Chapitre V. 2oj
fleurit chez les Grecs plus d'un siècle avant qu'il parût un historien. Les cantiques de Moïse sont le plus ancien monument des Hébreux. On a trouvé des chansons chez les Caraibes , qui ignoraient tous les arts. Les Barbares des côtes de la mer Baltique avaient leurs fameuses rimes runiques, dans les tems qu'ils ne savaient pas lire ; ce qui prouve en passant que la poésie est plus naturelle aux hommes qu'on ne pense.
Quoi qu'il en soit , le Tasse était encore au berceau , lorsque le Trissin , auteur de la fameuse Sophonisbe , la première Tragédie écrite en langue vulgaire , entreprit un poëme épique. Il prit pour son sujet l'Italie délivrée des Goths par Belisaire , sous l'empire de Juàtinien. Son plan est sage et régulier -, mais la poésie y est faible. Toutefois l'ouvrage réussit , et cette aurore du bon goût brilla pendant quelque temps , jusqu'à ce qu'elle fut absoibée dans le grand jour qu'apporta le Tasse.
Le Trissin était un homme d'un savoir très-étendu, et d'une grande capacité. Léon X l'employa dans plus d'une affaire importante. Il fut Ambassadeur auprès de Charles-Quint ; mais enfin il sacrifia son ambition et la prétendue solidité des affaires à son goût pour les lettres ; bien différent en cela de quelques hommes célèbres , que nous avons vu quitter et même mépriser les lettres , après avoir fait fortune par elles. Il était , avec raison, charmé des beautés qui sont dans Homère , et cependant sa grande faute est de l'avoir imité; il en a tout pris , hors le génie. Il s'appuie sur Homère pour
3o8 Essai sur la Poésie épique ,
marcher , et tombe en voulant le suivre : il cueille les fleurs du poète Grec , mais elles se flétrissent dans les mains de l'imitateur : le Trissin , par exemple , a copié ce bel endroit à'Homere , où Junon , parée de la ceinture de Vénus , dérobe à Jupiter des caresses qu'il n'avait pas coutume de lui faire. La femme de l'empereur Justinien a les mêmes vues sur son époux dans VItalia liberata* Elle commence par se baigner dans sa belle chambre; elle met une chemise blanche , et après une longue énumération de tous les amquets dune toilette , elle va trouver l'Empereur qui est assis sur un gazon dans un petit jardin : elle lui fait une menterie avec beaucoup d'agacerie , et enfin Justinien
Le diede un bascio Soave , e le getto ie braccia al coilo , Ed ella stette; e sorridendo disse :
Sigaor mio doice , or che voleté fare ? Che se venisse alcuno in questo luogo , E ci vedesse , avrei tanta vergogna , Che più non ai dsrei ievar la froate : Entriamo nelle uostre usate stanze , Chiudiam gli n.sci , e sopra il vostro letto Pofliam ci , e tate poi quel che vi piace. L'Iinperator rispose : Aiuaa mia vita , Non dubitate délia vista altrui , Che qui noQ puô v nir persoaa uraana , Se non per la mia stanza , «d io la chiusi Corne qui venni , e ho la chiave a canto , E penso", che aocor voi ehiudesle l'uscio » Che vien in esso dalle stanze vo»tre ;