Chapitre III
gination échauffée par la ruine de Troye. Il est bien difficile de s'élever quand le sujet baisse ; cependant il ne faut pas croire que les six derniers chants de VEnéïde soient sans beautés : ii n'y en a aucun ou vous ne reconnaissiez Virgile. Ce que la force de son art a tiré de ce terrein ingrat est presque incroyable. Vous vovez par-tout la main d'un homme sape qui lutte contre les difficultés : il dispose avec choix tout ce que la brillante imagination & Homère avait répandu avec une profusion sans règle.
Pour moi , s'il m'est permis de dire ce qui me blesse davantage dans les six derniers livres de VEnéïde, c'est qu'on est tenté, en les lisant , de prendre le parti de Turnus contre Enée. Je vois en la personne de Turnus un jeune Prince passionnément amoureux, prêt à épouser une Princesse qui n'a point pour lui de répugnance ; il est favorisé dans sa passion par la mère de Lavinie , qui l'aime comme son fils. Les Latins et les Rutules désirent également ce mariage , qui semble devoir assurer la tranquillité publique , le bonheur de Turnus , celui à'Amate , et même de Lavinie. Au milieu de ces douces espérances , lorsqu'on touche au moment de tant de félicités , voici qu'un étranger , un fugitif arrive des côtes d'Afrique. Il envoie une Ambassade au Roi Latin pour obtenir un asyle ; le bon vieux Roi commence par lui offrir sa fille , qu'Enée ne demandait pas : de-là suit une guerre cruelle, encore ne commence-t-elle que par hasard et par une aventure commune et petite. Turnus , en combattant pour sa maîtresse est tué impitoyable*
3oo Essai svr la Poésie épique ,
ment par Enée ; la mère de Lavinie au désespoir, se donne la mort , et le faible Roi Latin , pendant tout ce tumulte , ne sait ni refuser ni accepter Turnus pour son gendre , ni faire la guerre ni la paix ; il se retire au fond de son palais , laissant Turnus et Enée se.batfîe pour sa fille , sûr d'avoir un gendre r quoi qu'il arrive. Il eût été aisé , ce me semble r de remédier à ce grand défaut : il fallait peut-être qu'Enée eût à délivrer Lavinie d'un ennemi , plutôt qu'à combattre un jeune et aimable amant ? qui avait tant de droits sur elle , et qu'il secourut le vieux Roi Latinus , au lieu de ravager son pays. Il a trop l'air du ravisseur de Lavinie ; j'aimerais qu'il en fût le vengeur , je voudrais qu'iL eût un rival que je pusse haïr , afin de m'intéresser au héros davantage. Une telle proposition eût été une source de beautés nouvelles. Le père et la mère de Lavinie, cette jeune Princesse même , eussent eu des personnages plus convenables à jouer. Mais ma présomption va trop loin -3 ce n'est point à un jeune peintre à oser reprendre les défauts d'un Raphaël , et je ne puis pas dire comme le Corrége , son Pittor anche io.
/\PRÈS avoir levé les yeux vers Homère et Virgile, il est inutile de les arrêter sur leurs copistes. Je passerai sous silence Statius et Silius îtalicus , Tua