux véritablement grands hommes pour adoucir l'envie.
Comme les talens sont bornés , et qu'il arrive rarement qu'on touche aux deux extrémités à la fois , il n'était plus le même lorsqu'il écrivait en prose. Séneque le philosophe nous apprend que Virgile n'avait pas mieux réussi en prose que Cicéron ne passait pour avoir réussi en vers. Cependant il nous reste de très-beaux vers de Cicéron. Pourquoi Virgile n'aurait-il pu descendre à la prose , puisque Cicéron s'éleva quelquefois à la poésie.
Horace et lui furent comblés de biens par Auguste. Cet heureux tyran savait bien qu'un jour, sa réputation dépendrait d'eux. Aussi est-il arrivé que l'idée que ces deux grands écrivains nous ont donnée A' Auguste , a effacé l'horreur de ses proscriptions ; ils nous font aimer sa mémoire , ils ont fait , si j'ose le dire , illusion à toute la terre. Virgile mourut assez riche pour laisser des sommes considérables à Tucca , à Varius , à Mécénas et à l'Empereur même. On sait qu'il ordonna par son testament que l'on brûlât son Enéide , dont il n'était point satisfait ; mais on se donna bien de garde d'obéir à sa dernière volonté. Nous avons encore les vers qu'Juguste composa au sujet de cet ordre que Virgile avait donné en mourant ; ils sont beaux , et semblent partir du cœur.
Ergone supremis potuit vox improba verbis Tarn dirum roandare nefas \ ergo ibit in ignés Magoaque doctiloqui morietur Musa Maronis? etc.
294 Essai sur U Poésie épique,
Cet ouvrage , que l'autsur avait condamné aux flammes , est encore , avec ses défauts , le plu* beau monument qui nous reste de toute l'antiquité. Virgile tira le sujet de son poëme des traditions fabuleuses que la superstition populaire avait transmises jusqu'à lui ; à-peu-près comme Homère avait fondé son Iliade sur la tradition du siège de Troye ; car en vérité il n'est pas croyable qu'Homère et Virgile se soient soumis par avance a cette règle bizarre , que le père le Bossu a prétendu établir -y c'est de choisir son sujet avant ses personnages , et de disposer toutes les actions qui se passent dans le poëme avant que de savoir à qui on les attribuera. Cette règle peut avoir lieu dans la comédie , qui n'est qu'une représentation des ridicules du siècle , ou dans un roman frivole , qui n'est qu'un tissu de petites intrigues, lesquelles n'ont besoin ni de l'autorité de l'histoire , ni du poids d'aucun nom célèbre.
Les poètes épiques , au contraire , sont obligés de choisir un héros connu , dont le nom seul puisse imposer au lecteur , et un point d'histoire qui soir par lui-même intéressant. Tout poëte épique qui suivra la règle de le Bossu sera sûr de n'être jamais lu ; mais heureusement il est impossible de la suivre : car si vous tirez votre sujet tout entier de votre imagination , et que vous cherchiez ensuite quelqu'événement dans l'histoire pour l'adapter à votre fable , toutes les annales de l'univers ne pourraient pas vous fournir un événement entièrement conforme à votre plan : il faudra , de nécessité , que vous