Chapitre III
est lui-même ; s'il bronche quelquefois, c'est lorsqu'il se plie à suivre la marche d'un autre.
J'ai entendu souvent reprocher à Virgile de la stérilité dans l'invention. On le compare à ces -peintres qui ne savent point varier leurs figures. Voyez , dit-on , quelle profusion de caractères Homère a jetée dans son Iliade; au lieu que dans l' Enéide , le fort Cloanthe , le brave Gias et le fidèle Achate , sont des personnages insipides , des domestiques à'Enée , rien de plus , dont les noms ne servent qu'à remplir quelques vers. Cette remarque me paraît juste ; mais j'ose dire qu'elle tourne à l'avantage de Virgile. Il chante les actions à'Enée , et Homère l'oisiveté à! Achille. Le poëte Grec était dans la nécessité de suppléer à l'absence de son principal héros , et comme son talent était de faire des tableaux , plutôt que d'ourdir avec art la trame d'une fable intéressante , il a suivi l'impulsion de son génie , en représentant , avec plus de force que de choix , des caractères éclatans , mais qui ne touchent point. Virgile , au contraire , sentait qu'il ne fallait point affaiblir son principal personnage , et le perdre dans la foule. C'est au seul Enée qu'il a voulu et qu'il a dû nous attacher, aussi ne nous le fait-il jamais perdre de vue. Toute autre méthode aurait- gâté son poëme.
S aint-Ev remont dit qu'Enée est plus propre à être fondateur d'un Ordre de Moines que d'un Empire. Il est vrai qu'Enée passe , auprès de bien des gens, plutôt pour un dévot que pour un guerrier; mais leur préjugé vient de la fausse idée qu'ils ont du
£cy8 Essai sur la Poésie épique \
courage; Ils ont les yeux éblouis de la fureur d' Achille , ou des exploits gigantesques des héros de roman. Si Virgile avait été moins sage , si an lieu de représenter le courage calme d'un chef prudent, il avait peint la témérité emportée à'Ajax et de Dicmede , qui combattent contre des Dieux , il aurait plu davantage à ces critiques; mais il mériterait peut-être moins de plaire aux hommes sensés.
Je viens à la g^nde et universelle objection que l'on fait contre 1" Enéide. Les six derniers chants , dit-cn , sont indignes des six premiers. Mon admiration pour ce grand génie ne me ferme point les veux sur ce défaut ; je suis persuadé qu'il le sentait lui même , et que c'était la vraie raison pour laquelle il avait eu le dessein de brûler son ouvrage. Il n'avait voulu réciter à Auguste que le premier, le second, le quatrième et le sixième livre , qui font effectivement la plus belle partie de V Enéide. 11 n'est point donné aux hommes d'être parfaits. Virgile a épuisé tout ce que l'imagination a de plus grand dans la descente à'Enée aux enfers ; il a dit tout au cœur dans les amours de Didon. La terreur et la compassion ne peuvent aller plus loin que dans lad i< ription de la ruine de Troye. De cette haute élévation où il était parvenu au milieu de son vol, il ne pouvait guère que descendre. Le projet du mariage à'Enée avec Lavinie qu'il ne connaissait pas , ne saurait nous intéresser après les amours de Didon. La guerre contre les Latins , commencée à l'occaîion d'un cerf blessé , ne peut que refroidir l'ima-