‹ HenriadeChapitre 32 sur 69 · Chapitre If'. 3ol · texte numérisé non relu

Chapitre If'. 3ol

faible , l'autre monstrueux imitateur de l'Iliade et de VEnéide ; mais il ne faut pas omettre Lucain , dont le génie original a ouvert une route nouvelle : il n'a rien imité , il ne doit à personne ni ses beautés , ni ses défauts, et mérite , par cela seul , une attention particulière.

Lucain étoit d'une ancienne maison de lOrdre des Chevaliers : il naquit à Cordoue en Espagne , sous l'empereur Caîigula. Il n'avait encore que huit mois lorsqu'on l'amena à Rome , où il fut élevé dans la maison de Séneque , son oncle. Ce fait suffit pour imposer silence à des critiques qui ont révoqué en doute la pureté de son langage. Ils ont pris Lucain pour un Espagnol , qui a fait des vers latins. Trompés par ce préjugé , ils ont cru trouver dans son style des barbarismes qui n'y sont point , et qui , supposé qu'ils y fussent , ne peuvent assurément être aperçus par aucun moderne. Il fut d'abord favori de Néron , jusqu'à ce qu'il eut la noble imprudence de disputer contre lui le prix de la poésie , et le dangereux honneur de le remporter. Le sujet qu'ils traitèrent tous 3eux était Orphée. La hardiesse qu'eurent les juges de déclarer Lucain vainqueur, est une preuve bien forte de la liberté dont on jouissait dans les premières années de ce règne.

Tandis que Néron fit les délices des Romains , Lucain crut pouvoir lui donner des éloges , il le loue même avec trop de flatterie j et en cela seul il a imité Virgile , qui avait eu la faiblesse de donner à Auguste un encens que jamais un homme ne doit

3o2 Essai- sur la Poésie épique,

donner a un autre homme , quel qu'il soit. Néron démenti!: bientôt les louanges outrées dont Lucain l'avoit comblé. Il força Séneque à conspirer contre lui : Lucain entra dans cette fameuse conspiration , dont la découverte coûta la vie à trois cents Romains du premier rang. Etant condamné à la moit , il se fit ouvrir les veines dans un bah* chaud , et mourut en récitant des vers de sa Pharsale , qui exprimaient le genre de mort dont il expirait.

Il ne fut pas le premier qui choisit une histoire récente pour le sujet d'un poëme épique. Varius , contemporain , ami et rival de Virgile , mais dont les ouvrages ont été perdus , avait exécuté avec succès cette dangereuse entreprise. La proximité des tems, la notoriété publique de la guerre civile, le siècle éclairé , politique et peu superstitieux, où vivaient César et Lucain , la solidité de son sujet , étaient à son génie toute liberté d'invention fabuleuse. La grandeur véritable des héros réels qu'il fallait peindre d'après nature , était une nouvelle difficulté. Les Romains, du tems de César, étaient des personnages bien autrement importans que Sarpedon , Diomede , Mé\ence et Turnus. La guerre de Troye était un jeu d'enfans en comparaison des guerres civiles de Rome , où les plus grands Capitaines et les plus puissans hommes, qui aient jamais été , disputaient de l'empire de la moitié du monde connu.

Lucain n'a osé s'écarter de l'histoire : par là il a rendu son poëme sec et aride, 11 a voulu supplée*

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